Le « poète de proximité » Marien Guillé prend la plume. Laissez-vous surprendre par son récit de voyage, en France.

Vous en êtes à l’épisode 5 : « Apprendre à recevoir »

Quand on part à pied, le monde soudain paraît immense, autant que les distances qu’on est capable de parcourir. Le périmètre dans lequel on évolue se rétrécit, s’amenuise, s’épuise, fond comme neige au soleil sur la carte du globe. On marche dans une minuscule parcelle de l’univers, on voit grand dans du tout petit. Chaque jour est une aventure, avec ses joies, ses risques, ses découragements. Pas après pas, kilomètres après kilomètres, toute avancée se gagne dans un effort quotidien. Aller jusqu’au bout d’un chemin ou arriver sur l’autre versant d’un col, c’est déjà l’Amérique. Je fais peu de kilomètres mais chaque pas pèse son pesant d’or. L’addition des pas plonge le marcheur dans un relâchement total, une énergie qui monte, constante, et qui ne se divise pas, mais se multiplie de jour en jour.



On dit souvent que marcher seul rime avec solitude. Pourtant, depuis que j’ai plongé dans les massifs, je ne me suis jamais senti seul. Ces derniers jours, j’avais toujours des millions d’êtres avec moi, des millions de mondes. Il y a tous ceux que j’ai rencontrés avant la marche et qui cheminent avec moi. Tous ceux croisés le long de la route, qui m’emboîtent le pas. Des êtres invisibles qui existaient par la pensée. Les arbres, leur force, leur beauté, leurs gestes tendres, leurs paroles. Les paysages, les pierres, les rivières, Les immensités à perte de vue et les vues contenues dans plus petit qu’un œil. Les clochers, les rues, les visages. Au fur et à mesure des kilomètres, des villages, des sentiers, des foules de gens s’ajoutaient au cortège. Avec leurs tapes sur l’épaule, leurs verres offerts au comptoir. J’étais de plus en plus entouré. Cerné par la multitude des expressions de la vie : humaine, animale, végétale, cosmique. La vie dans l’immense et le minuscule. Dans le tout petit et le grand tout. J’avançais avec tout cela dans la tête, dans les jambes, dans l’âme. Mon sac ne pesait pas lourd à côté de tous ces battements de monde.

Vin d’orange et rire

Je quitte peu à peu le Massif des Maures pour grimper dans l’arrière-pays. Le Cannet. Lorgues. Flayosc. Lentier. Les Gorges de Châteaudouble. Montferrat. Bargemon. Toute une poésie se dégage des noms traversés. À Seillans, un petit panneau sur le bord de la route n’indique qu’une seule direction : Mons-en-Provence… comme si, au-delà, rien n’existait. Comme si tout repère disparaissait après ces dernières foulées. Le plus haut village du Var est à portée de jambe.

La route serpente quinze kilomètres durant. Mes yeux plongent dans la nuit tandis que mes pas s’accélèrent : La fraîcheur me donne de l’air. Le dernier kilomètre est le plus long de la journée. J’ai l’impression de marcher des heures sans qu’aucun village ne se dessine dans l’obscurité. Je me demande si je ne me suis pas trompé de chemin, si Mons existe bel et bien, si ce n’est pas une belle légende provençale… mais lorsque j’arrive au tournant qui offre, à travers les buissons, une vue sur les lumières et les formes du village, je comprends soudain :

Mons n’est pas un lieu que l’on atteint. C’est lui qui nous atteint. Au cœur. C’est lui qui décide à quel moment et dans quelles circonstances il nous est possible de le découvrir. C’est lui qui ajuste l’alignement des astres à la force du vent, lui qui assaisonne notre fatigue à l’émerveillement qu’il procure pour nous offrir l’exaltation.
On n’arrive pas à Mons. C’est Mons qui se pose sur la route de ceux qui veulent vraiment pénétrer ce lieu unique, ouvrir sa porte, ceux qui sont prêts à faire suffisamment d’effort et de silence pour le rencontrer en secret.
Séché d’admiration et complètement déshydraté, je me dirige vers la seule lumière d’où proviennent des bruits : un restaurant ouvert dans une petite rue étroite. Je demande de l’eau.

