Dans le pays imaginaire d’Écotopia, les habitants sont obligés de trier leurs déchets organiques. Cela n’est absolument pas le cas en France ou ailleurs. Pour autant, de nombreuses collectivités proposent désormais des solutions afin d’inviter les habitants à revaloriser en particulier les restes alimentaires.

50 ans après la sortie de l’utopie écologique Ecotopia, nous avons voulu comprendre comment les idées d’Ernest Callenbach ont infusé dans la société. Vous lisez le septième épisode du dossier Écotopia, co-produit avec l’association Contes de faits.

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William Weston, au cours de ses reportages en Écotopia, a eu l’opportunité d’échanger avec le vice-ministre de l’Alimentation d’Écotopia. Et celui-ci lui a appris que l’agriculture de son pays a su atteindre « un état d’équilibre presque parfait, où 99 % des déchets sont recyclés ». De façon générale, presque rien n’est jeté dans le pays imaginé par Ernest Callenbach. Ou plutôt tout finit par revenir à la terre pour y être décomposé au rythme de la nature.

Les autorités écotopiennes ont souhaité ainsi « imposer aux habitants une économie domestique fondée sur l’état d’équilibre : tous les déchets alimentaires, les eaux usées et les ordures doivent être transformés en engrais organiques destinés aux terres cultivables » en vue d’entrer « à nouveau dans le cycle de production ».

Contraints de trier en Écotopia

William Weston l’a observé, les habitants du pays « trient systématiquement leurs déchets afin d’en faire du compost ou des matériaux recyclables ». On ne sait pas en lisant le roman si le gouvernement écotopien cherche à contrôler les citoyens en vérifiant qu’ils respectent bien cette obligation. Toujours est-il que la règle édictée en Écotopia fait écho à la loi française du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire et à l’économie circulaire (loi Agec).

Les parlementaires n’ont pas souhaité obliger les citoyens à composter leurs restes alimentaires. Ils entendaient plutôt exiger des collectivités qu’elles proposent aux particuliers et aux professionnels des solutions visant à trier leurs déchets organiques à partir de janvier 2024. Seulement, à cette date, les collectivités avaient trouvé une solution pour seulement 20 millions de Français. Aucune sanction pour les collectivités retardataires n’avait été prévue dans la loi. Cela prend du temps, mais des villes se sont tout de même mobilisées et ont commencé à s’organiser.

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Loi Agec : les communes se lancent, parfois tout doucement

Ainsi, deux ans plus tard, plus de 32 millions de Français bénéficient désormais d’une solution en vue de valoriser les déchets verts, comme l’indique l’Ademe. Différentes options s’offrent aux municipalités : la collecte en porte-à-porte (via un camion-benne), l’installation de bornes de tri sur la voie publique (apport volontaire), le compostage à l’échelle d’un immeuble, d’une copropriété, d’un quartier ou individuel, que ce soit via un lombricomposteur ou un Bokashi, du nom de ce système de compostage anaérobie d’origine japonaise visant à éviter… le beau gâchis, sachant que les restes de cuisine sont composés de 60 à 90 % d’eau.

L’Adème a par exemple recommandé d’installer un point d’apport individuel tous les 100 mètres dans les villes. En 2023, le gouvernement a proposé, si l’on se fie au bulletin officiel, que ce soit effectué au sein d’un rayon de 150 mètres dans les communes urbaines. Un conseil que les mairies n’ont pas toutes suivi : les habitants des grandes villes comme la capitale ont parfois à se déplacer sur de plus grandes distances afin de trouver une borne disponible, qu’elle soit située près d’un marché ou non. Pourtant, la mairie de Paris promettait à l’automne 2024 « une borne de tri à 3 minutes à pied de chaque habitant. » Ce qui n’est pas encore le cas pour tout le monde, loin de là. Pas de quoi décourager les plus motivés qui parviendront de toute façon à réduire la taille de leur poubelle du quotidien, en allant plus loin ou en passant par une association de quartier.

En revanche, pour tous les autres, le tri ne sera sans doute pas effectué. Les personnes ne sont pas nécessairement au courant des alternatives en matière de revalorisation des déchets. On ne peut rien leur reprocher dans la mesure où les exécutifs ont peu communiqué sur le sujet – au grand dam de Zero Waste France. Par ailleurs, personne n’en a parlé lors de la campagne des municipales…

Des villes pionnières

Pour autant, de nombreuses villes – comme Lorient, Besançon ou Roubaix – n’ont pas attendu la loi Agec afin d’inciter les habitants à trier les déchets. Un engagement intéressant, sachant qu’en moyenne 30 % des ordures ménagères peuvent être compostables. Pas besoin de tout incinérer ou de tout enfouir, la matière on peut la valoriser. Soit en produisant du biogaz au sein d’une centrale de méthanisation, soit en produisant du compost et donc de l’engrais naturel et du terreau, utile tant pour le jardinage que l’agriculture. Des associations telles que Humus & Associés, en Haute-Garonne, ou Les Alchimistes, œuvrent à accompagner les collectivités (notamment) à développer le compostage de proximité.

Des pays en avance

Dans d’autres pays aussi, des localités se sont engagées en vue d’utiliser à bon escient les déchets organiques. Peut-être pas au niveau d’Écotopia, mais tout de même, les initiatives ont fleuri. En Italie, Milan a sauté le pas en 2012. Cinq ans plus tard, Zero Waste Europe observait que chaque habitant avait en moyenne collecté 110 kilos de restes alimentaires en 2019, contre 18 kilos dans le reste de l’Ue cette année-là. En Lombardie, des habitants sondés se sont montrés ravis d’effectuer ce « geste civique », a relevé Ouest-France en 2023. En Belgique, la Flandre semblait dans les années 2010 bonne élève en matière de gestion des déchets, a observé Zero Waste France.

Les Allemands, aussi, valorisent depuis des années les déchets issus de la cuisine et du jardin en les jetant dans la bonne poubelle, raconte Ici Lorraine. Ernest Callenbach aurait peut-être applaudi en observant les citoyens agir de l’autre côté du Rhin. Néanmoins, les autorités trouvaient encore dans cette collecte de nombreuses matières non biodégradables ou qui se décomposent trop lentement, à l’instar des sacs en plastique classique ou en plastique biodégradable. Des nouvelles règles ont ainsi été établies dans les Länder en 2025 en vue de limiter vaille que vaille la présence des éléments non désirés dans la benne, la fameuse Biotonne en VO, ramassée par les communes.

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Trier ses déchets, un effort considérable ?

« En France, les collectivités devraient se bouger », souffle un habitant parisien un brin dépité mais toujours volontaire. Quinze minutes de marche lui sont nécessaires pour arriver à la borne de tri la plus proche de son domicile et y laisser ses déchets organiques. Il a trouvé une association un peu moins éloignée afin de lui permettre de donner une seconde vie à ses épluchures et au marc de café. Mais il l’avoue : « Cela m’arrive de laisser tomber… »

Trier ses déchets doit « exiger des efforts considérables », estime William Weston dans l’ouvrage Ecotopia. Vraiment ? En 2024, l’Adème notait que 44 % des Français déclaraient ne pas trier leurs biodéchets. Mais il pourrait y avoir davantage d’adeptes. Si les collectivités mettent en place des solutions à portée de main et informent correctement les habitants en amont, alors ils sauteront sans doute le pas. Et, qui sait, peut-être s’habitueront-ils à réaliser le geste de tri. Et à s’approcher d’un compost non odorant. / Philippe Lesaffre