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Les bonnes feuilles – Jacques Tiberi, cofondateur en son temps de la revue du Zéphyr, a quitté l’aventure zéphyrienne pour fonder Escape the City, un site d’info visant à mieux raconter l’effondrement. En cette fin d’année morose, le journaliste publie Prêts pour l’Effondrement ? Le guide de virage vers le monde d’après (Bod, 2020). En voici un extrait (une partie de l’introduction).

Qui suis-je, où vais-je, dans quel état j’erre ?

A l’heure, dans l’Eure

Je suis journaliste. Je ne suis ni un scientifique, ni un survivaliste, ni un extralucide, ni passionné de flingues, ni sous l’emprise d’un green-gourou-new-age. Je suis un collapsonaute. Un gars qui navigue à vue sur le fleuve tumultueux menant au monde d’après.

Personnellement, je préfère ce terme à celui de collapsologue, qui est un peu trompeur. D’ailleurs, mieux vaudrait parler de “collapsisme” (je sais, c’est moche). C’est-à-dire d’une idéologie de l’effondrement qui – comme toute idéologie – propose d’imaginer un futur désirable.

Pour être tout à fait franc, je fais plutôt partie des “transitionneurs simplicitaires”. Des quoi !? Des gens qui ont quitté la ville pour s’installer à la campagne et greliner leur potager (moi, c’est dans l’Eure, en Normandie). Je n’utilise plus de savon, je bois de l’eau de pluie filtrée, je pisse sur mes semis, j’ai une cuisinière à bois et je porte des sandales de cuir végan.

Au quotidien, je tente de pointer les signes avant-coureurs de ce qui arrive, sans pessimisme ni résignation. J’assume mon catastrophisme, ma parano-sur-les-bords, mais je me soigne. En un mot, je suis un revivaliste (on en reparlera plus tard) !

Ce livre est le travail de deux années de recherches, d’échanges et d’expérimentations. J’espère qu’il vous aidera, dans vos tâtonnements et pérégrinations vers la résilience heureuse, la frugalité gourmande et l’inconfort moelleux.

Les sociétés sont comme les hommes : elles naissent, se développent, puis déclinent

(…)

 [Notre] modèle économique uniquement fondé sur la recherche de croissance est voué à l’explosion et l’effondrement durant la première moitié du 21e siècle. Dennis Meadows, 1972

Les sociétés sont comme les hommes : elles naissent, se développent, puis déclinent. Longtemps, nous avons cru que la “civilisation techno-industrielle” était immortelle. Aujourd’hui encore, les partisans de la transition écologique, de la géo-ingénierie et/ou du transhumanisme croient pouvoir réparer les dégâts, modifier le climat et atteindre l’immortalité grâce à la technologie. Bull shit (bouse de bison, en français).

En bons cartésiens, nous nous sommes crus “maître et possesseurs de la nature” grâce à la “technique” et nous avons oublié d’agir “de telle façon que les effets de (notre) action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre”. Autrement dit, notre lifestyle chéri nous conduit droit à la destruction de la nature.

On nous aura prévenus !

Ça fait 50 ans que tout le monde sait ! 50 ans que les climatologues préviennent : “Sans un changement rapide des comportements individuels et collectifs”, nous allons “vers un effondrement écologique et économique global” (John Beddington, conseiller scientifique en chef du gouvernement britannique). Ça fait 50 ans que les ONG écolos s’alarment d’une sixième extinction des espèces, dont la rapidité serait de 100 à 1 000 fois supérieure aux ères précédentes. Ça fait 50 ans que le “jour du dépassement[1] tombe de plus en plus tôt dans l’année. En 1971, c’était le 24 décembre. En 2019… le 29 juillet. Le confinement mondial lié à la crise de la Covid-19 n’aura reculé cette date que de 3 petites semaines !

Pendant ce temps, à la table du G8, c’est business as usual. On attend toujours l’indispensable sursaut politique international. Chaque année – pendant qu’on se voile la face derrière les concepts de développement durable, de croissance verte ou de transition écologique – on balance plus de 8 milliards de tonnes de CO² dans l’atmosphère et 8 millions de tonnes de plastiques dans les océans. On fait la teuf au champagne en première classe, pendant que l’avion fonce en piqué vers le crash !