Les restaurateurs, Eve et Pacôme, un jeune couple installé ici depuis un an suite à leur mariage, me proposent de rester dîner avec eux. Je visite la maison, la cave, le grenier. Rapidement, un autre couple vient s’installer à table : le boulanger et sa femme. Elle est du coin, lui de Madagascar. La boulangerie marche bien et en ce moment ils profitent de pouvoir veiller un peu avant la haute saison… « Mais on dort beaucoup, cela dit. Je projette mon sommeil en prévision de cet été », lance-t-il. Une tarte, un délicieux vin d’orange, des rires et beaucoup de convivialité… « Où est-ce que tu marches comme ça ? », demande Pacôme, le chef.

Le village des chats

La nuit s’installe. Le vent se lève. J’ai pour projet de dormir dans le lavoir. Mais la providence en a décidé autrement. Christel le boulanger – en malgache, le prénom est masculin – m’installe un matelas entre la vitrine et l’armoire pâtissière.

« Bonne nuit le marcheur ! » Je m’endors donc au milieu des navettes aux amandes, des fougasses aux olives, des pots de miel de lavande… Mes rêves sont doux et sucrés…

Mon réveil ? Ni par les yeux ni par les oreilles. Ni le soleil ni le coq ; je me réveille par le nez. Par l’odeur du pain qui cuit dans le four vers 5h du matin… Christel est passé par l’arrière et a commencé son travail dans la plus grande simplicité, dans le silence de ses gestes quotidiens, maîtrisés et répétés, pétris avec l’amour de son travail et toute la richesse de ses mains… Mon nez est en joie, des odeurs embaument toute la pièce. Toute la rue. L’univers entier.

J’avais rendez-vous à 8h30 au restaurant de la veille pour un café. Là encore, nous ne disons pas grand-chose, mais nous savons que nous sommes bien ensemble. Que notre lien se réveille comme la vie lavée sur nos visages. En une nuit à peine, ces gens sont devenus des amis. Je le sais à nos regards.

N’ayant encore rien vu du village, je m’y aventure.

C’est une autre forme de marche. C’est le même mouvement, mais ce n’est pas le même chemin. Il s’agit ici de faire le tour d’un village et de revenir au point de départ. L’espace est restreint : quelques ruelles à peine. Des maisons de tous les âges qui s’enfilent les unes serrées contre les autres. Un long tissu de pierre noué, comme la longue peau d’un serpent. Une grande place avec une fontaine, d’où la vue descend jusqu’à la mer. On voit Cannes, Saint-Raphaël, les îles de Lérins. Le Massif des Maures et tout ce qui s’en suit, tout ce qui grimpe jusqu’à nos yeux, le long des lits du Fil et de la Siagnole, deux rivières qui apportent l’eau dans la vallée.
En sortant du village, une chapelle, au loin. Un dolmen. Des champs.

Mons se dresse, superbe, majestueux, sorti de terre depuis l’avènement du sacre des éléments.
Arriver apaise. On est dans la peau du serpent. Les masures accolées portent les réverbères qui signent le chemin dans la nuit. Pour tous les marcheurs inspirés qui vont par vent et par monts, par Mons et par vaux.

Mons, c’est aussi le village des chats. Ils sont les guides. Un chat miaule à mes pieds, accélère, se doutant que je vais le suivre, jusqu’à ce qu’un second félin apparaisse, qui, à son tour, me promène quelques temps avant de céder sa place à un troisième. Ainsi, durant près d’une heure, je me laisse guider de chat en chat à travers le dédale des ruelles, guettant les miaulements, les caresses à donner, les cachettes secrètes des matous.
Le mistral a ses entrées, ses couloirs, ses passages. Les toits des maisons sont couverts de pierres posées pour éviter que tout s’écroule.

L’héritage provençal a laissé ses marques dans les noms données aux rues, places et traverses : Chemin des Louquiers, Rue des Portes Seigneuriales, Porte Bouffante du Ferblantier Ambulant, Rempart du Septentrion. Chemin des Plus Loin Fontaines. Chemin du Barriguétou. Traverse Serre Coudes. L’âme de Mons est restée dans la mue du serpent. Aujourd’hui, il dort, au milieu des pavés, au milieu des fontaines, des roches, et des portes cintrées, toujours ouvertes.



Une tornade de lumière et d’apaisement

Mons n’est pas un village qu’on retient, c’est lui qui nous retient. On ne peut pas décider nous-mêmes à l’avance combien de temps on passera avec lui, combien de temps on restera à fouler ses ruelles, le nez en l’air. Ce mas de pierres sinueuses reste le seul maître du jeu. Il y a toujours quelque chose à découvrir plus loin que là où l’on croyait déjà avoir tout vu.

