La généralisation des coopératives et la semaine de vingt heures ont radicalement transformé le monde du travail imaginé par Ernest Callenbach dans Écotopia. Dans notre monde réel, ces initiatives restent marginales, même si les contre-exemples existent.

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50 ans après la sortie de l’utopie écologique Ecotopia, nous avons voulu comprendre comment les idées d’Ernest Callenbach ont infusé dans la société. Vous lisez le neuvième épisode du dossier Écotopia, co-produit avec l’association Contes de faits.

Lisez jusqu’au bout, vous comprendrez mieux le choix de la photo.

“Aussi incroyable que cela puisse paraître, les Écotopiens aiment travailler.” Au fil de son voyage en Écotopia, William Weston s’étonne de voir les habitants heureux au boulot. Il découvrira vite, cependant, que ce petit miracle n’en est pas vraiment un. Car dans l’univers d’Ernest Callenbach, le monde de l’entreprise n’a pas grand-chose à voir avec ce que connaît à l’époque le reporter sur le marché américain. Et pour cause, “ce qui était en jeu, soutiennent les Écotopiens avisés, n’était rien de moins que l’abrogation de l’éthique protestante du travail sur laquelle l’Amérique a été bâtie”. Moins de travail pour plus de bonheur, une vision pas si naïve que cela chez Callenbach, qui décrit précisément les conséquences “très lourdes” de ce choix, notamment “en termes économiques”. “L’Écotopia dut renoncer à rivaliser avec des peuples travaillant davantage. L’industrie connut une crise durable. Le produit national brut chuta de plus de trente pour cent”, détaille-t-il par exemple. 

“Les économistes écotopiens, dont certains étaient très admirés aux États-Unis, savaient très bien que conserver et augmenter le niveau de vie n’était possible qu’en faisant pression sur les horaires de travail et la productivité des ouvriers.” Le reporter raconte comment le pays a choisi d’aller en sens inverse, adoptant “la semaine de travail de vingt heures qui, en pratique, doubla le nombre des emplois, mais divisa aussi par deux les revenus de chaque travailleur”. Au point, d’ailleurs, que “pendant plusieurs années, l’État exerça un strict contrôle des prix des denrées alimentaires de base et des biens de première nécessité”.

C’est ailleurs que les impacts positifs se révèlent. “Les effets les plus notables de cette semaine de travail réduite à vingt heures furent d’ordre philosophique et écologique : l’homme, affirmaient les Écotopiens, n’est pas fait pour la production, contrairement à ce qu’on avait cru au 19e siècle et au début du 20e. L’homme est fait pour s’insérer modestement dans un réseau continu et stable d’organismes vivants, en modifiant le moins possible les équilibres de ce biotope.”

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Une génération qui veut travailler autrement

Un renversement sans équivalent aucun cinquante ans plus tard, quoique sur le marché du travail, on observe l’arrivée d’une génération plus exigeante sur ses conditions de travail. “Chaque génération vient et apporte une sorte de shift, il n’y a rien de nouveau, nuance le psychologue Albert Moukheiber. C’est la même chose quand nos parents ont dit à nos grands-parents vouloir faire l’amour avant le mariage ou que les personnes de même sexe devraient pouvoir s’aimer, ou avant encore, avec le droit de vote des femmes ou le mouvement antiraciste. Une génération veut casser certaines traditions et c’est vécu par celles d’avant comme une sorte de déchéance de la morale. Alors que c’est juste que les jeunes ne veulent pas faire QUE travailler.”

