16 avril 2004. Le journaliste Guy-André Kieffer est enlevé à Abidjan. Depuis, il n’a pas donné signe de vie et ses enfants luttent pour faire éclater la vérité.


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Ce jour là, il devait rencontrer Michel Legré, le beau-frère de la Première dame de Côte d’Ivoire. Très vite, les soupçons se portent sur ce proche de la famille présidentielle Gbagbo. L’ordinateur portable du journaliste est retrouvé à son domicile et le juge Ramael, chargé de l’affaire, a établi qu’à cette période Legré a passé de nombreux appels téléphoniques vers le ministère de l’Economie ivoirien. Le principal suspect s’est d’ailleurs rendu dans les locaux du ministère le jour-même de l’enlèvement. Aucun élément tangible ne permet de savoir ce qui est arrivé à Kieffer.

Dans un tel contexte, n’importe quelle famille entamerait le lent processus du deuil, tenterait de trouver une consolation dans les messages de condoléance. C’est un sentiment naturel, presque un besoin. N’importe quelle famille, sauf les Silou-Kieffer. Osange et Cannelle se battent depuis douze ans pour faire éclater la vérité. A force de courage, de convictions et d’amour, elles mènent un combat contre le silence et l’oubli.

Le poids de l’absence

 

« On n’intègre pas ce genre de choses. On ne s’y fait jamais. On survit avec. On gère cette absence au quotidien… » Voilà, en quelques mots, comment Canelle résume le vide laissé par la disparition de son père. En avril 2004, la jeune femme a seize ans et s’apprête à passer son bac. Pour elle, son père est un justicier, un vrai. Malgré les années de séparation, elle garde un souvenir des plus précis à propos de scènes du quotidien, d’échanges, de moments de complicité. Elle se rappelle de ces dimanches matin où, surgissant de nulle part, Guy-André ouvrait grand les fenêtres tandis que ricochaient sur les murs de l’appartement les harmoniques d’un chant grégorien.

Elle se souvient également des rires, des dessins animés regardés avec lui, de cette insatiable curiosité qui forge l’esprit des vrais journalistes, de cet air grave et concerné au moment de reprendre la plume et les combats qu’il endosse… Pour Osange, son épouse, Guy-André s’intéressait aux gens, leur vie, leurs maux. Avant sa disparition, il lui disait souvent qu’il était anormal que celles et ceux qui œuvrent pour faire de la Côte d’Ivoire le premier producteur mondial de cacao ne puisse pas subvenir aux besoins de leur famille.

« Guy-André est un fou, un fou d’une grande noblesse », affirment-elles toutes deux en chœur. Et, en effet, il faut avoir un petit grain de folie pour dédier sa vie et bien plus encore aux modestes splendeurs de l’information. Un titre, une accroche, quelques colonnes noircies fiévreusement, des idées à coucher sur le papier, vite… mais bien. L’essentiel est d’informer, de rendre accessible au plus grand nombre les métaphores du monde, de démythifier l’illustre portrait, d’apprendre, toujours d’apprendre, de transmettre sans jamais juger…

Et de voir s’évanouir l’œuvre d’une vie sur le quai d’une gare ou au fond d’une corbeille à papier. Il faut être fou pour être journaliste. Guy-André Kieffer l’est, sans aucun doute. « Il aime débattre, titiller les gens et se poser en total désaccord juste pour le plaisir du débat », assure son épouse d’un air amusé. Canelle renchérit en parlant de cette fâcheuse habitude de titiller ses interlocuteurs juste pour le plaisir de discuter et de voir se développer les fleurs d’un argument.

enquête Kieffer

Mobilisées depuis douze ans

Rencontrer Canelle et Osange pour la première fois est une expérience à part. Frappées par l’un des pires drames qui soit, elles ne parlent que de soutien, de solidarité, d’amour… Cet amour si essentiel aux cœurs meurtris et qui échappe si souvent aux yeux des vivants. Daniel Balavoine disait qu’aimer est plus fort que d’être aimé. Il avait raison. Et depuis douze ans, elles continuent de se mobiliser, d’alerter l’opinion publique et les élus.

