TRIBUNE – Le Zéphyr propose des cartes blanches aux citoyens qui se mobilisent au quotidien pour le vivant, des scientifiques qui parlent de leur recherche, des membres d’associations, de fondations ou des artistes qui s’expriment sur leur engagement.

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Mickaël Paul, membre du Pôle Grands prédateurs (PGP), s’insurge contre la pratique déloyale et cruelle du déterrage de blaireaux, encore à l’œuvre dans de nombreuses régions en France. Selon lui, il convient de s’interroger sur notre place sur Terre, aux côtés des non-humains. « Nous n’arrivons pas à coexister avec le vivant. Nous détruisons les milieux, nous coupons les écosystèmes avec nos routes. »

Je m’interroge souvent sur notre relation au Vivant ! À qui sait observer notre civilisation en faisant ce pas de côté salutaire, il paraît évident que nous n’arrivons pas à cohabiter. Nous allons jusqu’à traquer avec un esprit souvent guerrier les autres espèces dans leur propre milieu ou refuge… Sus à l’ennemi ! Quelles piètres victoires nous obtenons de ces batailles-ci !

Le blaireau est l’un des plus terribles exemples de notre perdition. Dans nos sociétés dites « modernes », il doit être aussi l’un des visages des changements drastiques que nous devons porter dans nos approches désastreuses.

Le blaireau vit dans des terriers souvent générationnels. L’animal est d’ailleurs un adepte de « l’auberge espagnole », puisque renards, chats forestiers ou encore chauve-souris trouvent aussi leur place dans ces écrins architecturaux… Le blaireau fait preuve d’une grande sociabilité avec ses congénères, notamment entre les mères et leurs petits qui ont un attachement très fort. J’ai déjà pu observer des scènes délicieuses au cours desquelles une maman grattouillait le ventre d’un de ses blaireautins, générant chez le petit des vocalises attendrissantes. Cet acte consolide les liens familiaux et rassure aussi les jeunes dans certaines situations.

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Ce n’est pas une pratique noble

La propreté absolue des blaireaux n’est plus à démontrer avec les fameux pots à crottes. Sur l’un des secteurs où je les suis, il y a un arbre imposant à proximité des terriers où les individus tournent autour, au fur et à mesure, pour faire leurs besoins. Je peux vous dire avec précision où est leur dernière grosse commission.

Pour une raison qui m’échappe, certaines personnes continuent de glorifier le déterrage, en le voyant comme une pratique noble, traditionnelle et utile… Pourtant, il n’y a rien de digne, d’honorant ou de bénéfique à œuvrer en ce sens. Rien qui grandit notre espèce ou notre prétendue humanité. En combattant ces habitudes moyenâgeuses, nous pourrions justement retrouver une part de notre humanité perdue.

Rendez-vous compte : lors d’une séquence de « vénerie sous terre », un chien vient coincer les blaireaux dans un recoin de leur terrier. Ce qui permet ensuite aux déterreurs de créer à la pioche une plaie béante sur le lieu d’habitation de ces mammifères sauvages. Et ainsi de pouvoir récupérer un par un les individus avec une pince, avant de les tuer à la dague ou au fusil. Vous imaginez bien la scène maintenant ? Donc voici un chiffre : 9. En 2024, sur mon département, la Saône-et-Loire, neuf membres d’un même clan, en un seul passage sur une seule sortie, ont été extraits de leur terrier sécurisant pour être abattus ! Un par un, pendant que les blaireaux étaient acculés à attendre leur tour… Cinq parmi eux étaient des jeunes !

Faire évoluer les idées reçues

Si vous leur demandiez, sans doute les déterreurs trouveraient-ils un certain nombre de raisons pour justifier leurs pratiques. À commencer par celles des dégâts, qu’on me ressort à tout bout de champ. Si cela importait tant, pourquoi n’agissons pas alors déjà sur nos propres injures à ce monde, nous, humains ? Si cela nous tient tant à cœur, commençons par régler nos propres atteintes qui sont, elles, bien avérées. Et nous aurons traité la grande majorité des problèmes de la Terre. Nous montrons du doigt les autres espèces, alors qu’il reste souvent une part de fausses certitudes à leur sujet.

