Chaque année, à la fin du mois d’octobre, des milliers de naturalistes se rendent au festival international du film ornithologique (FIFO) de Ménigoute, dans les Deux-Sèvres. Plus de quarante ans après ses débuts, en 1985, son fondateur Dominique Brouard remonte les souvenirs. Et en profite pour partager son rapport au vivant.
Vous lisez ici la première partie de sa carte blanche.
Un extrait sera aussi intégrée au prochain numéro du Zéphyr (n°25 – dédié aux photographes et aux vidéastes naturalistes). Abonnez-vous pour le recevoir
Je m’interroge quotidiennement sur le sens de mes engagements dans une société au sein de laquelle les tensions et les clivages semblent avoir atteint leur paroxysme. Je me mobilise depuis près de 50 ans. Longtemps, j’ai imaginé que, sous l’impulsion de grandes mobilisations des populations, les États démocrates sauraient légiférer pour un monde apaisé, qui prend soin de la planète. Or, en 1980, lors d’un stage d’étude dédié à l’aménagement de la petite Camargue alsacienne, Michel Heyberger, professeur de biologie, engagé dans la protection du lynx et du grand tétras dans les Vosges, m’expliquait qu’il ne croyait plus aux grands rassemblements professionnels ou syndicaux, aux grandes déclarations de politiques nationales.
Il préconisait et se concentrait sur l’action locale concertée, car là où nous sommes nous pouvons escompter des progrès. Il s’agissait des prémisses d’une formule désormais convenue d’un autre écologiste (Jacques Ellul) et dont chacun s’est approprié depuis la paternité : penser globalement, agir localement. J’ai médité ses propos qui allaient à l’encontre de ma vision de départ et de mes utopies. En tout cas, ils ont probablement guidé et nourri mon apprentissage.
Né en juin 1955 à Poitiers, j’ai grandi à Vicq-sur-Gartempe dans le département de la Vienne d’un père vicquois et d’une mère polonaise. L’attachement aux libertés, le respect des humains et des non-humains, la valeur des biens essentiels sont des sujets auxquels j’ai été éveillé dès mon plus jeune âge.
Curieux de (la) nature
Enfant, puis adolescent, j’étais curieux de (la) nature : je partais à pied, accompagné de Diane, notre adorable malinoise, ou à cheval. Je parcourais les chemins de la commune et les bords de la Gartempe.
Je savais où j’allais pouvoir observer certaines espèces devenues rares du fait de la chasse, voire du braconnage. Je pense notamment aux rapaces diurnes et nocturnes qui me fascinaient. Il a fallu attendre la loi du 10 juillet 1976 relative à la protection de la nature pour que leur sort s’améliore (lentement).
Adolescent, je pratiquais la spéléologie et l’escalade. Les vallées de l’Anglin, de la Gartempe et de la Vienne offrent des sites absolument remarquables. On nous parlait de la fragilité des milieux. J’ai notamment le souvenir de l’attention réservée aux chiroptères et des précautions auxquelles on nous invitait lorsque nous nous introduisions dans une cavité.
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La découverte de la caméra
L’été, je le passais en partie aux Sables-d’Olonne. Le front de mer ne ressemblait pas à ce qu’il est devenu. Des amis de notre famille nous accueillaient, ma sœur et moi. J’y ai découvert la plongée et les fonds marins côtiers. Henri, Oncle Henri comme il souhaitait que je l’appelle, m’avait familiarisé avec l’usage d’une caméra super 8. Je découvrais le plaisir de monter de petits films sur la richesse ornithologique des marais vendéens, en particulier.
J’ai quitté Vicq à l’âge de 15 ans pour l’internat. J’en garde un bon souvenir. L’équipe pédagogique, notamment après Mai 1968, a largement contribué à cultiver ma curiosité et mon intérêt sur les sujets de société. Ma prise de conscience politique est intervenue plus tard, avec l’élection présidentielle de 1974. Les propos de René Dumont, le premier candidat écologiste à une élection présidentielle, m’ont alors profondément marqué.
Éducation populaire
C’est dans les années 1970 que j’ai découvert le champ de l’éducation populaire lors d’encadrements de séjours en centres de vacances et de loisirs. En juillet 1974, dans les Pyrénées, j’ai expérimenté l’animation auprès d’adolescents. J’avoue m’être engagé dans cette voie sans réelles convictions, je souhaitais simplement un emploi pour les mois d’été. Pas de regret, j’y ai pris du plaisir.
Le brevet d’aptitude à l’animation de centre de vacances et de loisirs dans la poche, j’ai séjourné pour le travail dans le Vercors, dans les Alpes-de-Haute-Provence, à Chamonix, avant de me poser à Chamrousse, en Isère (non loin de Grenoble au sein du massif de Belledonne), au centre montagnard de jeunesse de la ville de Lyon (qui a fermé ses portes au début des années 2000). Cet équipement très prisé recevait les écoles publiques des villes des environs. Et il s’agissait de proposer des activités, en particulier sur la découverte de la montagne, de la flore et de la faune.
Avec mon épouse, je consacrais une large partie de mon temps disponible à l’amélioration de mes connaissances naturalistes. Marie-Christine, Christine au quotidien, s’est passionnée pour la flore ; quant à moi je découvrais la faune, notamment les oiseaux. Je pratiquais également la photographie et la réalisation de petits films en format super 8.
Fascination pour les rapaces
Je commençais à comprendre que la prise en compte des sujets liés à la nature et à l’environnement serait un véritable défi. Durant cette période, je me suis rapproché de la section Isère de la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature (FRAPNA – future FNE), dirigée par Jean-François Noblet. Fasciné par les rapaces, j’ai choisi d’apporter mon soutien au Fonds d’intervention pour les rapaces (FIR), une association créée par les frères Jean-François et Michel Terrasse, avec quelques-uns de leurs amis. Ces derniers ont porté des programmes de réintroduction des rapaces, dont le vautour fauve dans les Cévennes.
Lire Le Zéphyr n°21 à ce sujet
Les deux frères, dont le collectif rejoindra plus tard la LPO, présidée par Allain Bougrain-Dubourg, s’adressaient au public en projetant leurs films documentaires animaliers, comme celui dédié à l’ibis chauve, qui fait encore référence aujourd’hui. En 1981, j’ai timidement convié Michel Terrasse à Chamrousse pour qu’il nous parle de son combat pour le vivant et de son œuvre cinématographique qui vise à sensibiliser au sujet des trésors de biodiversité. Le naturaliste (décédé en 2023) avait aimablement accepté d’effectuer le déplacement depuis la région parisienne. Brillant, convaincant, il m’a encouragé à poursuivre ce genre d’initiatives…
La transmission d’informations, la médiation scientifique grâce à l’émerveillement, semblait être une bonne idée. Et j’allais bientôt l’appliquer… dans les Deux-Sèvres. / Dominique Brouard
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