Précurseur du jeu vidéo moderne, l’ingénieur américain Jerry Lawson, décédé en avril 2011, aura marqué son temps grâce à l’invention de la cartouche. Une invention qui, quarante ans après son lancement, continue d’inspirer les développeurs et les studios du monde entier. 

Cet article est extrait du Zéphyr n°10 « Jeux vidéo : gagner avec l’art et la manette« . Découvrez son sommaire, passez commande pour soutenir la rédaction, le média n’est financé que par ses lecteurs.

Ouvrir une boîte de carton ou de plastique, en prélever une cartouche et, précautionneusement, souffler sur les capteurs pour en extirper d’éventuelles poussières… Un geste simple et presque instinctif pour toute une génération de joueurs. Un geste que l’on doit à Jerry Lawson, un ingénieur électronique américain qui, en 1976, a eu une inspiration aussi folle que géniale. Celle de proposer aux utilisateurs des consoles qui permettrait de changer de jeu. 

Initialement, les plateformes proposées sur le marché n’offrent que peu de variations. La plupart du temps, ce sont un ou deux programmes qui sont directement implémentés dans les machines. Mais Lawson a une intuition et ne va pas tarder à la mettre en œuvre. Engagé quelques années plus tôt par la compagnie Fairchild Semiconductor, il commence à imaginer de nouveaux concepts et tenter, pas à pas, de remettre en cause des modèles de développement qui semblent immuables. Une console, un jeu. Un point, c’est tout ! Non, définitivement, non. L’avenir sera du côté de la variété et non de l’immobilisme. 

Très apprécié de ses pairs, il devient rapidement responsable du département de jeux vidéo de la société, basée à San Francisco. Pas mal pour un petit gars né dans les quartiers pauvres du Queens et qui, reflet de l’époque, doit également composer avec une Amérique encore largement raciste. C’est dans ce département qu’il imagine un procédé novateur qui tournerait autour d’une petite brique insérée dans les machines. 

Jerry Lawson (Crédit : Drew Verbis/ Wikimedia)

Un concept simple

L’idée principale que porte Lawson est simple : une cartouche de plastique peut simplement renfermer ce que l’on appelle une mémoire morte, un morceau de code informatique entraînant avec lui des fonctions de jeu et, plus encore, tout un logiciel dédié au divertissement. L’idée est validée en interne et devra équiper la Fairchild Channel. Première console de l’histoire capable de supporter des cartouches, la bécane américaine ne sortira jamais en France, mais reste, pour les initiés, une véritable révolution. Lors d’une interview donnée quelques années avant sa mort, Steve Jobs himself ne s’embarrasse d’ailleurs pas pour décrire le concept comme une avancée majeure dans l’histoire de l’industrie vidéoludique. 

Si le catalogue de jeux proposé par la Fairchild Channel est assez médiocre (on parle d’une vingtaine de jeux en tout), elle connaît un joli succès à sa sortie. On estime que près de 250 000 copies ont été disséminées aux États-Unis dans les premiers mois de sa commercialisation. La Playstation 5 du japonais Sony, par exemple, s’est certes écoulée à plus de cinq millions d’exemplaires pour le seul printemps 2021. Mais pour l’époque, les chiffres obtenus par la grosse caisse noire de Fairchild sont tout à fait significatifs.

Une révolution

Pour Renée Gittins, la directrice exécutive de l’International Game Developers Association, l’initiative de Lawson marque un tournant dans l’histoire du jeu vidéo. C’est, pour elle, le tout premier pas du jeu moderne parce qu’il précède les développements futurs, proposés notamment par Nintendo et Sega du temps de leur farouche bataille. “L’invention de ces cartouches a influencé non seulement la technologie de la console, mais aussi le marketing, les ventes et l’étendue des jeux vidéo mis à disposition. Sans les cartouches, les progrès de l’industrie des jeux auraient été beaucoup plus lents et limités. Nous sommes fiers de le reconnaître. Les réalisations et l’influence de Jerry Lawson font qu’il reste une inspiration à ce jour.” 

Chez les concurrents, tout le monde se précipite pour rattraper le retard accumulé et tenter de surfer sur la vague initiée par Lawson et son département californien. Le support cartouche fait fureur et garantit aux développeurs de rentabiliser leurs machines en multipliant leur force de frappe… jusqu’à l’épuisement. Indépendamment du talent de Lawson et de la clairvoyance de son invention, la cartouche sera l’un des grands acteurs du krach du jeu vidéo de 1983. À l’époque, l’avidité des studios (oui, déjà) les pousse à multiplier le nombre de sorties de jeux. Des jeux clairement bâclés qui ont tôt fait de lasser les utilisateurs et de les détourner des consoles. 

Travail en famille

Non content de lancer la grande vague de modernisation du jeu, Jerry Lawson initie également un tout autre métier. Un métier de l’ombre, fait d’heures de travail acharné, de minutie et de vérifications scrupuleuses : le test ! Durant ses phases expérimentales, Lawson s’appuie en effet sur l’aide de ses enfants pour détecter en amont du développement final toutes sortes de bugs informatiques. Attelés à la tâche, ils ont donc passé des heures à décortiquer avec enthousiasme les programmes imaginés par leur père et découvert des fonctions bancales qui auront permis l’émergence de jeux plus présentables. Un jeu, parmi tous les autres, a été travaillé en famille : Maze. Un jeu tout à fait symbolique puisqu’il est considéré comme le prédécesseur direct du légendaire Pac-Man. 

Né le 1er décembre 1940 dans l’un des quartiers les plus pauvres des États-Unis, Jerry Lawson aura franchi tous les obstacles de son temps pour révolutionner un univers. Influencé par les travaux de George Washington Carver, botaniste, agronome et ingénieur américain, Lawson n’a de cesse de chercher et de perfectionner ses techniques. À 13 ans, il conçoit une station radio dans sa chambre. Dès l’année suivante, il se met à réparer des postes de télévision pour se faire de l’argent de poche. Il intègre, quelques années après, l’un des cercles les plus prestigieux du monde de l’électronique… / Jérémy Felkowski