En France, de nombreuses personnes se rassemblent pour acheter des parcelles de forêts privées en vue de les préserver. Nous en avons interrogé un certain nombre sur le territoire, toutes mobilisées dans l’optique de défendre les écosystèmes.

50 ans après la sortie de l’utopie écologique Écotopia, nous avons voulu comprendre comment les idées d’Ernest Callenbach ont infusé dans la société. Dans le pays imaginé par l’auteur américain, Les habitants tentent en particulier de défendre au mieux leurs forêts.

Vous lisez le quatrième épisode du dossier Écotopia, co-produit avec l’association Contes de faits.

« En acquérant des parcelles de forêts privées, nous reprenons la main sur leur avenir », glisse Nathalie Naulet. Au sein du Réseau pour des alternatives forestières, elle coordonne le fonds de dotation Forêts en vie, sans cesse en quête de nouveaux terrains sur le territoire. La structure qui l’emploie détient pour l’heure une centaine d’hectares, dans le Lot, la Corrèze, la Creuse, la Haute-Loire, le Puy-de-Dôme et la Haute-Marne. Sept parcelles que le collectif parvient à préserver en les mettant à disposition d’associations locales « soucieuses de maintenir les forêts vivantes » et qui soutiennent « l’esprit de communs forestiers », explique Nathalie Naulet.

les couvertures du Zéphyr

Sur place, une cinquantaine de personnes promeuvent via des associations ou des collectifs une gestion douce des écosystèmes. Elles prélèvent du bois, en visant typiquement à recréer des débouchés locaux et un réseau d’artisans autour des parcelles qui a disparu au fil des décennies. Sans oublier pour autant de prendre soin de la faune et de la flore.

« Exploitation court-termiste »

Pour beaucoup, c’est en mettant la main sur des terrains qu’on arrive le mieux à sauvegarder ce qui nous entoure, à respecter le milieu naturel. De plus en plus de citoyens y viennent, convaincus qu’il s’agit de la meilleure solution. Le Groupement forestier pour la Sauvegarde des Feuillus du Morvan a été le premier, en 2003, à tenter l’aventure. Depuis, de nombreux autres (voir la carte, de l’association Forêts partagées) ont imité l’initiative de Lucienne Haèse en Bourgogne-Franche-Comté, comme La Forêt hospitalière, un groupement forestier citoyen et écologique (GFCE) situé près de Cluny, en Bourgogne-Franche-Comté.

« Dans une forêt, on n’est pas obligés de se dépêcher de tout récolter avant qu’il n’y ait plus rien », lance Élise Ladevèze, membre du GFCE implanté en Saône-et-Loire. Elle dénonce ainsi « l’exploitation industrielle et court-termiste de la forêt ». Celle qui conduit par exemple à pratiquer des coupes rases à outrance, à privilégier les zones de monocultures de résineux et à s’en prendre aux forêts mélangées et diversifiées. « Ce n’est pas la seule option, insiste Nathalie Naulet, la coordinatrice du fonds de dotation Forêts en vie.

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Forêts mélangées plus résistantes

Gabriel Boccara, à l’origine du Groupement forestier écologique Mielikki, vise aussi à prendre soin des deux parcelles que sa structure détient en Isère (notamment dans le Vercors). Sur place, pas de grosses machines qui tassent le sol. Un couvert continu doit être maintenu en permanence, ainsi qu’une diversité des peuplements, indispensable en cette période de réchauffement climatique. « Une forêt mélangée, composée d’arbres de taille et d’essence différentes, indique Gabriel Boccara, est plus résistante aux aléas météorologiques, aux tempêtes, aux incendies, aux attaques de parasites, comme les scolytes. » Si ces coléoptères s’en prennent par exemple à une zone composée d’une seule espèce d’arbre telle que le douglas, ils auront plus de facilités à progresser…

Arbres-habitats et libre évolution

Les gestionnaires défendent les non-humains réfugiés au sein de leurs parcelles. Il en va ainsi pour Florent Skawinski, l’un des cofondateurs de la foncière forestière Cerf Vert : « On veut conserver des arbres-habitats sur pied jusqu’à leur mort naturelle compte tenu de leur intérêt pour la biodiversité, en raison de leur maturité, de la présence de champignons ou de cavités pour les pics. »

L’entreprise possède plusieurs parcelles en France (grâce à l’épargne citoyenne), dans lesquelles des plans de gestion bien précis ont été imaginés. Les abatteuses n’y ont pas leur place. « Des bûcherons se chargent des coupes d’arbres peu intenses, en faisant attention à ne pas abîmer ceux qu’on vise à laisser croître et mûrir. »

Des zones plus ou moins étendues sont par ailleurs dédiées à la libre évolution. Le mot revient souvent. Désormais, beaucoup refusent de pratiquer notamment des coupes sur un certain nombre d’espaces en vue de préserver les habitats. C’est que ces personnes souhaitent créer des zones de quiétude pour la faune et la flore.

Vieilles forêts dans les Pyrénées

Dans les Pyrénées, par exemple, Philippe Falbet entend laisser les arbres se développer et tomber à leur rythme à côté des jeunes pousses qui se frayent un chemin et du bois mort.

L’association Forêts préservées qu’il a cofondée en 2018 a acheté 200 hectares de vieilles forêts à fort enjeu écologique. Et celle-ci les a totalement retirées de l’exploitation humaine. « Souvent, elles ne l’étaient déjà plus, mais via l’acquisition des parcelles on a su pérenniser cet état de fait. » Les zones n’ont pas été mises sous cloche pour autant : chacun peut y venir et se promener, contempler et cueillir des champignons, voire y mener des activités de pâturage et de pastoralisme…

Si de plus en plus de personnes se lèvent pour les forêts, on est encore loin de l’objectif de l’Union européenne. Celle-ci s’est engagée à protéger d’ici 2030 de manière stricte 10 % des terres (forêts et prairies). Seulement, on n’en est qu’à 3 % au niveau européen. Et encore moins en France, comme le rappelle Daniel Vallauri, salarié du WWF-France. « Les zones en libre évolution ne représentent pas grand-chose sur le territoire », indique-t-il. Souvent, les parcelles le sont « de fait », c’est-à-dire que les propriétaires des sites n’ont prévu aucune gestion forestière pour différentes raisons. « La taille moyenne d’une forêt privée est de moins de 4 ha par propriété, précise Nathalie Naulet, ce qui complique la gestion et la mobilisation des propriétaires… » En sachant qu’un plan simple de gestion est obligatoire à partir de 20 hectares.

Il y a toutefois une marge de manœuvre, sachant que plus de trois millions de personnes possèdent quelque part un bout de forêt en métropole. Et que nombre d’associations en cherchent pour les acquérir. Et les préserver, vaille que vaille… / Philippe Lesaffre