Reste qu’en 2026, les nouveaux entrants sur le marché du travail, pour beaucoup, exigent une flexibilité sur l’organisation de leur temps de travail que William Weston observait en Écotopia. “Les horaires de travail écotopiens et ce bizarre mélange d’activité professionnelle et de jeu rendent ici les choses les plus simples quasiment impossibles à accomplir”, écrivait le reporter, qui soulignait à quel point les locaux trouvaient “suspects” les “horaires de travail”. Pour sûr, les travailleurs écotopiens ont quelques pratiques qui surprendraient sur l’esplanade de La Défense, en région parisienne. “Au cours d’une importante discussion dans un bureau du gouvernement, un haut responsable peut très bien décider d’aller faire un tour au sauna pour se détendre”, raconte par exemple William Weston, qui souvent peine à “dire si un Écotopien est en train de travailler ou s’il se livre à ses loisirs”.

Un demi-siècle plus tard, quelques entreprises ont complètement supprimé le cadre classique. Chez Netflix par exemple, les congés sont illimités, les horaires entièrement libres, les codes vestimentaires inexistants. De quoi s’offrir un après-midi au sauna comme les hauts-responsables d’Écotopia ? Pas sûr. Dans La règle ? Pas de règles !, l’autrice américaine Erin Meyer, qui explore la culture d’entreprise chez le géant du streaming, souligne qu’en contrepartie, la sélection permanente règne, et que chacun doit exceller en permanence. Loin de la pratique en Écotopia, donc.

“Les ouvriers des entreprises écotopiennes n’ont pas du tout l’attitude de l’ouvrier normal. Peut-être parce qu’ils en possèdent des parts, ils s’y sentent apparemment chez eux, ou du moins à l’intérieur d’un périmètre qui leur revient de droit.” Car, et c’est un autre point clé du marché du travail en Écotopia, “tous les travailleurs d’une entreprise écotopienne doivent aujourd’hui en être « partenaires » ; personne n’a le droit de monter une affaire, d’engager des employés, de les virer dès qu’il n’en a plus besoin et d’empocher les bénéfices au passage”

Des coopératives, en somme. Un modèle d’entreprise très développé que personne n’aura découvert en lisant Écotopia. Les premiers exemples d’organisations humaines semblables remontent à l’Antiquité, et on trouve des expériences très détaillées dès le 13e siècle, comme les coopératives agricoles de fromage de comté, qui mettaient en commun de très grandes quantités de lait afin de produire des fromages plus grands, qui se conservaient mieux. Rien de précurseur dans la pratique écotopienne, donc. Ce qui frappe, c’est plutôt l’ampleur de la pratique, puisqu’en Écotopia elle est généralisée. Des coopératives suffisantes en nombre et en taille pour faire vivre une région de cette taille ? Un demi-siècle plus tard, sorti de la fiction pour rallier la réalité, c’est vers l’Espagne qu’il faut zieuter.

Marinaleda et Mondragon, le petit et le géant

En Andalousie, un village de 3 000 habitants a donné vie à un monde coopératif et égalitaire, où solidarité et prise de décision collective sont les règles. À Marinaleda, aucun individu ne peut s’enrichir personnellement en contrôlant les moyens de production. L’économie est principalement portée par le secteur agricole. La coopérative locale comprend une conserverie, un moulin à huile, des serres, des équipements d’élevage ainsi qu’un magasin. Le salaire y est identique pour tous, et les bénéfices sont réinvestis pour financer la création de nouveaux emplois ou divers services et équipements municipaux. Malgré des décennies d’expériences sociales probantes et un développement réussi, Marinaleda suscite encore de vives critiques de la part d’opposants qui rappellent qu’un village de 3 000 habitants peut difficilement faire office d’exemple pour l’humanité.

Pourtant, à 800 kilomètres plus au nord, le Pays basque abrite la plus grande coopérative industrielle au monde. 80 000 travailleurs, 11,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires : le Groupe Mondragon n’est pas une petite utopie communiste locale. Elle a pourtant démarré sans fioritures : au sortir de la guerre d’Espagne, dans une ville qui a beaucoup souffert et connaît le chômage de masse, le prêtre basque José María Arizmendiarrieta fonde une école professionnelle pour dispenser des enseignements techniques et les principes de la doctrine sociale chrétienne. L’école se développe très vite avec l’argent récolté dans les rues auprès des habitants, et joue un rôle clé dans l’éducation et l’autonomisation des habitants.

