Le « poète de proximité » Marien Guillé prend la plume. Laissez-vous surprendre par son récit de voyage, en France.

Vous en êtes à l’épisode 3 : « A pied »

 

J’avais quitté la Puisaye en direction de Paris. Un bus au petit matin partait du Musée du Son pour rejoindre la place d’Italie. Un bus jamais rempli, avec toujours plus de places vides qu’occupées. Quelques passagers, presque improbables, montaient au compte-goutte tout au long du parcours. Saint-Martin des Champs. Bléneau. Montbouy. Montargis. Dordives. Souppes-sur-Loing. Nemours. Fontainebleau…



Paris, encore. Paris, la mégapole. Paris, la nébuleuse. Paris, l’immense monde resserré au cœur du monde. Paris et ses rues larges, piétonnes, bondées. Paris, son périphérique, ses banlieues anarchiques et démesurées, ses réseaux, ses canaux, ses parcs, ses souterrains, ses sentiers secrets. Paris. Toutes ces nations qui se croisent, s’embrassent, s’entremêlent. Tous ces amoureux, ces rêveurs, ces badauds, ces gens qui parlent tout seul, qui ont tant à dire. Ces gens qui se méfient quand on les salue. Ces gens qui se perdent. Ces regards.
Le métro, couloir immense d’histoires pressées. Sirènes et gyrophares à tous les coins de rue. Bâtiments, musées, palais, hôtels, bureaux, ministères, cortèges de voitures banalisées…

Quelques jours à Paris chez des amis. Des canapés. Des chambres d’enfants. Des matelas de mousse. Des balcons donnant sur des cours intérieures. Des concerts de klaxons. L’Inde, un peu. La place de la République occupée. La nuit et le jour debout? main dans la main. Des pas qui claquent dans les allées de Montmartre. Des vendeurs à la sauvette de souvenirs, de bières et de crêpes qui crient comme les rabatteurs de bus au Sri Lanka. Des foules attroupées dans les endroits les plus touristiques de la ville la plus touristique du pays le plus touristique du monde…

Le plan vigipirate. Des panneaux qui signalent la menace. « Attentifs ensemble. » Oui. Je scrute le ciel, les visages, un bonheur imprévu au coin d’une rue, un instant de douceur, une rencontre furtive, un sourire quelque part, pas loin…Ensemble, attentifs à la beauté du monde. À la vie grouillante qui menace de nous emporter. Attentifs à la vie en nous qui risque de disparaître si on n’applique pas les consignes de sécurité. « Ne laissez pas votre âme sans surveillance. »

Il ne reste que les pieds

Des restaurants indiens dont les cuisiniers sont bangladeshis. Des soirées au théâtre. Cyrano. Harold Pinter. Des concerts de piano dans une église. La Seine. La pluie. Les bus low-cost de Bercy. Un covoiturage de nuit avec des jeunes qui fument, écoutent du R’n’B, s’arrêtent sur les bandes d’arrêt d’urgence pour pisser. Marseille au petit matin. Une claque de lumière sur le visage. Des poches sous les yeux. Un thé à la menthe à Belsunce.
Je n’en reviens toujours pas, ces distances qu’on avale comme si on n’était plus sur terre. Notre corps qui est déplacé sans aucun mouvement, assis, figé, sur un siège inclinable numéroté, une banquette arrière, un duo côté couloir ou un carré famille.

Le train, le bus, la voiture… tout ça est encore trop rapide. Je n’arrive pas à réaliser qu’on bouge, qu’on se déplace, qu’on voyage, qu’on part et qu’on arrive. Le temps file mais mon corps est immobile. Je veux voyager au rythme de ma propre énergie. Ne pas être déplacé, propulsé, rester moi-même mon propre moteur.

Il ne reste que les pieds. Il me faut marcher. Vivre ce voyage pas après pas, effort après effort, mesurer chacun de mes souffles. Avec un sac léger ne contenant que l’essentiel : quelques livres, des carnets, des vêtements, et du vide. Ne pas avoir d’adresse mais ma maison sur le dos. Peu à peu, je redécouvre ce besoin de marcher. D’aller au rythme du vivant. De faire chaque pas moi-même, l’un après l’autre. De m’user les souliers. La redécouverte de ce pays se fera à pied. À pas lents. Les pieds sur terre. C’est lorsque je marche que je suis capable de voir vraiment les choses comme elles sont. Leur véritable chair. Je vois avec mes pieds, pas avec mes yeux. Mes yeux sont infirmes. Mes pieds sont clairvoyants.

Mes premières errances

Je n’ai pas de but, pas de destination. Je veux simplement avancer, découvrir, traverser. Marcher. Si un jour j’arrivais à tricoter, sur le tissu d’un métier, l’écriture et la marche, ce serait enfin la réponse à « ce que je veux faire quand je serai grand ».

Marcher, écrire, écrire, marcher. Mettre les mots au service du sentier et les pas au service de la parole. Je crois qu’il y a quelque chose à faire là-dedans. Si j’arrivais à concilier et à structurer ce plaisir indispensable – ma respiration – avec le cahier des charges d’un projet professionnel, ma vocation serait ici. Dans mes godasses.

