Sur le campus de la biodiversité, ils scrutent le ciel ou la terre

Chaque année, en France, quelques centaines d’étudiants gardent un œil rivé sur le sol ou se baladent tête en l’air, pour observer les oiseaux. Une occupation très sérieuse. Le but du jeu : réaliser sur leur campus des inventaires de la faune et de la flore.



En général, un étudiant range dans sa besace feuilles à carreaux et stylos. Depuis quelques années, sur les campus de Montpellier, certains complètent la panoplie classique avec des jumelles, des loupes et des appareils photo. On ne sait jamais !

Comme ils étudient au milieu d’une zone verte de 16 hectares, ils peuvent tout à fait tomber, lors d’une pause-déjeuner ou entre deux cours, sur une renoncule particulière ou une espèce de papillons. La plupart veulent devenir naturalistes et botanistes et suivent un cursus dans un cadre privilégié. Car dans leur antre universitaire, de la faune, de la flore et de la biodiversité, il y en a. Et pas qu’un peu.

« Au sein d’un périmètre d’un mètre carré, lâche Jean-Baptiste Floc’h, qui a exercé un service civique entre 2014 et 2015 pour l’association étudiante du GNUM, le groupement de naturalistes de l’université de Montpellier 2, né en 2004 (qui rassemble 200 bénévoles), on peut trouver dans les Alpes entre 40 et 70 espèces de plantes. Ici, sur le campus de la faculté des sciences, près d’une trentaine… » On en compte de très nombreuses et, en plus, elles évoluent au fil du temps, des saisons, du climat – sans que personne ne s’en rende vraiment compte. En ville, les Français ne prêtent guère attention à la biodiversité. Preuve du désintérêt : tous ces détritus, jetés sur le sol des routes et des parcs urbains.

« Les gens, déplore Jean-Baptiste Floc’h, ne prennent plus le temps de regarder la flore. » L’un des premiers à avoir sauté le pas, au GNUM, se nomme Martin Jean Mougin. En 2011, il organise une journée « Défi pour la biodiversité », consistant à inventorier un maximum de taxons sur une zone définie en 24 heures chrono. Cela ne lui suffira pas : selon lui, jeter un œil averti sur ses 30 millions d’amis verts mobiles, et immobiles, n’a rien d’inutile.

Ainsi poursuit-il le travail avec d’autres naturalistes de son association, pour mieux connaître la flore et la faune des campus montpelliérains et cesser de « négliger (leur) patrimoine naturel », explique six ans plus tard Quiterie Duron, co-initiatrice du projet d’inventaire dans son université. Celle-ci, actuellement à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, pour la rédaction de sa thèse sur les espèces invasives, raconte sur son blog personnel ses (premières) sorties, mises en place de temps en temps, et fait part de sa joie de découvrir – par exemple – un criquet insoupçonnable.

But du jeu, en creux, de cette publication : « mobiliser les étudiants » fins connaisseurs, tels qu’un spécialiste « ornitho » ou libellules, notamment. Selon Guillaume Bagnolini, au GNUM depuis 2009, le projet ressemble, au départ, à « un délire de potes motivés et surtout passionnés ».



reuve du désintérêt : tous ces détritus, jetés sur le sol des routes et des parcs urbains.

Plus on est de fous…

Printemps 2012 : celui-ci termine son master « écologie et évolution des parasites », mais hésite à se lancer dans la préparation d’une thèse sur les moustiques, à la rentrée suivante. Il envoie balader cette idée et, à la place, commence un service civique pour l’association.

Guillaume, fils d’un ami des bêtes – en l’occurrence, Constant Bagnolini qui a lutté pour la réintroduction et la sauvegarde des vautours en Lozère – découvre les sciences participatives grâce au programme du Museum d’histoire naturelle, Vigie nature, puis propose d’ouvrir le projet d’inventaire du GNUM au plus grand nombre – aux profanes, donc – dans un souci de sensibilisation à la nature, de pédagogie, de sauvegarde de la biodiversité. Car plus on est de fous lors des sorties sur le campus, et notamment de non-initiés, mieux c’est…

Aux naturalistes et biologistes de l’association s’ajoute ainsi une poignée de physiciens et de littéraires en fac de lettres de Montpellier. Quelques enseignants-chercheurs et des encadrants administratifs du campus rejoignent également les étudiants pour traquer faune et flore, les mains curieuses dans la terre. Les rendez-vous deviennent hebdomadaires, sous la houlette de Jean-Baptiste Floc’h, qui a coordonné le projet durant son année en service civique, en 2014.

« Pour éveiller la curiosité des uns et des autres, on passait dans les amphis », se souvient le botaniste, qui se trouve encore dans le comité scientifique du projet – même s’il s’est exilé au Canada pour écrire sa thèse (sur l’étude racinaire d’une famille de plantes à laquelle appartient le colza – on vous épargne l’intitulé précis).