Mons nous retient par ses chaînes d’azur, ses barrières de souffle. Mons n’est pas un village où l’on arrive. C’est lui qui se pose devant nous, gentiment, comme un mirage réel, lorsqu’on a suffisamment bien marché, lorsqu’on s’est suffisamment détaché des frivolités urbaines. Lorsqu’on est suffisamment prêt à s’ouvrir à une rencontre inoubliable. C’est tout cela, Mons, un concentré de sources et d’équinoxes, une tornade de lumière et d’apaisement.

De retour au restaurant pour récupérer mon sac, je suis comme kidnappé par la gentillesse de mes hôtes qui insistent pour que je reste déjeuner au restaurant avant de repartir. Presque gêné d’une telle invitation, j’opte pour le plat le plus simple et le moins cher : une entrée, une salade de tomates façon du chef. Lorsque sa femme lui annonce ma commande en cuisine, j’entends tout à travers la porte : «Ah non ça va pas, ça ! Je vais lui faire ma spécialité ! »

Elle revient : « Il veut te faire le mouton, c’est sa spécialité ; ça lui fait plaisir ! »

Ces gens-là ont été tellement adorables, généreux et bienveillants avec moi depuis hier soir, je suis presque gêné de tout ce que j’ai reçu. Et maintenant, ils veulent donner encore. S’il y avait des écoles pour apprendre à recevoir, à accepter les cadeaux de la vie, elles ne seraient pas ailleurs qu’ici : lorsqu’on se remet, même temporairement, entre les mains de la providence. Lorsque le don est si naturel, si spontané, que refuser n’est pas envisageable, au risque de briser toute la magie d’une rencontre. Vingt minutes plus tard m’est servie une assiette qui me ravit par tous les sens. Une œuvre d’art que je n’ai presque pas envie de goûter tellement j’ai peur de l’abîmer. Quel délice !

Je continuerai d’avoir soif !

Une fois le repas terminé, je me décide, à contrecœur : il faut bien partir. Poursuivre sa route. Garder le cap. L’intensité de l’expérience. La vitalité du mouvement. Ne pas s’attacher. Ne pas rester. Ne faire que passer et repartir avant que le caractère exceptionnel de cette rencontre s’effrite. Je dis au revoir. Je remercie avec des mots maladroits. Tous deux m’apostrophent une dernière fois : «Tu sais ce qui serait bien ? Ce serait que tu nous téléphones !»

Hier, je leur ai demandé de l’eau ; ces gens-là m’ont donné quelque chose qui ressemble à de l’amour. Au revoir, Mons. Je continuerai d’avoir soif. À très vite.

Quitter un village pour avancer est toujours une chose délicate, difficile. On a peur d’avoir loupé quelque chose ou quelqu’un. De n’avoir pas saisi tous les mots, tous les regards, de ne pas avoir fait rentré suffisamment dans nos yeux… Un peu comme lorsqu’on voit une jolie fille assise sur un banc, tandis qu’on passe sans s’arrêter en baissant les yeux, et que, cent mètres plus loin, on songe à faire demi-tour. On se dit qu’on aurait dû aller lui parler. Qu’elle est peut-être encore sur le banc… et puis non, on avance. On se dit que si on reste, on va prendre du retard sur la marche du lendemain. Mais le retard n’existe pas. En revanche, le jour du retour, lui, existe bel et bien. On ne le voit pas nous suivre, mais il marche à côté de nous, tapi, sournoisement, et il finit par nous rattraper, lâchement, soudainement, par derrière en nous montrant le peu qu’il reste devant.

Y a qu’à sonner !

On se dit qu’on reviendra. Elle sera peut-être de nouveau assise sur ce même banc. Ou sur un autre. À côté, ailleurs, ou plus loin. On aimerait rester tout en avançant, on aimerait rester un peu tout en se dédoublant plus loin, ailleurs. On résiste à l’envie de se retourner, pour voir si elle n’essaye pas de nous rattraper, courant comme une déesse à travers la mer. Mais Mons ne nous court pas après.
À la sortie du village, un homme me fait signe de la main depuis son terrain. Il porte une casquette bleue, des bottes, un sourire radieux. Nous avançons l’un vers l’autre… «Ici on a eu l’électricité qu’en 1990. C’est mon fils qu’était content… Si tu reviens par ici, la maison est ouverte. Y a qu’à sonner ! »
Avancer le long des arbres et les regarder chacun dans leurs yeux d’écorce. Les saluer comme des aînés.

