Plus de 15 ans après sa mort, son discours écoféministe résonne encore. Depuis son plus jeune âge, l’auteure prolifique Françoise d’Eaubonne n’a cessé de se battre pour la libération des femmes. Un combat qu’elle a lié à la lutte contre la destruction du vivant.

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En 1978, derrière le micro de Jacques Chancel, Françoise d’Eaubonne se confie. Aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle a toujours su qu’elle souhaitait devenir auteure. Raconter des histoires, Françoise, née à Paris en 1920, s’y plie d’ailleurs depuis l’adolescence, avec un certain succès – elle remporte un premier… concours de nouvelles (concours Denoël), à 13 ans. « Je suis fière et chanceuse d’y être parvenue », glisse-t-elle sur les ondes de France Inter (à l’émission Radioscopie).

Après avoir été institutrice – comme sa mère –, puis ouvrière agricole durant la guerre afin de subvenir à ses besoins, ou encore lectrice de manuscrits pour certains éditeurs, elle finit par ne se consacrer qu’à son activité de la plume (comme l’une de ses sœurs, la romancière Jehanne Jean-Charles). Elle publiera… une centaine d’ouvrages, tant des essais que des romans. Une fécondité mise au service du combat de sa vie : l’émancipation des femmes et la destruction du « système malfaisant » du patriarcat, comme elle le dit un jour à Apostrophes.

Le Féminisme ou la mort

Pour Françoise d’Eaubonne, marquée par la sortie du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir (en 1949), avec qui elle se liera, la libération des femmes doit aller de pair avec la « libération » de la nature. Un lien, entre défense des droits des femmes et sauvegarde du vivant, que l’autrice développe notamment en 1974 dans Le féminisme ou la mort, dans lequel elle emploie le terme d’ »écoféminisme ».

Dans les Cahiers du Grif, un périodique féministe belge (ayant existé entre 1973 et 1997), Camille Badoux résume en 1994 sa pensée. Selon Françoise d’Eaubonne, écrit-elle, « le ‘phallocratisme’ semble être né lors de la passation de l’agriculture — qui originairement était dévolue aux femmes — au sexe mâle. La découverte du fonctionnement de la fécondation (ventre de la femme) et de la fertilité (semailles des champs) par les hommes fut le début de la période patriarcale. Le rôle des féministes – selon l’auteure féministe – semble donc de dépasser une conquête des droits de la femme, il doit être la création d’un nouvel humanisme, un éco-féminisme qui s’occupera avant tout des problèmes de démographie, de pollution, de destruction des richesses naturelles ». Une thèse défendue notamment dans Les femmes avant le patriarcat (1976).

« Cheffe des armées »

Et Camille Badoux de poursuivre : « En stoppant la vertigineuse croissance démographique, il faudra que (les femmes s’acharnent) aussi à arrêter le ‘cycle infernal’ production-consommation que les hommes ont l’audace d’appeler ‘progrès’. A ce moment-là, hommes et femmes commenceront à respecter et à aimer de nouveau la nature et le monde. » Ce lien, entre les deux luttes, elle le théorise dans son essai : Ecologie-féminisme, résolution ou mutation ? (réédité chez Libre & solidaire, en 2018).

« Elle était là, en cheffe des armées, elle avait l’art de nous donner envie de combattre », racontera, bien plus tard, l’historienne Marie-Jo Bonnet, qui l’a côtoyée. « Je serai en sécurité et sereine quand je serai dans ma tombe », avait raconté une fois Françoise d’Eaubonne. Jusqu’à sa mort en 2005, l’auteure ne cessera de livrer bataille contre ce qu’elle appelait les « phallocrates ».

