Comment continuer de vivre quand on sait l’urgence de la crise écologique ? Dans le documentaire Une fois que tu sais, en salles le 22 septembre, le réalisateur Emmanuel Cappellin a interrogé des scientifiques qui tirent la sonnette d’alarme à propos du climat.  

Période d’intenses canicules au Canada, mégafeux aux Etats-Unis ou en Sibérie, inondations monstres en Belgique, en Allemagne ou en Chine… Les éléments se sont déchaînés ces derniers mois, signe évident d’un climat qui se dérègle. La Terre brûle, les espèces animales déclinent, et on regarde encore souvent ailleurs. Certains, conscients des bouleversements dus au changement climatique, lancent l’alerte, rejoignant ainsi nombre de scientifiques.


Malachi Brooks (Unplash), aux Etats-Unis

Pour son documentaire (tourné entre 2014 et 2019), le réalisateur Emmanuel Cappellin, chef opérateur régulier de Yann Arthus-Bertrand, a suivi l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, le fondateur américain du Post Carbon Institute Richard Heinberg, des membres du Giec tels que le Bangladais Saleemul Huq et l’Allemande Susanne Moser. Autant d’experts qui lui font part de leurs réflexions sur l’état de la planète. Préoccupés, ils se sont livrés et lui ont raconté comment leur connaissance a impacté, parfois bouleversé leur quotidien de chercheurs. Le Zéphyr a interrogé le réalisateur, quelques jours avant la sortie en salles, le 22 septembre, d’Une fois que tu sais.

Un film pour toucher le grand public

Pourquoi avez-vous ressenti ce besoin de vous mettre en scène dans le documentaire Une fois que tu sais ?

Emmanuel Cappellin : C’est arrivé tard dans le processus de fabrication. Anne-Marie Sangla, très importante cheffe monteuse du film, m’a poussé à retourner derrière la caméra. Au départ, j’étais parti pour ne proposer que des portraits de scientifiques et j’avais appelé le documentaire « Ceux qui savent ». Il s’agissait de mettre en avant des chercheurs pour qu’ils nous racontent comment ces derniers ont appris à vivre avec leurs savoirs, comment leurs connaissances au sujet du dérèglement climatique ont chamboulé leur vie. Mais j’ai fini par assumer une place plus importante dans le film qui a ainsi changé de nom. C’est drôle, car j’ai longtemps vécu aux Etats Unis et j’avoue avoir eu au départ un petit préjugé sur certains films français « vachement prise de tête » ou « masturbation mentale » dans lesquels les personnes racontent leurs états d’âme existentiels, mais c’est au final exactement ce que j’ai fait (Rires). J’ai mis du temps à y arriver, longtemps je me suis caché derrière les personnages.

Par ailleurs, il fallait que je trouve des dispositifs narratifs, des images pour mieux raconter le dérèglement climatique. C’est un phénomène inhumain, qui nous dépasse, nous écrase, et on est sur des échelles très vastes. Ainsi, je me suis interrogé : comment pouvais-je intégrer à l’histoire un peu d’humanité afin que le public puisse davantage accrocher ? Et la réponse c’était ça : me glisser dans le film…


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« La différence entre le savoir et le faire »

L’idée, c’est de sensibiliser pour que les gens aient envie de se mobiliser ?

Il y a dans la société une prise de conscience – c’est une note d’optimisme – et il y en aura d’autres, tant mieux. Dans Le Monde, j’ai lu dernièrement que le climat arrivait en seconde position dans le classement des préoccupations des Français, c’est inédit. Or, une prise de conscience n’est pas systématiquement accompagnée des émotions nécessaires à la mise en mouvement et à l’action. Il y a un fossé entre les deux, cela me fascine depuis longtemps. Dans mon premier documentaire à propos des déchets à Montréal, je questionnais le décalage entre le niveau de savoirs sur le recyclage à l’université (grâce à la présence de scientifiques et d’ingénieurs) et le taux de recyclage au sein de l’établissement. Le taux était plus faible que dans la ville canadienne dans son ensemble. C’est la différence entre le savoir et le faire, qui intéresse de plus en plus. Je pense à Sébastien Bohler, l’auteur du Bug humain, le livre dans lequel le docteur en neurobiologie analyse les mécanismes de blocages du cerveau. Dans le film, les scientifiques que j’ai choisis nous dévoilent ce qu’ils ont vécu quand ils ont su au sujet de l’urgence climatique, puisqu’ils ont quelques années d’avance sur nous.

