Yves Lecoq, une passion secrète gravée dans la pierre

Imitateur aux Guignols depuis 30 ans, Yves Lecoq s’extrait le plus souvent possible des sessions d’enregistrement pour retrouver son jardin secret : ses châteaux.



Des jardins pavés de tomettes, des poutres centenaires et de riches tapisseries… depuis plusieurs décennies, l’artiste acquiert et restaure de vénérables bâtisses pour les rendre au monde et célébrer aux yeux de tous les petites victoires de la pierre face à l’oubli. « Vous regardez trop la télévision, bonsoir… »

Il arrive que les premières images que l’on aperçoit marquent un esprit tout au long de son existence. Celles qu’Yves Lecoq a vues sont celles d’un vieil hôtel particulier du XVIIe siècle à Paris. Au plus profond des soupentes de l’édifice, il se familiarise aux formes baroques des toitures, au lent tempo d’une pendule trônant sur une cheminée en marbre, au langage secret d’un parquet qui craque sous ses petits pas.

« Ma grand-mère étant antiquaire, c’est elle qui m’a transmis cette passion », assure-t-il. Au départ, ce ne sont pas les châteaux, à proprement parler qui attirent Yves Lecoq. Les bâtisses, qu’elles soient bercées ou non d’une noble histoire, l’interpellent au plus haut point. En grandissant, le jeune homme se forme une culture et décide bientôt de passer à l’action. « Tout s’est joué en Picardie. Un jour, j’ai eu assez d’argent pour acquérir mon premier bien et j’ai franchi le pas. »

Le temps et l’expérience passant, le passionné ose et découvre des trésors oubliés. Grâce à la carrière florissante qui s’ouvre à lui, il peut se lancer dans des projets bien plus ambitieux et n’hésite pas à s’engager dans des travaux d’une vingtaine d’années.

« Pour moi, le but était d’effectuer un travail de restaurateur. Je ne souhaitais pas forcément habiter systématiquement les biens dont je faisais l’acquisition. Mais je tenais à achever leur restauration. » Aujourd’hui, toutes les demeures sauvées par Yves Lecoq sont ouvertes et associées à des projets artistiques. Si ses demeures d’Ardèche et de Charente offrent désormais des chambres d’hôtes, l’un de ses autres châteaux accueille régulièrement des équipes de tournage.

Lire aussiNigel, disquaire à Londres dans les années 60

Un château hors-norme

Construit entre le XIe et le XVIIe siècle, le château de Chalais est l’une des perles de l’architecture charentaise. Planté dans un écrin de verdure, l’édifice trône sur une histoire riche, très riche. Il n’en fallait pas moins pour que le passionné en tombe amoureux. C’est l’un des contacts de l’artiste, un contact travaillant pour l’État, qui le convainc finalement de l’acquérir. Le château était clairement en péril et le défi était de taille.

« C’était sans doute déraisonnable », avoue-il en cours de discussion. Mais quand on lui a expliqué le passé des lieux, l’ombre encore si présente des Talleyrand et des guerriers anglois qui y ont séjourné durant la guerre de Cent Ans, l’imitateur a fort logiquement craqué.

Bien qu’ardue, la tâche n’est pourtant pas loin d’aboutir. D’un sourire, Yves Lecoq assure que les travaux de la monumentale toiture sont en passe d’être terminés. Si le château de Chalais est déjà tout à fait présentable pour les premiers visiteurs, il estime qu’il nécessite encore une dizaine d’années de travaux pour être totalement réhabilité.

Face à une telle démarche, on pourrait croire que les pouvoirs publics seraient solidaires, mais il n’en est rien. Une aide a été promise à l’échelle du département et de la région, mais rien n’est venu pour soulager le propriétaire des coûts pharaoniques que supposent un tel projet. « Quitte à céder un autre bien, je pense que je pourrai un jour le terminer, revenir à l’équilibre et financer la fin des travaux. »

Le château de Maisonseule

Le château de Maisonseule

 Le souci de l’authenticité

« Quand des visiteurs viennent me voir et qu’ils me demandent si j’ai acheté les châteaux comme ils les ont trouvés, j’en tire une vraie satisfaction. » Loin de nourrir une quelconque gloriole de se voir présenté comme le maître des lieux, Yves Lecoq n’a d’autre ambition que de restituer l’ambiance de l’époque et de respecter l’atmosphère des origines.

