Damien Saraceni, co-délégué général de l’association Francis Hallé pour la forêt primaire, a visité à l’automne dernier la forêt de Białowieża, considérée comme l’une des dernières forêts primaires de plaine en Europe. Il nous a raconté son séjour en Pologne. « Je voulais me rendre compte des différences qu’il peut y avoir avec les forêts exploitées de France métropolitaine », glisse-t-il.
L’association dont il s’occupe poursuit le rêve de son fondateur, Francis Hallé (décédé le 31 décembre 2025), celui de recréer les conditions nécessaires pour qu’une forêt primaire puisse voir le jour sur une zone transfrontalière en Europe de l’Ouest.
Réécoutez le podcast En Forêt : « Il faut mille ans pour qu’une forêt se développe » : le troisième épisode d’En Forêt, avec l’association Francis Hallé pour la forêt primaire
Le Zéphyr : Vous vous êtes rendu en forêt de Białowieża, en Pologne, en fin d’année dernière. Pourquoi avoir effectué ce voyage ?
Damien Saraceni : J’étais très curieux de découvrir la forêt de Białowieża, une forêt de plaine européenne, très ancienne et préservée. Certains parlent de forêt primaire, mais il y a débat sur le caractère primaire de cette forêt, étant donné que l’on sait qu’il y a des traces d’activités humaines et de perturbations anciennes. Ce qui est certain, en revanche, c’est que cela demeure une vieille forêt. En me rendant en Pologne, je voulais me rendre compte des différences qu’il peut y avoir avec les forêts exploitées que nous avons en France métropolitaine.
Je suis parti une semaine avec un petit groupe, composé de personnes d’horizons divers. Il n’y avait pas que des naturalistes, loin de là. Nous avons été guidés par Sébastien Lezaca-Rojas, administrateur délégué de l’association belge Forêt & Naturalité.
Où avez-vous passé du temps et qu’avez-vous visité sur place ?
Nous étions logés chez une habitante du village de Białowieża. Il s’agit d’une commune dans laquelle le tourisme a un poids certain dans la mesure où il y a des logements à louer, des hôtels, des commerces, ainsi qu’une proposition d’activités culturelles. Une grande partie de son économie repose sur la proximité de la forêt.
Il y a en particulier une zone sous protection stricte qui touche la commune. Le site est clôturé et l’entrée régulée, mais on peut passer par un guide pour le visiter. Le portail de la réserve aurait, dit-on, inspiré Steven Spielberg pour son Jurassic Park, ai-je appris sur place.
Tout autour de la réserve strictement protégée, les habitants de la commune peuvent se promener librement en forêt. Celle-ci reste tout de même une zone préservée, sans exploitation, au sein de laquelle on peut trouver des traces de loups et de bisons. Nous avons passé du temps à l’intérieur de ce secteur ouvert et avons pu découvrir le sanctuaire une seule fois.
Ne ratez rien de l'actualité du Zéphyr
Qu’avez-vous vu et ressenti lors de cette visite ?
L’ambiance est particulière dans la réserve. La lumière est tamisée, les grands arbres se touchent. C’est véritablement le monde de la forêt. Les rapports ont été inversés : nous, humains, sommes venus en tant qu’invités, c’était remarquable. J’ai ressenti sur place un calme qui m’a frappé. Pour autant, la réserve n’est pas du tout silencieuse. On a par exemple entendu de nombreux pics, qui profitent de l’abondance du bois mort au sein de la réserve. On a aussi entendu des arbres grincer, et même tomber à cause du vent.
Sur place, nous avons suivi un sentier qui avait l’air entretenu. Néanmoins, si un travail minimum a été effectué pour permettre aux visiteurs de découvrir la zone, celui-ci ne perturbe aucunement les fonctions écologiques de la forêt. Les aménagements y sont très légers.
Quels sont les signes visibles sur place qui vous permettent d’affirmer que vous avez affaire à une forêt très ancienne ?
Lorsque l’on rentre dans la forêt, il n’y a pas d’effet dépaysant spectaculaire, car la forêt de Białowieża ressemble au premier abord aux forêts de l’Hexagone. Les arbres sont les mêmes, on les identifie aisément. Pour autant, au fur et à mesure que l’on s’éloigne du village et que l’on s’enfonce à l’intérieur, on découvre les signes du temps long de la forêt. Et c’est là que l’on se rend compte – et c’est très utile – de la différence entre une vieille forêt et une forêt secondaire, c’est-à-dire une forêt plus récente et récemment exploitée par les humains. C’est très frappant : en se baladant, chacun a pu observer les continuités, les traces d’anciennes souches, le bois mort, les nouvelles pousses. Tout se mélange, s’entremêle. Le paysage est modelé par cette imbrication de formes de vie variées aux différents stades.
Faites un don pour nous soutenir
Quelles espèces avez-vous pu rencontrer, outre les pics ?
Nous avons repéré bon nombre de traces animales, par exemple des crottes de loups. Nous avons vu des terriers de blaireaux, entendu des chouettes, le brame de cerfs qui communiquaient sous le ciel étoilé. Encore un signe du temps long de la forêt. Un matin, nous avons eu la chance d’observer un bison : un mâle est passé à une vingtaine de mètres de nous. C’est une bête très impressionnante, massive et en même temps assez silencieuse. C’était une apparition très furtive, le bison s’est déplacé avec précaution en se fondant dans le décor. C’était assez étonnant.
De façon générale, nous n’avons pas voulu nous approcher de trop près des habitants non humains. À un moment, nous avons entendu des brindilles au sol craquer et compris qu’un cerf se trouvait à côté. Alors nous avons fait demi-tour. Ça peut être frustrant, je dois le reconnaître. Mais nous ne voulions pas être en confrontation directe ou surprendre l’ongulé.
Lire aussi : Francis Hallé : « Les arbres, il faut regarder longtemps pour commencer à comprendre »
La forêt est-elle menacée ?
Je pense à une menace identifiée par l’UNESCO (puisque la forêt fait partie du patrimoine de l’UNESCO). La forêt s’étend entre la Pologne et la Biélorussie, et un mur anti-immigration a été érigé sur une partie de la frontière entre les deux pays par les autorités polonaises. Et c’est une catastrophe tant sur le plan humain qu’écologique, étant donné que cela tend à fragmenter l’habitat sur 186 kilomètres et cinq mètres de haut. Il s’agit d’une barrière infranchissable pour les grands mammifères, les ongulés, les bisons et les ours, contraints de contourner l’obstacle. Je précise toutefois qu’il y a quelques points de passage pour les animaux de plus petite taille. / Propos recueillis par Philippe Lesaffre

