Masaki Takashi, architecte d’une civilisation minimaliste

La vie et l’œuvre du Japonais Masaki Takashi sont devenues des sources d’inspiration incontournables pour celles et ceux qui rêvent d’une vie minimaliste, loin de la surconsommation, proche de la nature et de l’autre.



À 74 ans, Masaki Takashi est le Henry Thoreau nippon. “Back to nature”, écrivait le poète américain. “Vers une vie autosuffisante !”, plaide le Japonais. Avant le début de la vague hippie des années 60, l’ado Masaki se lance, à 19 ans, dans un road trip, sac au dos, qui durera… quatorze années. À l’origine de cette “écolodysée”, un livre : La Nausée, de Jean-Paul Sartre : “J’étudiais à l’université à Tokyo, raconte-t-il à la journaliste de l’Obs Alissa Descotes-Toyosaki, et j’ai eu un vrai déclic. C’est exactement la sensation de dégoût que je ressentais, un écœurement profond à l’égard de la société japonaise. J’ai décidé de quitter tout ce qui me rattachait à ce pays, la langue, la manière de penser et de partir très loin.”

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De Helsinki à Katmandou

Le jeune existentialiste japonais débarque en Russie soviétique pour rejoindre Helsinki. Il poursuit son périple vers le Maghreb, via Rodez. Là, il vit en autarcie dans les montagnes montpelliéraines, au sein de communautés hippies autosuffisantes, inspirées par les théories avant-gardistes du mathématicien de génie Alexandre Grothendieck, écolo et antimilitariste et cofondateur du mouvement Survivre et vivre (éditeur d’une revue du même nom).

Son périple se poursuit en auto-bateau-stop, sans débourser un centime jusqu’au Népal. Et c’est ainsi qu’au milieu des beatniks hypes, venus à Katmandou s’imprégner de la spiritualité hindoue entre deux taffes de ganja, qu’il décide de retourner dans son village natal de Kumamoto. “J’avais 32 ans et je sentais que j’avais enfin achevé mon voyage. Je ne travaillais pas et je n’avais pas un rond, c’était un miracle d’avoir survécu !”, avouera le routard.

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“Plantons des arbres”

Après 14 années d’aventures humaines, Takashi se sent enfin prêt à mettre en pratique le mode de vie autosuffisant qu’il avait choisi. Premier essai : il tente de reproduire le modèle collectif des phalanstères de Fourier ou de Grothendieck. Sans succès. Trop brutal, trop exigeant. Il revient donc aux fondamentaux : il loue une parcelle de terrain et une maison. “Mais, au bout de deux ans, le propriétaire m’a demandé de tout lui restituer alors que j’avais travaillé son champs et même réparé sa maison”. Belle démonstration de la célèbre conclusion de Proudhon, “la propriété c’est le vol”. Ainsi, pour ne plus se faire spolier, Takashi décide… de devenir propriétaire. Il acquiert un lopin de terre où il cultive fruits et légumes bio, pour les vendre à la ville.



Dans le même temps, il publie, en 2002, le manuel de vie autarcique Ki wo uemashô (Plantons des arbres) encore inédit en français. “Il y parle de sortir du nucléaire et de la société de consommation, explique la journaliste Alissa Descotes-Toyosaki. Il y appelle à une révision de l’ensemble de notre système de valeurs et à la “naissance d’une nouvelle civilisation”. Et, surtout, il donne des clés pour commencer une vie basée sur l’autosuffisance. Ce livre deviendra un guide pour beaucoup de familles qui ont fui Fukushima, à la recherche d’une nouvelle terre pour recommencer à zéro.

Ce livre revient notamment sur la philosophie de védanta et l’antique principe indien de non-dualité qui affirme, selon Takashi, “l’unité de toutes les existences, sans division ni dispersion. L’individu ne forme qu’une seule nature divine, avec l’univers”. Un principe qui inspirera à Baruch Spinoza son fameux Deus sive Natura – Dieu, c’est-à-dire la nature”, exprimé dans L’Ethique… en 1677.

Après Fukushima

Dans sa quête d’un autre modèle de civilisation, Masaki Takashi n’est pas seul. Son épouse dirige l’Annapuruna, un resto bio dans le centre de Kumamoto. Et sa fille a pris les rênes de sa ferme de 5 hectares. Lui vit au pied du mont Aso qui surplombe une riante vallée couverte de champs de thé.

Quand Alissa Descotes-Toyosaki, journaliste à l’Obs, le rencontre, il est retiré “au fond de sa cabane qui lui tient lieu de bureau, écrit-elle. Un lit, un poêle et de grandes fenêtres qui encadrent la forêt flamboyante de l’automne japonais (…). Avant de commencer l’interview, il regarde d’un air tendre un sapin qui se balance devant sa fenêtre, et me demande en murmurant si je peux saluer cet arbre, inspirateur de ses pensées”.

Ici, Takashi a donc tout ce qui lui faut pour vivre en autosuffisance, c’est-à-dire libre. Oui, mais… vivre dans quel but ? Justement, il se pose la question lors de la catastrophe nucléaire de Fukushima, le 11 mars 2011.

À partir de ce jour, la petite colonie de l’Annapuruna n’a cessé de s’agrandir. Alors que Fukushima se situe à plus de 17 heures en voiture du mont Aso, “tous les jours, des gens (arrivent) et (s’entassent) dans (sa) ferme. (Il n’a) que cet endroit pour les accueillir”. Tous débarquent, désemparés, à la recherche d’une autre vie, d’une autre chance. “Mais ils ne (savent) pas comment s’y prendre.” Après moins de 6 mois, beaucoup retournent à la ville. “Ils (n’ont) pas la force pour ce changement.

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Construire des écoles

Or, Takashi en est persuadé, nous assistons aujourd’hui à la fin d’une civilisation dont nos enfants vivront l’extinction. C’est pourquoi, le Japonais oeuvre pour un changement radical du système éducatif. “Le système scolaire japonais a été créée pour former des militaires”, explique-t-il. En effet, le code de l’éducation nationale japonais a été entièrement réécrit en 1940 sur les bases d’un décret impérial rédigé sous “l’ère Meïji” (1867).

Pour changer la loi, Takashi se fait alors lobbyiste et forme, discrètement, de jeunes hommes politiques, dont un a récemment été élu à la Chambre des représentants du Japon : Yôhei Miyake, un chanteur de hip-hop qui bat tous les records chez les jeunes. Même si son espoir pour l’avenir est mince, Takashi connaît désormais son dernier combat : construire “des écoles qui éduquent les gens pour sortir de ce mode de vie et bâtir une nouvelle civilisation”. /Jacques Tiberi