« Je veux rester dans l’esprit du château quitte à contredire un architecte des Bâtiments de France qui trouvera qu’un élément que je viens d’installer n’a rien à faire là », précise-t-il. Le château de Chalais, par exemple, est un édifice rustique. Les matériaux jouent, ici, un rôle capital. Récemment restauré après un incendie, le château de Maisonseuleseule, en Ardèche, a réclamé des soins particuliers.



Chance

À force de temps et d’application, l’artiste a retrouvé des portes d’époque qui convenaient parfaitement aux lieux. Le détail n’est pas anodin, car, dans ce type de bâtisses, toutes les portes sont uniques et leurs dimensions varient. C’est donc un véritable jeu de piste auquel s’est adonné le bienfaiteur de Maisonseule. Ses recherches sont une quête que le Sieur Lecoq mène au long cours.

« J’ai énormément de chance. Je tombe, à chaque fois, sur des pièces précieuses pour l’un de mes projets. Je déniche aussi des éléments complémentaires à plusieurs années de distance. Tous ces éléments sont stockés en attendant d’intégrer l’un des châteaux. » Toutes les bâtisses qu’Yves Lecoq a acquises au fil des ans provenant du XVIIe siècle, la probabilité qu’un élément déniché au hasard d’une brocante ou d’une boutique spécialisée est élevée.

Un exemple qui interpelle

Dans le milieu des restaurateurs de châteaux, l’engagement d’Yves Lecoq fait référence. Certains se demandant comment il parvient à réaliser ces tours de force, il rappelle que tout ceci ne serait possible sans les revenus qu’il retire de son talent d’imitateur. Mais ce n’est pas tout. Face à la tâche que représente la réfection de bâtiments de plusieurs centaines de mètres carrés, de leurs toitures et de leurs jardins, la disponibilité est un facteur crucial de réussite.

Selon lui, « si vous ne pouvez pas vous consacrer à 100 % aux travaux, vous ne pourrez jamais les achever ». Conscient que sa carrière représente un rythme dantesque, Yves Lecoq répond par une organisation quasiment militaire. Pas une journée ne s’écoule sans qu’il ne consulte un fournisseur de pierres, un carreleur spécialisé dans les anciennes constructions, une fiche synthétique ou qu’il n’interpelle les artisans à qui il confie certains aspects des restaurations.

Travail de longue haleine

Mais, malgré la meilleure volonté du monde, l’artiste ne peut pas se dédoubler. Comment assurer les travaux d’un château ardéchois tout en faisant rire la France entière ? En misant sur les dépôts vente et les antiquaires de la région parisienne. Il y déniche bien souvent des trésors oubliés qui l’aident à poursuivre son inlassable quête. Si certains lecteurs du Zéphyr souhaitent se lancer dans une démarche comparable, Yves Lecoq recommande de se pencher sur des châteaux classés.

Lire aussi : notre portrait d’Alain Sauter, improbable créateur de mappemondes artisanales.

Les aides fiscales sont indéniablement utiles, selon lui. Il ne faut pas non plus solliciter les services des Bâtiments de France et surtout s’entourer de professionnels aguerris dans ce genre de restaurations. Mais, surtout, au bout du compte, le passionné, s’adressant aux passionnés, Yves Lecoq conseille chaudement de ne pas regarder l’heure tourner. C’est un travail de longue haleine qu’il faut prendre comme une quête. C’est parfois même le travail d’une vie qui s’ouvre devant les ambitieux restaurateurs de monuments oubliés. / Jérémy Felkowski