Partie aux États-Unis en 1985, cette biochimiste hongroise a attendu quarante ans pour que ses recherches sur l’ARN messager, base des vaccins contre le Covid-19, soient enfin reconnues à leur juste valeur.


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Sur le trombinoscope de sa promotion 100 % féminine, elle figure au premier rang, comme pendant les cours de biologie. En 1973, Katalin Karikó s’apprête à décrocher son bac au lycée protestant Móricz Zsigmond de Kisújszállás, petite ville du centre-est de la Hongrie à deux heures de route de Budapest. A l’époque, les connaissances scientifiques de la future pionnière des recherches sur l’ARN messager et les vaccins anti-coronavirus subjuguent déjà. Quatre ans auparavant, « Kati », la fierté locale, remportait un concours régional à quatorze printemps et glanait la troisième place au niveau national.

Scientifique « brillante, brillante et brillante »

Elle figure au premier rang, comme pendant les cours de biologie (Bibliothèque numérique du lycée Móricz Zsigmond de Kisújszállás)

La page de garde du vieux devoir qui lui valut les éloges dort dans un mini-museum au sein du lycée. Jószef Tóth, le directeur, extrait le document d’une armoire sous les yeux nostalgiques d’Albert Tóth, l’ancien professeur de biologie de « Kati », rivalisant de compliments sur son ex-apprentie.

La studieuse élève Karikó était alors pensionnaire de huitième, équivalent magyar de la classe de quatrième hexagonale. Le reste se trouve aux États-Unis non loin de Philadelphie, là où Katalin Karikó s’est expatriée en 1985. Des bancs de Kisújszállás aux labos américains, la trajectoire de Katalin n’étonne guère son enseignant de jadis.

« Kati était tellement concentrée sur ses objectifs qu’elle les accomplissait seule sans qu’on doive la pousser. Elle parlait peu, mais son travail disait beaucoup. Vu son talent, il était évident qu’elle allait en tirer quelque chose », affirme l’octogénaire en costume soigné, assis dans la salle où il délivrait ses cours devant Karikó et ses 35 camarades.  « Kati recherchait sans cesse l’excellence. S’il fallait résumer ses qualités, je dirais : brillante, brillante et brillante. Malgré ses capacités dont elle était consciente, Kati n’en a jamais joué, ne s’en est jamais vantée et a mené modestement sa scolarité », souligne Albert Tóth.

Avant de franchir l’Atlantique, Karikó se forme à l’université de Szeged (Sud de la Hongrie). Récompensée par une bourse, elle obtient en 1978 un poste au centre de recherche biologique flambant neuf où elle entame son combat quotidien contre les virus.

En 1985, avec son mari Béla Francia, qu’elle a rencontré quelques années auparavant, et sa petite Zsusza, deux ans et demi, elle quitte la Hongrie. Direction : la Pennsylvanie, avec les 900 dollars de la vente de la lada familiale planqués dans l’ours en peluche de sa fille unique. Sans le savoir, « Kati » prendra la meilleure décision de sa vie malgré les difficultés traversées ensuite.

Aux États-Unis, l’appliquée biochimiste magyare rejoint l’université Temple de Philadelphie, affûte ses connaissances sur la biologie moléculaire le temps d’une paranthèse à Washington (1988-1989), et regagne Philadelphie avec l’intention de démontrer les propriétés curatrices du fameux ARN messager. Sauf que, durant les années 90, la communauté scientifique ne jure que par l’ADN, et les recherches de Karikó patinent, faute de subventions. L’université la rétrograde, mais Katalin tient bon jusqu’en 2005, année où elle dépose avec Drew Weissman le brevet qui inspirera les vaccins anti-Covid-19 occidentaux.

Pièces de viandes du papa

Son goût de la biologie, « Kati » le tient de la… boucherie du coeur de Kisújszállás, là où exerçait son papa, János. Un magasin berceau de la vocation de Katalin, qui abrite de nos jours un café où l’on peut acheter pâtisseries, expressos et friandises salées.

Enfant, elle admirait la dextérité et la précision du colosse Karikó préparant les différents morceaux de viande avec la minutie d’un maestro.