Ce qui les fait tenir, c’est le besoin de vérité, l’espoir qu’il revienne vers elles ou que l’insupportable silence qui l’enveloppe se dissipe enfin. Mais surtout, au-delà de l’enquête et de l’impunité des coupables, Canelle et Osange s’interdisent de renoncer. La jeune femme le dit très simplement : « On s’est toujours dit avec maman qu’on n’avait pas le droit de baisser les bras. S’il est quelque part et qu’il nous entend, on veut que ça lui serve à se battre. S’il sait qu’on n’abandonne pas, il n’abandonnera pas. C’est ce qui fait que douze ans après, on continue de parler, de pétitionner. »

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Partir avec pour seul bagage l’indicible espoir d’un retour, c’est une aventure intérieure, une odyssée au pays de l’indifférence. Aux cris de ralliement, la profession recroquevillée s’est rapidement murée dans un silence amnésique. « Mon père aime ses confrères. Il les a défendus en tant que syndicaliste alors qu’il travaillait pour La Tribune. Aucune de ses rédactions ne se mobilise désormais. Je ressens de la colère. Beaucoup de colère vis-à-vis d’elles », assure Canelle. Sa mère, peut-être un peu plus philosophe, tempère en disant qu’elle connaît « la lâcheté » des siens. « Je ne leur en veux donc pas. Dans la profession, il y a les journalistes et les journaleux. »

C’est un métier qui, selon elles, a perdu son élément principal : la solidarité. Osange livre un constat accablant : « Si quelque chose arrive à un confrère, c’est tant pis pour lui. Certains ont peur de se couper les ponts avec les puissants. C’est l’absence de temps que l’on consacre à autrui qui ronge le métier. Les journalistes sont autocentrés et ne réagissent que s’ils sont directement concernés… » Les confrères ivoiriens, quant à eux, mènent le combat en connaissance de cause. Lorsqu’elle est de passage à Abidjan, certains l’interpellent en lui disant : « Madame Kieffer, si vous arrêtez de gueuler, ici, nous sommes morts. »

L’oubli se dépose, sans bruit, comme du givre autour d’un cœur. A France Télévisions, l’hiver a été précoce. Lorsque France 2 a décidé de lancer un décompte des derniers Français encore retenus à l’étranger, Canelle a contacté la rédaction pour y inclure son père. A cette demande tout à fait naturelle, elle s’est vue rétorquer que seuls les vivants étaient pris en compte. Une réponse cinglante qui, quelques semaines, trouve un écho tout aussi acide de la bouche-même du président de la République. Intervenant en marge d’une rencontre officielle, François Hollande affirmait en effet que plus aucun citoyen français n’était retenu en otage à l’étranger… Sans avis de décès et surtout sans aucune information fiable quant à la situation de Guy-André, comment sa famille pourrait-elle prendre ces mots ?

En continuant de manifester et en prenant acte des paroles du chef de l’Etat. Ces derniers mois, la famille Kieffer-Silou a diffusé une nouvelle pétition pour réclamer des autorisations ivoiriennes et françaises la mise en place d’une véritable enquête sur la disparition du journaliste. Canelle, de son côté, continue d’alimenter le site du collectif de soutien. Heureusement, Reporters Sans Frontières et le Syndicat National du Journalisme restent fortement mobilisés. Toutes deux constituées en partie civile dans la procédure lancée par Osange et sa fille, les structures luttent sans relâche, relaient les pétitions, diffusent les communiqués de presse et soutiennent les actions entreprises par les proches de Guy-André.