Pour marcher, je vais continuer à suivre le fil de ma mémoire. Après la région de mes premiers pas et de mes premiers souvenirs, je me dirige vers la région de mes premières errances. Mon baptême de vagabond, de va-nu-pieds, ma première tentative de trouble à l’ordre public, c’était en 2008. J’ai toujours aimé la marche. Adolescent, j’étais obligé, je n’avais pas de voiture. J’allais faire toutes mes activités à pied. Pour aller au lycée, au club de théâtre, voir la mer, la forêt, mes amoureuses,… pour visiter les copains dans le quartier d’à côté, puis pour aller à la ville d’à côté, puis pour revenir à pied de chez les copains de la ville d’à côté en pleine nuit, puis enfin pour visiter la ville et ses alentours en pleine nuit, seul, pour profiter du silence et des lumières, inspirantes et poétiques… j’allais, avec les années, au bout de distances de plus en plus longues.

Cette vie m’allait bien. Je n’ai pas voulu passer mon permis le jour où j’aurais pu. Et puis l’engagement associatif, les formations dans le domaine de l’écriture, les rendez-vous, les premiers jobs… un jour, je n’ai pas eu d’autre choix que d’aller à pied à 45 kilomètres de chez moi, je devais y être à 8h30 du matin. Il n’y avait ni train aussi tôt ni bus jusqu’à destination. Ainsi j’ai profité de cette occasion pour faire ma première virée, à pied et en stop, du soir au matin, traversant villages et forêts, longeant routes et maisons endormies…

Nous avons fui nos mères

J’y reviens 8 ans plus tard…

Dans un coin du Var, entre mer et montagne. Le train s’arrête. Saint-Raphaël-Valescure. 20 minutes de bus et me voilà à Saint-Aygulf. La route longe la piste cyclable, le canal, la zone militaire. Combien de fois ais-je parcouru ces 12 kilomètres à pied, de nuit, pour rentrer d’une quelconque soirée d’été ? Puis la mer apparaît à travers la vitre. Celle où j’ai appris à nager. Celle qui m’a donné l’horizon. Le chemin des douaniers, sentier à flanc de mer, de Cannes à Saint-Tropez, au milieu des villas construites par passe-droits et des rochers fracassés par l’écume. Avec Romain, on venait pêcher les oursins à l’épuisette en slip de bain. On avait 8 ans.



J’ai grandi ici, dans ce quartier des Rives d’Or, dans cette rue. En redescendant sur la gauche, c’est l’heure des mamans à l’école des Lutins, mon premier pas dans le monde hors de la maison. Beaucoup de camarades de classe étaient des voisins : Massimo, Lisa, Melody, Charline, Maxime et Raphaël…

Le royaume des tourterelles qui gémissaient chaque matin derrière les volets ou sur le balcon. Sur la droite, c’est la maison habitée par la famille après avoir quitté la Puisaye. Avec les copains, au rez-de-chaussée, nous avions fondé un club-nature totalement illusoire pour faire comme font toujours les enfants, agir dans la certitude absolue de sauver le monde, chaque tortue, chaque pinson, chaque brin d’herbe.

Je continue de grimper ce long quartier silencieux rempli de maisons fermées et d’individus au soir de leur vie. Ma présence est presque suspecte dans ces rues où il ne se passe jamais rien. Les enfants ont grandi et personne n’est arrivé pour les remplacer.

Sur les hauteurs, au bout de la rue Charpentreau, un chemin descend vers le petit ruisseau du Reydissard, qui se jette dans les Etangs de Villepey ; gamins, nous appelions cet endroit « La Rivière ». Nous venions jouer aux aventuriers avec Alexis et sa sœur, mais aussi avec Fakhri, Dimitri… un dimanche après-midi nous avions fui nos mères, qui ne voulaient pas en entendre parler, pour recueillir un jeune lapin abandonné, trouvé tremblant sur un rocher.

Fréjus et ses environs sont cernés, à l’ouest, par le massif des Maures, théâtre de mes premières errances, et, à l’est, par le massif de L’Estérel, gardienne au cœur rouge de pierre, protectrice de la baie où j’ai grandi. Mon pèlerinage commence ici, et chaque pas amène son lot de souvenirs. Les chemins se laissent redécouvrir comme des tableaux oubliés au fond d’une cave. Ce sont des retrouvailles avec l’inconnu. Une montée dans les escaliers de la mémoire. Une enfance partie trop vite qui subsiste, éparse, dans ces arbres croisés et reconnus comme dans des grands frères.

La vue est belle. Voir, ne rien faire que voir. Le soleil couchant. Le soir qui tombe comme un voile. Que l’on jette avec des mains de lumière. Je lève les yeux au loin vers le col et passe la main dans celui de mon tee-shirt. Je goutte, je sue. La chaleur et l’essoufflement m’enivrent un peu. J’ai mon sac sur le dos, des chaussures bien serrées, un bâton ramassé quelques mètres plus bas. Un duvet pour dormir à la belle étoile. Je me lance vers l’Ouest. La traversée m’emmènera jusqu’au petit matin. Une grosse roche voit sa rougeur fondre dans la nuit. Je me décide à l’attaquer. Je monte, je contemple la vue, les dernières lueurs du jour.

Le vent me porte et me bouscule dans la cavalcade des pierres et, trébuchant face au souffle, je retrouve le sentier, plus bas, qui s’est élargi. J’avance jusqu’à la croisée des chemins qui se perdent en immenses bras de mer, se dispersent dans le maquis comme de longues branches dégringolées d’un tronc centenaire. Derrière : les lumières de la ville ; en face : le massif, qui se dessine dans la pénombre. Le chemin est sous mes pieds, la nuit est tombée durant ma descente, et à l’ombre des arbres qui percent d’obscurité la lumière du ciel noir, je marche…

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