Nathalya Ramon, qui lui a succédé l’an dernier, n’a pas eu de formation de botaniste. Cette ex-pensionnaire d’école de commerce insiste sur le côté « vulgarisation scientifique » : « Jamais, on ne parlait avec les noms latins durant les événements », sourit-elle. Pour les sorties organisées par ses soins, celle-ci indique avoir fait appel à des étudiants en botanique ou à des chercheurs, capables de guider les participants sans connaissance durant les ateliers de « chasse ».

Des ateliers au vert qui ont donné lieu à des observations que les participants ont pu centraliser dans des listes d’espèces faunistiques et floristiques. Ce document numérique mis à jour régulièrement (voir ci-dessous), le GNUM l’a valorisé en réalisant un premier guide naturaliste de la faculté des sciences de Montpellier – puis un deuxième, en cours de rédaction. « Pour le moment, il n’y a pas d’étude scientifique en cours, glisse Guillaume Bagnolini, mais nous espérons que les scientifiques utilisent nos données pour leurs recherches. »

La troupe des curieux, en tout cas, fait des émules en dehors de la ville. Le projet s’est développé à l’échelle nationale, avec l’aide du réseau français des étudiants pour le développement durable.

Versailles, Grenoble, Dijon, Besançon, Lyon et Toulouse s’y sont mis à leur tour… tant pour l’inventaire que pour le guide, éditée dans la Ville rose par Veracruz de l’université Paul-Sabatier, par exemple. Résultat, selon Guillaume Bagnolini : chaque année, 300 à 400 personnes participent au projet d’inventaire en France – mais moins d’une centaine de manière très active.

Ce travail de recensement minutieux, les membres montpelliérains d'Inventaire fac le jugent nécessaire.

Un rôle éducatif

Ce travail de recensement minutieux, les membres montpelliérains d’Inventaire fac le jugent nécessaire. C’est quelque part l’idée d’inciter les gens à observer – à nouveau – les plantes pour, au final, faire évoluer les pratiques des… jardiniers. « Sur un campus, on peut connaître assez bien la biodiversité au bout d’une année d’inventaire, analyse Guillaume Bagnolini, mais ce qui est beaucoup plus intéressant qu’une photo à l’instant t de la biodiversité, c’est de voir à t+1, t+5, t+10… comment ça évolue, et c’est là que l’on voit les effets des politiques de gestion des espaces verts sur la biodiversité. Pour être honnête, poursuit-il, on est encore loin d’avoir un assez bon échantillonnage pour pouvoir donner des résultats significatifs, mais nous avons observé quelques effets notamment de la tonte sur l’entomofaune (les insectes). »

Et tant qu’à faire, autant sensibiliser dés le plus jeune âge, dans le but de sauvegarder les écosystèmes. Certains enfants ne différencient pas deux types de conifères, ne savent pas comment poussent certains légumes (comme l’affirme également Alain, ce membre de l’ONF que Le Zéphyr a rencontré pour le dossier « à l’école de la nature »).

« Ce manque de compréhension sur la flore est flagrant », insiste Guillaume Bagnolini, auteur de la thèse – il a finalement sauté le pas, en éthique – « Repenser la science à travers les sciences citoyennes, l’exemple du biohacking« .  En mai dernier, lors des 24 heures de la biodiversité, le GNUM a justement invité deux classes de 30 élèves d’écoles des alentours pour leur transmettre leurs savoirs sur les plantes ou les insectes et réaliser des inventaires « très simplifiés », se souvient Guillaume, également médiateur scientifique, qui ajoute aussitôt : « Certains demandaient par exemple ce qu’étaient des aubergines. »

Lire aussi : le portrait de Stéphanie Dartigue qui récupère vos restes et les redistribue aux familles précaires.

Le problème provient de l’école ? Tous les établissements ne disposent pas des mêmes moyens pour proposer des sorties en milieu vert aux enfants (Lisez – oui, encore – le témoignage d’Alain de l’Espace Rambouillet, que nous avons rencontré). Interrogé là-dessus, Jean-Baptiste Floc’h dit avoir étudié le manuel scolaire de SVT de seconde de son jeune frère, l’an dernier. Et selon lui, « l’Education nationale n’apporte pas assez de clefs de compréhension sur les écosystèmes naturels, sur le rôle des champignons, en forêt, sur celles des plantes ». D’où leur volonté de ne pas s’arrêter en si bon chemin, et de continuer à intégrer leurs cadets aux prochaines sorties de campus, histoire qu’ils touchent – au moins, un peu – à la terre et aux plantes…

L’association de promotion de la discipline de science et vie de la terre, « Vive la SVT », a formulé le programme de la classe de la seconde en ce qui concerne la biodiversité.