En 1956, cinq jeunes étudiants décident de fonder une coopérative, Ulgor. Le nom est formé des premières lettres de leurs noms de famille et deviendra ultérieurement Fagor Electrodomésticos. Ils établissent à Mondragón, avec 24 coopérateurs, cette première unité consacrée au départ à la fabrication de fourneaux et de réchauds au pétrole. Dès son origine, l’article 5 des statuts d’ULGOR, spécifiait que “les associés proclament la nécessité que les uns et les autres acceptent les limites et les sacrifices qu’exige le travail en équipe en considérant son acceptation comme testament de solidarité chrétienne”.

La réalité plus loin que la fiction

Pendant trente ans, le groupe se développe en Espagne. Dans les années 1950, il fonde la Caja Laboral Popular, une caisse d’épargne qui permet aux membres de la coopérative d’accéder à des services financiers, et fournit des fonds de départ aux nouvelles coopératives. Toujours sous l’impulsion de ses fondateurs, la coopérative lance un organisme de prestations sociales qui remplit les deux rôles de la sécurité sociale française. Le développement dans les années 1960 est spectaculaire, porté par les mesures protectionnistes espagnoles. La crise économique mondiale des années 1970 pousse le groupe à se montrer très offensif sur les exportations. Dans les années 1980, l’ensemble des coopératives se rassemble sous un seul étendard : c’est la naissance de la Mondragón Cooperative Corporation (MCC), qui devient la plus grosse société basque et la septième en Espagne.

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En 1997, l’Université de Mondragón est lancée : elle accueille plus de 5 000 étudiants et dix centres de R&D. Malgré plusieurs secousses depuis les années 2000, l’entreprise a conservé son ADN initial. La direction de chaque entreprise est élue par l’assemblée des travailleurs, qui définit également les orientations et élit le conseil social (syndicat). Les écarts de salaires, initialement de un à trois, sont toujours en vigueur mais sont désormais de un à six. Lorsqu’une coopérative rencontre des difficultés financières, les sociétaires renoncent à une partie de leurs bénéfices, voire diminuent leurs salaires ou effectuent des heures supplémentaires non payées. Le fonds inter-entreprises du groupe MCC permet également de soutenir les coopératives en difficulté et, lorsque des postes de travail doivent être supprimés, les salariés sont replacés dans une autre coopérative du groupe.

L’élève a dépassé le maître, pourrait-on dire, car Ernest Callenbach n’avait pas vu si grand. L’écrivain avait limité la taille des coopératives imaginaires d’Écotopia à 300 employés, seuil au-delà duquel “elles tendent à se fossiliser en structures bureaucratiques rigides et à perdre tant leurs bénéfices que leurs employés, lesquels partent ailleurs chercher des conditions de travail plus agréables”. “Small is beautiful”, répète-t-on à William Weston, qui rapporte que les Écotopiens acceptent volontiers “un salaire moindre en échange d’un rythme de travail confortable et d’une organisation permettant de meilleurs rapports entre employés”. 

Pour autant, le travail n’est pas rejeté. Il est simplement abordé sous un autre angle. Dès l’école, d’ailleurs, on apprend aux enfants “que le travail fait partie intégrante de la vie de chacun”, grâce notamment aux “ateliers”, durant lesquels garçons et filles s’activent “à fabriquer deux types d’objets en bois : des nichoirs à oiseaux et des bacs à semis”. Mais bien entendu, on y retrouve déjà les conceptions écotopiennes sur le fonctionnement d’un lieu de travail. “Il n’y a pas de “patron” dans l’atelier, les enfants semblent discuter entre eux et s’accorder pour décider de ce qu’ils vont faire”, observe William Weston. La coopération, déjà. / William Buzy

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