Cet été, des catastrophes naturelles ont eu lieu jusqu’en Europe : les impacts du dérèglement climatique sont de plus en plus perceptibles et se « rapprochent » de la France. Est-ce de nature à nous bousculer et à provoquer en nous l’envie d’agir ?

Allons-nous ajuster nos modes de vie, notre manière de consommer, et limiter nos émissions parce que les impacts sont de plus en plus perceptibles ? Je n’en suis pas si sûr. Ce n’est pas suffisant, je pense.  Pourtant, on en a le pouvoir et il est possible de ne pas abimer les écosystèmes, les peuples premiers autochtones ont trouvé le chemin, avant nous.

« Des films impactant auprès du grand public« 

Certains, comme François Sarano, disent qu’il faut arrêter de sortir tous ces chiffres sur l’état du monde ou le nombre de plastiques dans les mers ; pour changer, il faudrait plutôt passer par l’émerveillement. Qu’en pensez-vous ?

C’est évident ! Jouer sur l’émotion permet de toucher. Frédéric Back, le réalisateur de films animés, avec qui j’ai eu la chance de travailler à la fin de sa vie au Québec, a connu le succès avec L’Homme qui plantait des arbres, adapté d’une nouvelle du même nom de Jean Giono, sorti en 1953. Résultat, de nombreuses personnes, après avoir été touchées par la beauté des dessins du film, ont eu envie de planter des arbres. Yann Arthus-Bertrand, avec qui j’ai également travaillé, a su, lui aussi, toucher les gens avec la beauté des paysages filmés.

Hier soir (à la veille de notre entretien du 9 septembre, ndlr),  à Tours, on a présenté le film à une avant-première en présence de membres de l’association Terractiva (qui vise notamment à « accompagner des objets artistiques particulièrement impactants auprès du grand public »). On a prévu un temps d’échange à la suite du visionnage. Certains, après l’avoir vu, se disent : « Ah c’est génial, je ne suis pas seul, c’est le documentaire que j’attendais » ; d’autres, au contraire, sortent abasourdis. On a préparé un guide d’action, disponible sur la plateforme Racines de résilience et déplié en affiche. On y trouve des portes d’entrée pour agir dés maintenant.

Son enfance, ses déclics

Comment avez-vous été sensibilisé, de votre côté ?

Mes voyages sur le continent américain en particulier ont pu contribuer à cette prise de conscience. Je suis parti à 13 ans avec ma mère et mon frère en Californie, où elle avait vécu plus jeune, et on est restés douze ans, à Berkeley puis à San Francisco. Après le secondaire, j’ai eu l’occasion d’avoir de petits boulots dans la construction et j’ai côtoyé des migrants d’Amérique centrale, puis j’ai voyagé également en Equateur.

En réalité, il est difficile d’identifier un événement unique, un déclic particulier ; la prise de conscience a été graduelle, le processus a duré un certain temps. J’ai eu la chance d’avoir un père qui m’a souvent emmené en train, on partait en vadrouille, on a descendu des rivières, en campant. Ce sont des expériences simples, dénuées de tout discours écolo, au sens militant. C’est-à-dire qu’on ne disait pas, en famille : « On se promène dans la nature. »

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De quel métier rêviez-vous ? Souhaitiez-vous devenir cinéaste ?

Ce n’est pas venu tout de suite. Au départ, je voulais voyager et faire de la photo. J’ai commencé à en faire, puis, au Canada, j’ai suivi un programme transversal d’études environnementales : on parlait d’environnement à travers la science, la philosophie, l’anthropologie, la sociologie, les sciences politiques, les sciences naturelles, la géologie, la géographie. La question de la transmission m’intéressait. J’avais le choix. Enseigner ou suivre une démarche artistique pour transmettre : j’ai longtemps été tiraillé entre les deux (et je le suis, encore, d’ailleurs). / Propos recueillis par Frédéric Emmerich