Le Front homosexuel d’action révolutionnaire

Françoise d’Eaubonne a fait partie des équipes à l’origine, dans les années 70, du Mouvement de libération des femmes (MLF). Pendant un temps, elle y animera le groupe Écologie et féminisme (également le nom d’un essai). En 1971, elle signe le fameux manifeste des 343 – « Je me suis fait avorter » – parue dans Le Nouvel Observateur, visant à obtenir la dépénalisation et la légalisation de l’IVG, encore illégale.

Elle sort également l’ouvrage Eros minoritaire, en 1970, et ce livre a été « l’un des premiers à traiter de l’histoire de l’homosexualité en France », rapporte, dans Après la pluie – horizons écoféministes (Tana Editions, 2020), Caroline Goldblum, qui lui a consacré de nombreux écrits. Soutien de la cause LGBT, elle cofonde le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR). Des féministes du MLF, rejointes par des mouvements de lesbiennes et d’homosexuels, qui revendiquent la liberté sexuelle et la « fierté gay » à une période où il fallait bon être hétéro. Françoise d’Eaubonne participe à quelques-unes de ses actions coups de poing.

Nous sommes plus de 343 salopes

Dans le journal d’extrême gauche Tout !, le collectif écrit en 1971 : « Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes faits enculer par des Arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons. » Le n°12, dans lequel le texte est paru, est interdit à la vente, et le directeur de la publication, Jean-Paul Sartre, est poursuivi pour outrage aux bonnes mœurs.

Féministe, opposée à « l’hyper-croissance industrielle (qui) assassine la Terre » (extrait de Ecologie & féminisme)… et activiste antinucléaire acharnée. En 1975, après avoir soutenu le candidat écolo René Dumont, le premier « vert » à se présenter à la présidentielle un an plus tôt, elle participe à un attentat (qui ne fera aucune victime) à la centrale de Fessenheim, encore en construction. Elle prend part avec d’autres au dynamitage de la pompe du circuit hydraulique. Une initiative qui retardera de plusieurs mois la mise sur le marché des réacteurs.

La justice dans le viseur

L’ex-Résistante – pendant l’Occupation, elle a été engagée dans un petit réseau toulousain, où elle a grandi – le dira ainsi à Jacques Chancel : de manière générale, Françoise d’Eaubonne aime défendre la liberté et se mobiliser pour « l’offrir aux gens ». Cela expliquera sans doute pourquoi elle a décidé un jour d’aider un prisonnier enfermé à Fresnes, en l’épousant en 1976 (alors qu’elle a tendance à s’opposer au mariage). La trentaine, son futur mari a été condamné quatre ans auparavant à 20 ans de réclusion pour homicide volontaire et hold-up. Elle clame son innocence, charge la justice, et la Cour d’assisses de Corse.


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Bernard Guetta, dans Le Nouvel Observateur, écrit en 1978: « Deux hommes, qui ont reconnu le hold-up, l’accusent d’avoir été leur complice et surtout d’être l’auteur du meurtre. Très vite, les deux gangsters se rétractent : ils étaient seuls. Trop tard. La machine est en route. Sanna, qui nie – en donnant un alibi jamais vérifié par la police -, et contre lequel ne pèse aucune preuve, est reconnu coupable. »

« Le patriarcat assassine » encore en 2020

Si l’auteure n’est pas très connue, son discours, et son analyse quant à l’écoféminisme, n’a guère pris une ride. En tout cas, d’après les chercheuses Julie Gorecki et Myriam Bahaffo, qui ont réédité, en pleine pandémie, aux éditions du Passager clandestin, l’un de ses essais importants, Le féminisme ou la mort (à l’origine sorti en 1974).

Avec, en prime, une préface inédite, rédigée au plus fort de la crise sanitaire par les deux auteures. « La crise sanitaire montre comment le patriarcat assassine et se sert des femmes autant qu’il assassine et se sert de la nature, note Myriam Behaffou à Terrafemina. Aujourd’hui, en période de Covid, alors que le capitalisme est menacé, encore une fois, ce sont les femmes qui sont sacrifiées en premier lieu. » / Frédéric Emmerich