Ernest Callenbach a sorti Ecotopia en 1975. Pour ce roman, l’auteur américain a mis en scène un journaliste ayant réalisé une série de reportages en Écotopia, où humains et non-humains cohabitent en totale « harmonie ». Cinquante ans plus tard, beaucoup se mobilisent pour y parvenir dans la vraie vie. Or cela reste une bataille « monumentale », selon certains.

50 ans après la sortie de l’utopie écologique Écotopia, nous avons voulu comprendre comment les idées d’Ernest Callenbach ont infusé dans la société.

Vous lisez le troisième épisode du dossier Écotopia, co-produit avec l’association Contes de faits.

les couvertures du Zéphyr

Durant ses reportages, le journaliste William Weston en a vu des arbres. Ils poussent « partout » au bord des chemins d’Écotopia, le pays imaginé par Ernest Callenbach. Et ce n’est pas juste pour faire joli, tant les habitants de cette nation entendent « vivre en harmonie » avec tout ce qui les entoure. La « nature sauvage » semble importante à leurs yeux. Ils veulent la préserver vaille que vaille, à commencer par la flore. Typiquement, le reporter le remarque, personne ne cueille de fleurs ni de plantes à l’extérieur. Les membres de cette société écologique préfèrent les observer et en profiter au sein de leur milieu naturel. Ils n’éprouvent aucun besoin d’en prélever de petits bouts.

De nos jours, l’habitude mentionnée par Ernest Callenbach semble s’être mise en place, ici ou là. En Europe, la cueillette a été proscrite dans de nombreux sites naturels protégés. On demande aux promeneurs de laisser les jeunes pousses se développer et trouver la lumière tranquillement. L’ambition est de préserver les ressources, coûte que coûte. Dans certaines forêts privées et préservées, les visiteurs ont à respecter de nombreuses règles. C’est le cas au sein du bois de 22 hectares détenu par le tiers-lieu rural l’Hermitage, dans l’Oise, où il n’est pas possible de grimper aux arbres, de scier des branches d’arbres, de prélever des graines, d’arracher des mousses, des lichens, des plantes ou des fleurs.

« Le plus sauvage possible »

Pour Ernest Callenbach, il faut visiblement aller plus loin. Il a imaginé pour son livre une société dans laquelle les humains tentent de cohabiter au mieux avec les non-humains. Pas n’importe lesquels. Le journaliste américain que l’écrivain met en scène s’est aperçu qu’il y avait très peu d’animaux de compagnie. « De toute évidence, les bêtes doivent rester le plus sauvage possible », note-t-il. La faune évolue librement. Et des individus, William Weston en a vu pas mal lors de ses escapades. Il raconte avoir détecté par exemple « des faucons (qui) décrivent des cercles paresseux dans le ciel », au-dessus de la canopée et des rivières.

Au passage, certains barrages ont été détruits et « dynamités » dans le pays pour faciliter autant « la pratique du kayak » que « la remontée des saumons », si importante pour ces poissons.

De nombreuses espèces ont besoin de naviguer entre eau douce et eau salée pour leur survie. Or, dans l’Hexagone, saumons, anguilles et lamproies n’y arrivent toujours pas en raison des pressions anthropiques. C’est ce que rappelait l’an dernier Aurore Baisez, directrice de l’association Loire grands migrateurs (Logrami) au Zéphyr : « La Loire est considérée comme un fleuve sauvage. Or, il y a 25 000 barrages, soit un barrage tous les 2,5 kilomètres sur certains affluents. Au niveau national, il y en a plus de 100 000. C’est problématique pour les poissons qui doivent aller d’un point A à un point B pour se reproduire. »

Néanmoins, à force d’alerter et de sensibiliser citoyens et décideurs « depuis trente ans », des luttes finissent par payer, souligne-t-elle : « Après la publication d’une bande dessinée sur les anguilles, on a obtenu en 2019 le démantèlement d’un ouvrage appartenant à Vinci Autoroutes vers Clermont-Ferrand. Il freinait le passage de saumons dans l’Allier. Il y a du positif, gardons espoir ! »

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« Si on laisse la nature tranquille »

Pour contempler certaines espèces, les Écotopiens n’ont plus qu’à sortir. William Weston l’écrit : « Les animaux sauvages vivent désormais en grand nombre dans ces régions reboisées. » À la lecture de ce passage du livre me revient une formule de l’autrice Yolaine de La Bigne, interrogée dans Le Zéphyr.

« Si on laisse la nature respirer en cessant toute activité anthropique sur une zone donnée, la vie revient rapidement en abondance. » La journaliste milite en faveur de l’ASPAS. L’association de protection du vivant rachète d’anciens enclos de chasse commerciale ou d’ex-zones de pâturage (mais pas de zones agricoles) en vue de créer ce qu’elle nomme des « réserves de vie sauvage ». On en trouve trois dans la Drôme, une autre en Bretagne qui a été rebaptisée en septembre dernier Réserve Jane Goodall du Trégor… soit quelques jours avant la disparition de la célèbre primatologue, le 1er octobre 2025.