Jusqu’ici, tout allait bien. Les climatologues pensaient que les températures globales ne s’élèveraient que de 1,5 voire de 2°C maximum autour de 2050. Et que les problèmes seraient pour après : 2100, c’est loin ! D’ici là, on avait bien le temps de réduire nos émissions et de sauver tout le monde ! Oui, mais ça, c’était avant. 

“Effondrement global”

Au début des années 2010, le discours du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) s’est fait de plus en plus alarmiste. “Il est trop tard pour le développement durable !” [Le Club de Rome, 2012], “pour la première fois, un effondrement global paraît probable” [Paul et Anne Ehrlich, université de Stanford], il faut envisager “la possibilité d’un brusque renversement de l’écosystème mondial” [Anthony D. Barnosk, Université de Berkeley], car “le monde court au désastre !” [Graham Turner, physicien australien].

La communauté scientifique a rapidement constaté que ses projections sous-estimaient les phénomènes à l’œuvre. Car le réchauffement climatique est entré dans une phase d’emballement. Et nous, dans l’âge des grands bouleversements. Les sols se réchauffent deux fois plus vite que l’atmosphère, les vagues de chaleur causent des pics de consommation d’énergie, les méga-feux de forêt en Amazonie et Sibérie privent la planète de ses poumons, la fonte du pergélisol libère du méthane, l’acidification des océans menace les planctons qui jouent un rôle de pompe à carbone… Bref, chaque dérèglement renforce les autres, accélérant le processus de réchauffement, tout en réduisant les capacités de la planète à le ralentir.

À ce rythme, selon les projections du GIEC mises à jour en 2019, les écosystèmes terrestres et les humains seront gravement touchés bien avant 2050. Nous irions plutôt vers un réchauffement planétaire moyen de 2 à 3°C d’ici 2040, 5°C vers 2050 et 7°C à l’horizon 2100, soit un degré de plus que prévu par le modèle de 2012.

Civilisation industrielle

Le système économique mondial pourra-t-il longtemps résister à des canicules de 55°C, aux catastrophes naturelles incessantes (feux, inondations, sécheresses…), à l’épuisement des énergies fossiles, à la dégradation des rendements des terres cultivables, à la multiplication des accidents industriels, à la disparition des poissons, à l’apparition de nouveaux virus, à l’engloutissement de régions entières du globe, à la disparition des animaux sauvages ?

Non.

Cela “éliminera les fondements de notre civilisation industrielle”, annonce Dennis Meadows au quotidien Libération, dans une interview, en juillet 2019. C’est le scénario de l’effondrement qui l’emporte.

Maintenant que j’ai toute votre attention, on va pouvoir entrer dans le dur, et se demander : la civilisation industrielle, comment ça marche ? 

Notre civilisation techno-industrielle est une utopie.

Elle repose sur 3 mythes fondateurs.

1- Le mythe d’un progrès continu et infini.

“Plus vous voudrez accélérer les progrès de la Science et plus vite vous la ferez périr ; ainsi succombe la poule que vous contraignez artificiellement à pondre trop vite ses œufs.” Friedrich Nietzsche

Qui est encore assez couillon pour croire qu’on “n’arrête pas le progrès”, que les “arbres poussent jusqu’au ciel” et que l’abondance est la normalité ? Qui peut croire qu’une innovation technologique, conçue pour améliorer le quotidien de son utilisateur… tout en l’aliénant, est un “progrès” ? Des exemples ? Les réseaux sociaux, l’électroménager à obsolescence programmée, l’énergie nucléaire, les voitures impossibles à entretenir hors d’un garage spécialisé, les drones…

Comment peut-on se réjouir de l’explosion démographique mondiale ?

Qui affirme encore que la croissance du PIB a un effet réel sur le bien-être des gens ?[2] Qui peut bien rêver d’une société capable d’assouvir tout désir, tout de suite et sans effort, contre de l’argent ? Qui promet encore que la technologie nous sauvera, et que nous sommes plus forts que le réchauffement global ?

