La planète étouffe. Aucun pays ne parvient à éliminer les emballages en plastique conventionnel comme en Écotopia, le pays imaginaire d’Ernest Callenbach. Des alternatives biosourcées et compostables fleurissent pour le commerce alimentaire à l’échelle mondiale, mais peinent à trouver leur place face au mastodonte issu des énergies fossiles.
50 ans après la sortie de l’utopie écologique Ecotopia, nous avons voulu comprendre comment les idées d’Ernest Callenbach ont infusé dans la société. Vous lisez le huitième épisode du dossier Écotopia, co-produit avec l’association Contes de faits.
William Weston n’a pas caché sa surprise. « Les Écotopiens, d’ordinaire si soigneux, n’hésitent pas à jeter dans la rue les boîtes de bière vides. » Il ne s’agit pas d’incivilités. Promis, la gestion des déchets préoccupe les habitants du pays. Mais comme l’explique le journaliste, « ils savent très bien que, quelques semaines plus tard, (les emballages) se seront désintégrés pour se mélanger au sol ». Ils traînent par terre pendant un certain temps puisqu’ils ne se décomposent pas en un instant. Il n’empêche, ils valent de l’or pour les végétaux.
Car Écotopia, en faveur de l’économie circulaire, fabrique ses plastiques à base de plantes exclusivement. Après usage, ils peuvent ainsi être utilisés comme engrais dans les champs. Autant les emballages alimentaires du quotidien que les matériaux plus solides et durables, choisis comme alternatives aux métaux en Écotopia. Même les plastiques volumineux se décomposent sans souci au contact de la terre humide, par exemple dans « des biobacs », note William Weston. Voilà comment les autorités écotopiennes ont su bannir le plastique issu des énergies fossiles, qui étouffe leurs voisins américains.
Crise environnementale
Dans la vraie vie, aucune nation n’a su pour l’heure sortir de cette dépendance. Selon la Surfrider Foundation, la production mondiale du plastique, qui contient « plus de 16 000 substances chimiques », est passée de « 1,5 million de tonnes en 1950 à 450 millions en 2020 ». Sachant qu’il s’agit très souvent de produits à usage unique. Pas de doute, la pollution plastique représente « l’une des crises environnementales les plus préoccupantes de notre époque », indique l’ONG.
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Moins d’un plastique sur dix n’est recyclé à l’échelle mondiale, et de très nombreux emballages se dégradent n’importe où dans la nature ou dans des dépotoirs sauvages. Au niveau européen, plusieurs milliers de tonnes de plastiques et de microplastiques s’accumulent chaque année dans les sols. Y compris les sols agricoles en raison de l’utilisation de films plastiques de paillage, dont la majorité sont « fabriqués à partir de polyéthylène, un polymère dérivé du pétrole », explique sur The Conversation le docteur en chimie Jules Bellon.
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Une mauvaise nouvelle pour les plantes : des chercheurs ont en effet démontré que les débris perturbaient la photosynthèse, la croissance et donc la production des végétaux. L’océan est aussi très impacté par le phénomène. 650 milliards de particules, soit 660 tonnes de plastique, flottent par exemple dans la Méditerranée au détriment du vivant. Les oiseaux marins et les poissons ingèrent le tout sans s’en rendre compte.
Des sacs compostables
Supprimer le plastique issu des énergies fossiles semble être mission impossible. Presque un vœu pieux, tant cette matière a envahi notre quotidien. Il en va ainsi des sacs plastiques légers utilisés dans le commerce. En 2022, la France en a consommé 3,18 milliards, d’après l’ADEME (certes un peu moins qu’en 2021).
Pour autant, des initiatives ont vu le jour ces dernières années pour tenter de limiter les dégâts et d’imaginer des alternatives au sac plastique conventionnel. Désormais en France – même si c’est rare, regrette l’ADEME – on trouve dans le commerce des plastiques 100 % biosourcés (issus d’une matière organique d’origine végétale ou animale) et donc biodégradables. Et cette matière, on peut aisément la jeter au compost, comme en Écotopia.
« Ils se décomposent en éléments naturels (eau, dioxyde de carbone, biomasse) sous l’action de micro-organismes et à condition que les bonnes conditions de température, d’humidité et d’aération soient réunies », écrivent Jules Bellon, Fériel Bacoup et Richard Gattin sur The Conversation. Et de préciser : « Ils ne nourrissent pas directement les plantes, car ils sont le plus souvent dépourvus des éléments minéraux nécessaires à leur nutrition. En revanche, une fois dégradés, ils peuvent malgré tout réintégrer le cycle biologique des sols en soutenant l’activité microbienne. »
Des alternatives au plastique conventionnel
Ici ou là, des ingénieurs innovent pour tenter d’accélérer la transition écologique. Au Kenya, l’entreprise Hyapak Technologies, fondée par Joseph Nguthiru, fabrique des plastiques biodégradables à partir de jacinthes d’eau séchées. Ils sont utilisés dans le secteur agricole pour emballer les semences. Puis ils se décomposent dans la terre en l’enrichissant, note Africanews. L’organisation se fournit en matière première auprès de pêcheurs, à qui elle offre par conséquent un complément de revenu en échange de cette plante envahissante.
En France, la société Lactips a mis au point un polymère naturel et 100 % biosourcé, conçu à partir d’une protéine du lait (la caséine) et d’additifs végétaux. Le granulé biodégradable est hydrosoluble, ce qui tend toutefois à « limiter les applications », glisse le fondateur Frédéric Prochazka, directeur scientifique de la start-up, à Ouest-France. Néanmoins, la matière non polluante ne produit aucun résidu à sa dissolution. Elle peut servir d’étiquettes ou d’emballages en papier sans couche plastique et contenir des aliments gras ou secs.
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Oublier le sac plastique
Bien que prometteur, le secteur demeure confidentiel. « À l’heure où la production mondiale de plastiques fossiles devrait tripler d’ici 2060, les bioplastiques restent confinés à moins de 1 % du marché », observe le vice-président de Lactips Bertrand Dupeyroux dans une tribune parue sur Les Échos. Selon lui, « la compétitivité est la clé. Tant que les matériaux biosourcés resteront plus chers que leurs équivalents pétrosourcés, leur adoption restera limitée. Mutualiser les efforts, investir dans la R&D et développer des filières industrielles robustes sont des impératifs pour créer des effets d’échelle et rendre ces solutions accessibles ».
En attendant, le meilleur plastique est celui qui n’est pas fabriqué ; et il conviendrait de réduire notre consommation de manière drastique. En vue d’y parvenir, plusieurs pistes sont à explorer. Une première consiste à éviter le suremballage (certains industriels s’y résolvent). Une seconde, à interdire des objets en plastique à usage unique en les remplaçant par des équivalents durables (vrac, emballages en tissu…). Des pays œuvrent en ce sens, mais l’exercice est périlleux.
En 2015, la France s’était typiquement engagée à interdire tout un tas de produits en plastique à usage unique d’ici 2040 via la loi Agec. Mais les années ont passé, et peu de sacs plastiques jetables ont vraiment été prohibés dans le commerce, comme l’a regretté en 2024 Zero Waste France. L’ONG a pointé du doigt de nombreuses dérogations visant à retarder toute bifurcation sérieuse. Un jour, peut-être… /Philippe Lesaffre