L’idée n’est pas de « mettre sous cloche » comme le craignent certains, mais de tout imaginer dans l’optique de défendre la faune et la flore. Quitte à se retirer, à lâcher prise et à cesser d’intervenir, explique la porte-parole de l’ASPAS : « C’est une véritable leçon d’humilité. Il faut arrêter de vouloir tout dominer en tant qu’humains. Je ne suis pas pour un retour à la bougie. Je crois à une écologie moderne, mais je pense qu’il faut des endroits où l’on ne met plus les pieds. Où l’on laisse vivre les animaux en paix. C’est en France un combat culturel monumental. C’est un débat philosophique fondamental, dit-elle. Quelle est notre place dans le vivant ? Est-ce qu’on accepte d’être un animal parmi les autres ? Ou est-ce qu’on continue à tout vouloir diriger ? Sauf que, ce faisant, on court à notre perte… »

L’école « en plein air »

Au sein des réserves de l’ASPAS, la chasse n’est pas autorisée… au contraire du pays d’Écotopia. Dans le livre de Callenbach, le narrateur William Weston comprend que les Écotopiens aiment courir après « le gibier ». Pour autant, les populations animales ne déclinent pas comme en France, où l’on peut traquer des animaux pourtant menacés de disparition…

Toujours est-il que les habitants d’Écotopia ont l’air de chasser des espèces… qu’ils connaissent par cœur. Dès leur plus jeune âge, ils ont été habitués à se promener à l’extérieur, à « lézarder au soleil », à apprendre « en plein air ». C’est que partir « en randonnée » leur offre la possibilité de mieux « étudier les plantes, les animaux, le paysage » , selon les notes de William Weston. Et ça marche, les enfants apprennent vite et ont beaucoup de connaissances. Le reporter américain a été surpris de voir par exemple que certains étaient tout à fait capables d’expliquer la notion de « niches écologiques ».

Des parcelles en libre évolution

De nos jours, de nombreux professeurs cherchent à sensibiliser des élèves loin des salles de classe, suivant ainsi l’exemple d’Ernest Callenbach. Les élèves arrivent à se concentrer et retiennent les leçons en observant la nature, en touchant à la terre, en essayant d’identifier les essences d’arbres ou de pister les traces de mammifères sauvages…

Dans les Pyrénées-Atlantiques, l’enseignante de SVT Corinne Lamaille, en compagnie du professeur de mathématiques Pierre Bourumeau, a créé en 2020 un groupe de lycéens volontaires au lycée Paul Rey à Nay, non loin de Pau, afin de les pousser à se mobiliser pour le vivant. D’après elle, une occasion en or pour leur permettre de se sentir plus « utiles » à l’heure où beaucoup s’estiment à l’inverse plutôt « impuissants » au vu de l’état de la planète.

Entre deux cours obligatoires ou à l’heure du déjeuner, les élèves de classes différentes cherchent des parcelles forestières disponibles en vue de les protéger. Ils aspirent à y empêcher toute intervention humaine et ainsi à les laisser en libre évolution, sans gestion. « Ainsi, la nature arrive à se développer selon ses lois intimes », explique l’enseignante, reprenant les mots de Baptiste Morizot. Dans le détail, des jeunes ont contacté les mairies autour de leur établissement afin de leur exposer leur plan et d’inviter les élus à leur céder des espaces libres. Une première commune a accepté leur requête et a sauté le pas dans le Béarn. La municipalité d’Igon a mis récemment à disposition une parcelle d’un hectare et demi, qu’elle a acquise récemment.

La ruée vers l’ORE

L’association de protection de l’environnement Animal Cross, à laquelle milite Corinne Lamaille, a signé en compagnie de la commune une obligation réelle environnementale (ORE), la première au sein du département. Il s’agit d’un dispositif juridique lancé en 2016 permettant à un propriétaire foncier – là en l’occurrence la municipalité – de protéger son terrain à long terme.

Même en cas de rachat ou d’héritage, la zone demeure à préserver. Les actions de défense de la faune et de la flore peuvent être mises en place tout au long de la durée du contrat, soit 99 ans. Seules quatre visites par an pourront être organisées dans le secteur au sein de la communauté de communes du Pays de Nay – la mairie ne dévoile pas l’emplacement exact pour ne pas attirer les curieux et véritablement préserver le vivant sur place.

Les lycéens ne s’arrêtent pas en si bon chemin. Des ORE (en savoir plus), ils en veulent d’autres. Des échanges ont été entamés avec d’autres municipalités pour trouver de nouvelles parcelles forestières dans le coin. Les élèves, désormais ardents défenseurs de la libre évolution, ont trouvé un moyen de se mobiliser pour leur environnement et souhaitent poursuivre leur effort. D’autant que cela leur permet de sensibiliser les jeunes et les moins jeunes. Ils l’ont bien saisi : quand on aime, on a envie de protéger.

Ernest Callenbach aurait sans doute été d’accord. / Philippe Lesaffre