2- Le mythe d’un homme “maître” de la nature.

À force de nous battre contre la nature, nous avons fini par la haïr. Nous en avons peur. Elle nous agresse, comme la pluie ou le soleil. Elle nous surprend, comme ce campagnol qui vient bouffer mes pommes de terre (arrrgh !). Elle nous déçoit, comme cette pluie qui ne tombe pas. Elle nous fait mal, comme ces orties qui m’ont piqué ce matin. Elle n’obéit pas, comme cette vigne dont les fruits sont trop secs. Elle ne respecte pas l’ordre, comme ces arbustes qui poussent de toutes parts… Bref, la nature est une mauvaise herbe/mauvaise fille.

Et que fait le patriarca\pitalisme de ces mauvaises filles/herbes ? De ces sorcières hirsutes ? Il les mate. Il les fout sous verre ou en fait des fantaisies de vacances.

C’est ainsi qu’on a abandonné nos maisons de pierre et de bois, nos champs et nos fermes, pour construire des villes de béton et de fer, où la nature – comme bobonne – reste à sa place : les parcs, les trottoirs, les vases et les cimetières.

Depuis, les Saruman que nous sommes jettent des regards méprisants vers tous les Radagast du monde. Sorry, c’était une private joke pour les fans du Seigneur des Anneaux.

Bref, aucune civilisation n’a cru pouvoir exploiter le vivant comme nous le faisons aujourd’hui. Quel enfoiré ce Descartes !

Nous nous croyons hors de la nature : nous croyons avoir tué le temps, la faim, l’effort, la souffrance, la mort même. Et si nous n’étions que des gloutons imbéciles ET heureux de l’être ?

C’est quoi l’écoféminisme ? Saviez-vous que la lutte contre l’oppression des femmes participe au combat pour la défense de la nature ? Saviez-vous qu’écocide et patriarcat allaient de pair (père) ? Que l’écoféminisme trouvait ses racines dans le XVIIe siècle féodal, où la femme n’était qu’une machine à pondre de la main-d’œuvre pour la noblesse ?

3- Le mythe d’une énergie infiniment abondante et pô chère.

La civilisation techno-industrielle est un tigre de papier à cigarette. Et nous, des junkies accros aux énergies NON-renouvelables (combustibles fossiles et métaux rares).

Imaginez un instant que l’électricité se coupe dans votre ville ? Combien de temps tiendrez-vous, sachant que la pompe qui amène l’eau à votre robinet est H.S, ainsi que vos frigo, chaudière, box wifi, four, lampes, ascenseur, portes… 

L’interdépendance et la fragilité de chaque rouage de nos systèmes complexes, condamnent les décideurs publics – dépassés par l’ampleur des enjeux – à se hâter lentement pour maintenir le statu quo, histoire que “tout change pour que rien ne change”.

La méthode pour gouverner les hommes est toujours la même, quelque soit la civilisation, l’époque ou le régime. L’humanité s’avère incapable de changer, à moins d’y être contrainte par la force des choses : la chute d’un pont, la pandémie mondiale, la fin du monde.     

C’est exactement comme moi et la vaisselle : je procrastine, et les assiettes s’empilent. Ça me démotive, et la pile s’élève, toujours plus instable. Jusqu’au collapse dans mon évier…

“La seule possibilité qui s’offre à nous est de maintenir notre niveau de civilisation dans le domaine culturel, médical, démocratique et judiciaire, et de freiner de façon radicale les aberrations du ‘progrès’ et notamment une utilisation de l’énergie qui obère l’avenir, une mobilité tous azimut et une culture de la disponibilité infinie…” Harold Welzer, sociologue allemand, dans Klimatkriege, 2008


[1]  Date à laquelle l’humanité commence à vivre à crédit après avoir consommé plus de ressources et émis plus de CO² que ce que la nature ne peut renouveler ou absorber en une année.

[2]  En 1974 le sociologue Richard Easterlin a démontré que la croissance n’était plus source de progrès. Depuis, on parle de paradoxe d’Easterlin.

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