Vous l’aurez compris, parmi mes combats, il y a donc depuis des années le déterrage des blaireaux sur la Saône-et-Loire où la pratique reste forte, bien qu’en baisse. Mais ne nous y trompons pas, d’autres départements persistent aussi à avancer à reculons. Logiquement, ils ne voient pas le gouffre arriver ! Alors que l’Alsace est à l’avant-garde puisque le Bas-Rhin ne tue plus les blaireaux depuis des années, par un gros travail de médiation. Je ne dis pas que tout est facile ou parfait là-bas, mais je persiste à dire que notre intelligence doit nous amener à développer à chaque fois en premier lieu une approche non létale. Alors que nous faisons par essence l’inverse !

Heureusement, les données scientifiques modernes nous donnent aussi de la matière pour faire changer les choses. Et nous caler sur l’essentiel de l’Europe qui a proscrit cette activité indigne ! La période complémentaire de déterrage des blaireaux est une aberration en train de se dissiper au niveau national grâce à un gros travail juridique et des victoires dans les tribunaux. Mais il nous faut aller plus loin, c’est le déterrage tout court qu’il nous faut enterrer !

Nous sommes l’élément perturbateur

Pour cela, des associations valeureuses luttent, et j’ai la fierté d’avancer à mon humble niveau à leurs côtés. Le chemin que nous portons est un temps long mais le plus bénéfique, car il va sur la voie de la cohabitation apaisée, le partage en conscience. Par l’éducation, la sensibilisation du public, pour casser les idées préconçues et faire bouger les lignes. Il est important que nous nous replacions comme un simple maillon de la chaîne du Vivant et non comme un élément à part en nous pensant en son centre. Nous sommes en train de jouer une partie d’échecs contre nous-mêmes ! Nous ne sommes pas le roi, tout au plus le fou, mais assurément un simple pion. Nous ne maîtrisons rien !

La seule vérité est que nous sommes l’élément perturbateur. Nous n’arrivons pas à coexister avec le reste du vivant. Nous détruisons les milieux, nous coupons les écosystèmes avec nos routes. En permanence, ce sont nous qui envahissons les autres espaces et les grignotons, mais nous n’acceptons pas que les autres espèces puissent interagir en raison de notre occupation excessive. Et je dois repréciser les choses parce que nous n’avons pas le droit d’imposer ces règles-là aux générations futures.

Notre plus beau legs, c’est la planète que nous voulons vivante. Nous devons nous montrer à la hauteur des enjeux, y compris pour les blaireaux ! Si la situation des éléphants, des baleines, des ours polaires… vous choque, alors vous devez aussi vous inquiéter de ce qu’il se passe autour de nous ! Car ici, plus encore, vous avez votre rôle à jouer ! Dans l’action ou dans l’indifférence, forcément, vous déplacez le curseur. Nous pouvons tout avec vous, mais rien sans vous !

Cohabitation entre humains et non-humains

Il faudrait apprendre à se replacer en contemplant la planète dans son ensemble, « de la Lune », et on comprendrait alors que toute vie est précieuse et importante. Qu’on ne peut pas la saisir préventivement juste pour délit de faciès, tout comme les ESOD sont tués par simple « susceptibilité » d’occasionner des dégâts. Simplement parce que des esprits étriqués ne comprennent pas la qualité et la valeur intrinsèque du Vivant. Car quel autre monde a fait ce miracle ?

Vous êtes dans le cœur de ce tableau merveilleux ! Prenez le temps de contempler l’œuvre, gardez ce regard d’émerveillement dans votre routine. C’est d’autant plus important parce que d’autres, chaque jour, brûlent un bout de cette toile inestimable sans une émotion et sans une réflexion. Je me dis d’ailleurs souvent que nous sommes à la dérive pour l’avoir oublié, contrairement à quelques peuples premiers !

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Nous nous disons peuples modernes, évolués, civilisés… Alors qu’en fait, nous sommes juste « malades », et la plupart de nos concitoyens n’en ont pas conscients. Le bonheur réside dans la sobriété et dans l’harmonie que nous arrivons à créer avec le reste de la vie sur cette planète. Ce ne sont pas les autres espèces qui ne nous parlent pas, ce sont nous qui ne voulons pas entendre et comprendre ! Alors apprenons enfin à les écouter, elles le méritent ! Le 15 mai, lors de la journée mondiale des blaireaux, nous porterons en tout cas encore leur voix. / Mickaël Paul, du PGP

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