Sa soeur aînée Zsuzsa, effrayée par l’hémoglobine, refusait, de son côté, d’assister au spectacle sanglant de l’expert des côtes et des travers. Pendant que son époux tâchait son tablier, Zsóka, la mère de famille, travaillait, elle, en tant que comptable.

« Kati observait toujours son père quand il découpait le porc. Elle regardait où se situait le cœur, le poumon ou le pancréas. Pour elle, c’était un apprentissage. Elle était enthousiaste en voyant un animal et ses organes. C’est ça qui lui a donné envie de se diriger vers la biologie, raconte devant l’enseigne Lajos Ducza, fils d’un ex-collègue du père Karikó, et maire de Kisújszállas de 1990 à 1998. János Karikó n’avait pas peur de dire ce qu’il pense. Un jour, au moment de la révolte antisoviétique de 1956, il a vertement critiqué les abus du régime. Après ça, il a été viré de la boucherie car il a été vu comme un ennemi. »

Après quatre ans de placard, Zsóka lui a dégoté un emploi alimentaire derrière le comptoir d’un bistrot. Les Karikó occupent alors une modeste bâtisse en pisé et ne roulent pas sur l’or, mais ne manquent de rien. János engrange des extras en tuant le cochon chez l’habitant. En 1965, les parents rassemblent leurs économies afin de bâtir un nouveau foyer au 17 Kossuth utca. En 1968, le communisme se détend et le patriarche obtient l’autorisation d’ouvrir une boucherie à quelques encablures du magasin originel. Il restera dans le métier jusqu’à la retraite, et le parcours de Katalin rappelle l’opiniâtreté de son père.

« Mes parents habitaient juste à côté de la première maison des Karikó. Kati, Zsuzsa et moi jouions ensemble quand on était gamins. Dans notre rue, la route était en terre et l’eau courante n’est arrivée qu’en 1956. On se lavait à la pompe », se souvient Géza Ari en montrant des copies de photos d’époque. Les filles avaient une belle bicyclette sur laquelle tous les enfants du quartier – dont moi – ont appris à faire du vélo. Elles sont parties en 1965 dans une autre maison avec une salle de bain et tout le standing moderne », relate le voisin de jadis qui vit à cinq minutes de marche du deuxième domicile des Karikó.

Nobel potentiel

Longtemps marginalisée par sa hiérarchie, Katalin Karikó ne s’est jamais laissée abattre malgré les déceptions professionnelles et une menace de cancer, vaincue en 1995.

L’enfant de Kisújszállás suscite désormais l’admiration du milieu scientifique au point d’être pressentie pour le Nobel de médecine. Aux côtés de Norbert Pardi et de Gábor Szabó, ses acolytes chercheurs provenant de la même localité, Karikó incarne « l’esprit hongrois » du vaccin anticoronavirus selon le Premier ministre Viktor Orbán. Le 20 août 2020, le conseil municipal lui a d’ailleurs décerné une citoyenneté d’honneur, récupérée par sa sœur.

« Nous suivons son travail depuis un bon moment et sommes très fiers, sourit le bourgmestre István Kecze, initiateur de la distinction discutée dès juin 2020 au sein de la municipalité. Katalin est si attachée à sa ville qu’elle mentionne Kisújszállás plusieurs fois à chaque article ou sollicitation médiatique, tout comme ses collègues masculins originaires d’ici, et cela dynamise la réputation de notre commune. Kati mérite amplement le prix Nobel de médecine. Non pas, car nous le pensons au conseil municipal, mais parce que ses pairs renommés dans le domaine la recommandent également», développe Kecze.

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Chez les Karikó, le courage et la ténacité se transmettent en héritage. János n’a pas mis en sourdine ses critiques sur l’état-parti, quitte à perdre son emploi à la boucherie. Katalin s’est accrochée coûte que coûte à ses découvertes sévèrement décriées, citées aujourd’hui en exemple et susceptibles de stopper la propagation de la pandémie actuelle.

Sa fille Zsuzsanna Francia est devenue une sportive accomplie, quintuple championne du monde d’aviron et double médailée d’or aux JO (Pékin 2008, Londres 2012). Nul doute que Susan doit être fière de sa mère, dont la trouvaille pourrait bien sauver quantité de vies. / Joël Le Pavous