TEXTE MANQUANT

Je suis là, je pense. Non, je sens. Tout est là. C’est là que tout se fait. Dans le creux de l’arbre, dans la racine, dans les branches qui dansent. Comme une femme qui s’étire. L’arbre s’est planté en moi comme une racine dans la terre. Quand je serai grand, je veux être un arbre !

« Nous n’acceptons plus les chèques »

Tout doucement, je me dirige vers la ville. Les sentiers s’élargissent, la vue également. Les chênes sont moins nombreux et leurs branchages ne s’entrechoquent plus. On commence à retrouver des habitations, des hangars, des terrains clôturés. Tout doucement, les empreintes de l’homme redeviennent visibles, sous de multiples formes.

Le long de la route, un panneau attire mon attention :

« Nous n’acceptons plus les chèques »

Inscrit en gros caractères majuscules à l’entrée d’une station service, comme une affiche en vitrine d’un cinéma, un menu géant à l’entrée d’un restaurant : « Nous n’acceptons plus les chèques », sans image ni autre introduction, phrase seule sur un immense panneau blanc, planté comme un arbre au milieu de la route :

« Nous n’acceptons plus les chèques »

Et la rêverie poétique s’empare de moi. L’enivrement de la marche provoque son effet dévastateur, créateur, et je ne peux m’empêcher de m’arrêter quelques instants et de sortir mon carnet :

Lavandes

« Oui, mesdames et messieurs, sachez-le, nous n’acceptons plus les chèques.
Avant, vous pouviez payer de toutes les manières possibles, la liberté de choix du client caractérisait notre identité. Une signature avait toute notre confiance, et les imprévus du système boursier ne nous chagrinaient pas outre-mesure. Nous acceptions les paiements au silence de votre stylographe, les froissures des robes de papier. Nous acceptions sans rechigner les rémunérations en bordereaux éthérés, les rétributions en manuscrits défaillants. Nous mettions toute notre bonne volonté à percevoir l’indemnité sulfureuse des fonds-de-tiroir. Nous consentions à toucher l’épargne du bois mort. Le solde des tulipes infidèles.
Avant, nous acceptions les menus travaux de la lumière, nous acceptions la dérive lente et harmonieuse des nénuphars sur la berge. Avant, il est vrai, nous invoquions la sérénité des syllabes, la sympathique nonchalance des brûlures, la résilience des pressentiments. Nous acceptions la cristallisation des restanques, la révolte des lavandes habillées de neige. Mais ça, c’était avant.

C’était avant

Nous qui avons si longtemps enfreint nos limites, éclaboussé nos misères, réhabilité nos linceuls, catalogué nos aphorismes, nous qui avons surpris nos ritournelles au coin des rues, rafistolé nos peurs, recouvert de flambeaux nos coïncidences, nous qui avons lancé des feux de Bengale pour défenestrer les éclipses, qui nous sommes engagé avec ferveur dans la caution des indigents, afin de manier sans complexe les songes de mandibule, nous qui avons fait fleurir sous les ailes du moulin les entorses des rivières, nous qui avons, avec la plus grande ignorance, préféré l’immortalité au parfum des nèfles, nous qui assumons la serrure et le calice, nous avons raffermi la peau des herbes folles, étendu tous nos poèmes au soleil, érigé des totems en figure de proue, baptisé des sanctuaires de noms de source.

Mais ça, c’était avant.

Aujourd’hui, nous qui sommes sûrs qu’en ces temps de transgression prématurée, aucune fêlure de symbole ni aucune fissure au fond des gorges ne pourra ébranler les saules accomplis dans le doute, nous, aujourd’hui, avons tellement poussé la chansonnette au ruisseau, tant et tant dessiné l’ombre et la caresse sur les robes de printemps, si souvent défiguré les atmosphères, bringuebalé les silhouettes de l’aurore, déchaussé les racines de l’arbre aux merveilles, inventé des miracles pour adoucir les blasons, qu’aujourd’hui il nous est impossible de faire machine arrière.

Fini les chemins sans visage, fini les intentions avortées, fini les clients sans ambition, fini la longue chaîne infatigable et médiocre des allers-retours.

Sachez-le bien : désormais, lorsque vous venez faire le plein d’effervescence, ne vous attendez pas à suinter sous les phalanges ; pour caracoler votre dénominateur, n’oubliez pas ceci : nous n’acceptons plus les brisures réactionnaires, les pesticides morcelées, ni les ignorés à la si frêle révérence ; nous voulons sans ménagement réussir, vaincre et dompter… nous n’acceptons plus l’échec ! »

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