Vivre comme un funambule, un pied sur terre, l’autre dans le vide… La perspective ferait pâlir les plus téméraires. Mais il s’agit du quotidien de familles entières qui, jetées dans un combat inégal, voient se rapprocher l’abîme. Rongées par la mer, dunes et falaises menacent de céder et d’emporter les vies de celles et ceux qui se croyaient à l’abri. Deux familles ont accepté de témoigner et de livrer aux lecteurs du Zéphyr leurs angoisses et les batailles auxquelles elles assistent impuissantes, en Normandie, ainsi qu’en Vendée.


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Vivre les pieds dans l’eau, du sable et du soleil à perte de vue… C’est une idée que la plupart d’entre nous enfleurent que dans leurs rêves les plus fous. Pourtant, au cœur de ce que l’on considérerait comme un petit paradis, certains vivent un enfer d’incertitude et de tensions. Construites bien en retrait du littoral il y a parfois plus d’un siècle, de robustes maisons se trouvent aujourd’hui à la merci des éléments.

Pour leurs occupants, l’issue de ce combat inégal entre le quotidien et les lois newtoniennes ne fait aucun doute. Les vagues auront le dernier mot. Mais quand ? Cette question, deux familles se la sont posée durant des années. Chacune confrontée à des problématiques distinctes mais liées par le funeste destin que leur réserve l’érosion naturelle de la côte atlantique, elles ont progressivement vu leur patrimoine s’évanouir… et, avec lui, ces menus objets qui tracent parfois les contours d’une identité.

Menacées par les flots

Chaque été, Sylvie et Bertrand (les prénoms ont été modifiés, ndlr) regagnent l’Atlantique pour se replonger dans les épais murs d’une maison de famille. La grand-mère de Sylvie l’a faite construire au tournant des années 1920. À l’époque, le paysage était très différent dans la région. La Tranche-sur-Mer n’était encore que La Tranche et ne présentait pas encore ce visage de cité balnéaire qu’elle offre désormais aux touristes du monde entier.

Quelques routes serpentaient le long de la côte, s’engouffraient dans les forêts de pins, et semblaient soudain s’évanouir dans le sable. Sylvie garde un fort souvenir de son enfance et des instants partagés avec ses cousins. « L’enfance est parfois peu de choses. Un petit-déjeuner, une baignade, l’odeur des embruns au petit matin. Mais on y tient plus que tout. » Mais cette enfance est désormais menacée par les flots. Les dunes qui enserrent le quartier de cette famille cèdent progressivement du terrain. Fragilisé par le passage des promeneurs et le manque d’entretien, elles reculent continuellement et laissent entrevoir le désastre qui pourrait bientôt frapper la demeure.

Retenir le sable

Contrairement aux falaises qui, bloc après bloc, s’effondrent en emportant tout, les dunes coulent vers la rive. Et c’est un véritable affaissement que Sylvie et Bertrand craignent. Qu’une quantité importante de sable vienne à se dérober et c’est tout l’édifice de leurs grands-parents qui viendrait à se lézarder. C’est une véritable question d’équilibre entre l’érosion naturelle et la nécessité de retenir suffisamment de sable qui se pose pour eux. Et comme leurs voisins directs, ils sont pratiquement seuls pour affronter les forces de la nature.

« La commune fait avec ses moyens mais elle ne peut rien dans ce cas. L’État doit intervenir pour mettre en place les équipements nécessaires, mais il ne le fait pas », affirme Bertrand. Pour toute protection, les riverains peuvent installer des palissades sur leurs portions de dunes. Ces rangées de fins piquets de bois que l’on voit souvent à l’horizon permettent en effet de retenir le sable. Mais ce n’est jamais suffisant.

Pour l’heure, l’édifice n’a pas encore subi de graves avaries. D’autres demeures sur le littoral vendéen ont davantage souffert et Sylvie le reconnaît aisément. Mais pour elle, c’est le souci de transmettre quelque chose de viable à ses quatre enfants qui compte le plus. « On a vu apparaître des fissures à différents endroits de la façade. Pour l’heure, nous ne sommes pas directement menacés. Mais les tempêtes continuent de ronger la dune et j’ai peur qu’un jour ou l’autre quelque chose de grave ne se passe », assure-t-elle d’un air inquiet.


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Préservation d’une flore

Dans son esprit comme dans celui de son mari, le spectre de Xynthia et ses images de destructions restent présents. La tempête avait frappé la Vendée entre le 27 et le 28 février 2010 et causé la mort de 35 personnes dont 29 pour la seule commune de la Faute-sur-Mer. Dans la cité sœur de la Tranche, plus de 500 maisons ont dû être démolies. Le quartier dans lequel elles avaient été érigées était inondable et présentait de trop grands risques pour qu’un quelconque maintien de l’habitat soit envisagé.

« Il nous faudrait des pierres et du béton, voilà tout », s’emporte soudainement Bertrand. Depuis tant d’années, il a vu s’élever des aménagements utiles au reste de la commune. Mais pas à son quartier. Et le constat est là, implacable. Sans ces aménagements, la ruine sera là sous peu. Bien qu’utile pour la préservation d’une flore permettant de maintenir la dune en place, l’interdiction de franchissement des dunes pour les promeneurs est insuffisante pour garantir la pérennité du fragile édifice. Sur certaines portions de plage de La Tranche-sur-Mer, les pouvoirs publics ont érigé des murs de béton pour retenir le sable. Et bien que le dispositif présente davantage l’aspect d’une bretelle d’autoroute, il est efficace. Les dunes environnantes sont stabilisées. Ne reste plus qu’à convaincre l’État du bien fondé des demandes insistantes du couple.

Une vie entière

Jeannine a tout perdu. Contrairement à Sylvie et Bertrand, elle n’a pas eu la chance de disposer de conditions favorables. Vieille dame de 83 ans, elle a vécu 75 ans dans une petite maison de la région du Havre. Là, les éboulements sont fréquents et les falaises de calcaire s’offrent régulièrement au sacrifice à la colère des vagues. Sur les plages de galets et de silex, la craie se détache en blocs massifs d’un blanc pur que les flots se dépêchent de désagréger. Prisée par les paléontologues amateurs pour ses fossiles riches et variés, la région est étroitement surveillée par les géologues. Pas un mois ne s’écoule sans que l’on ne constate de nouvelles failles dans les arpents rocheux. Ça et là, des blocs de béton, des dalles et des barres d’acier viennent rappeler que la mer a toujours raison, que ce soit face aux bunkers allemands ou aux paisibles demeures normandes.

« J’ai tenu aussi longtemps que possible. Mais un jour, il a fallu partir », affirme Jeannine. La grand-mère a vécu toute sa vie dans la même maison. Une vie entière passée entre les petits événements du quotidien et le fracas des blocs qui s’écrasent quarante mètres plus bas. Le plus dure, pour elle et son époux, aura été de voir leur petit jardin disparaître progressivement. « Entendre la falaise tomber, c’est une menace aveugle, quelque chose qu’on ne peut pas vraiment évaluer. On entend le bruit. Mais on ne voit rien. Mais quand le jardin disparaît progressivement et que l’on voit le vide se rapprocher des fenêtres, là, on a vraiment peur. On sait que le mal avance. » Décédé il y a près de quinze ans, son mari Jean-Louis adorait cette maison. Il y avait rafistolé tout ce qui pouvait l’être, du toit aux gouttières en passant par la plomberie.

Un jour, les services municipaux ont téléphoné à Jeannine pour lui dire qu’une procédure devait être mise en place pour l’exproprier. La situation devenait trop dangereuse pour elle et la mairie ne pouvait courir le risque de la laisser seule dans ce château de cartes. « On m’a expliqué qu’un fond d’indemnisation avait été mis en place par l’État pour aider les gens dans ma situation. Mais je n’en avais pas grand chose à faire. J’avais 75 ans à ce moment-là.

« Jamais je ne pourrai y retourner »

Ma vie était derrière moi et rien n’aurait pu compenser la perte de ma maison. » En quelques mois, la situation était réglée. En vertu de la loi Barnier de 1995 sur la «sauvegarde des populations menacées par certains risques naturels majeurs», la commune ne pouvait laisser Jeannine dans cette situation. Désormais, Jeannine vit dans un petit appartement du Havre, loin de la mer et des falaises. Loin de ses souvenirs. Et lorsqu’on lui demande si elle aimerait retourner sur les lieux, Jeannine balaie l’hypothèse d’un revers de main. « Jamais je ne pourrai y retourner. D’une part, je suis trop vieille. Mes jambes ne me permettraient pas d’arpenter les côtes qui mènent à mon ancien terrain. Et, d’autre part, le poids des souvenirs est bien trop lourd. »

Durant des décennies, on est venu prélever des quantités astronomiques de galets pour les besoins des chantiers de construction environnants. Ces galets, à l’origine, constituent un bouclier naturel pour la roche friable qui compose le corps de la falaise. Mais en leur absence, plus rien n’empêchait désormais les infiltrations d’eau et le travail de sape des vagues.

Selon une enquête citée par le Réseau d’observation du littoral normand et picard (ROLNP), « de grands écarts existent entre l’appréciation des risques par les experts et la perception de ceux-ci par les usagers ». « Vivre au sein d’une commune littorale est d’abord perçu comme un privilège », ce qui explique « le rejet des changements comme la démolition et le recul des propriétés », selon le ROLNP. Mais avant que les mentalités n’évoluent drastiquement et que des aménagements efficaces soient réalisés, d’autres histoires de vies déracinées comme celle de Jeannine seront racontées. / Jérémy Felkowski

L’Institut national de l’information géographique et forestière a diffusé, le 8 septembre 2016, une vidéo extraite de son outil Remonter le temps et qui présente l’évolution de la dune la plus célèbre de France : la dune du Pilat. On y voit que, depuis 1950, le sable a gagné du terrain sur la forêt tandis que la dune reculait face à la mer. L’érosion en oeuvre.