Une bouteille à la mer

« Dans notre malheur, on a la chance d’avoir toujours des gens qui portent le flambeau. Certains nous remontent quand on a un coup de mou… », assure Osange. Tous les 16 avril, ils se réunissent chez les Kieffer-Silou après avoir pris d’assaut la carte d’un petit restaurant de Belleville que la famille adore par dessus tout. L’occasion de partager un moment fraternel. Ce petit noyau de cœurs généreux réussissent à force de rire et de bonne chair à les persuader qu’elles ne sont pas seules, qu’il y a des gens qui, comme elles, y croient encore. Chacun apporte ce qu’il veut. L’essentiel est d’être ensemble pour cette soirée spéciale. Etre ensemble et faire un peu de bruit face à l’abîme qui se présente en contrebas. Sur les réseaux sociaux, la mobilisation ne demande qu’à prendre.

Cette année, alors que les soutiens sont de plus en plus clairsemés, Canelle a eu l’idée de poster un petit texte sur Facebook comme on jette une bouteille à la mer. Plus de neuf-cent personnes se sont mobilisées, ont répondu, ont relayé le message et, surtout, ont pris connaissance de l’histoire de la famille Kieffer-Silou. Publié vers 19 heures, alors que les étages s’éteignent les uns après les autres dans les bâtiments alentours, le billet a provoqué de nombreuses réactions. Elle raconte qu’une « internaute a spontanément entrepris de rameuter la foule, de diffuser la photo de (son) père, de demander aux autres abonnés de la diffuser à leur tour». « Je ne connaissais pas cette personne. C’était la première fois que l’on discutait ensemble et le fait de la voir se mobiliser de cette manière, c’est quelque chose qui m’a beaucoup touchée. J’en ai même pleuré. »

Et les politiques ?

En juin 2011, lorsque les journalistes Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière sont libérés après un an et demi de captivité, le Président Sarkozy explique leur mésaventure par leur extrême imprudence. Des propos qui, à l’époque, avaient fait bondir la profession et jeté un froid durable entre le monde de la presse et le locataire de l’Elysée.

Pourtant, aucun autre président n’a été aussi mobilisé que lui sur le dossier Kieffer. « Nicolas Sarkozy a vraiment été impeccable », affirme Osange. Elle explique notamment que dès sa prise de fonction, il s’est mis à la disposition de la famille Kieffer-Silou, recevant notamment la femme et la fille du disparu et mettant à contribution les services du Quai d’Orsay.

Jusqu’ici, les chefs de cabinet et les responsables du ministère des Affaires étrangères s’étaient manifestés. Mais dès le mois de mai 2007, les choses se sont accélérées. L’ambassadeur de France de l’époque avait confié à Osange que le président Gbagbo avait demandé une entrevue privée à son homologue français en marge d’un sommet international en Amérique et s’était vu répondre « Ok, si vous êtes d’accord pour parler du dossier Kieffer. ». De leur propre aveu, les deux femmes n’avaient encore jamais vu ça. Alain Juppé, alors en charge du portefeuille des Affaires étrangères, avait offert les services de son service juridique pour inclure le dossier Kieffer à la plainte formulée par le Tribunal pénal international à l’encontre du couple Gbagbo.

« Nous retenons également la lâcheté de François Hollande et de son gouvernement », assène sèchement Osange. Depuis le changement de majorité, la famille Kieffer-Silou n’a plus eu de nouvelles du Quai d’Orsay et des instances présidentielles. En quelques mois, le changement a été total. Nicolas Sarkozy, tout juste élu, avait pris le temps d’étudier le dossier et de recevoir la famille de Guy-André au retour de ses vacances. « Il avait clairement potassé le dossier, ça ne fait aucun doute », assure Canelle. Mais son successeur est loin d’avoir satisfait à ses obligations dans ce cadre. Un mot revient dans la discussion : le mépris.

Ce mépris a notamment été incarné par l’attitude d’un conseiller du ministère de la Justice (que nous avons tenté de contacter en vain). Recevant Canelle et Osange en vitesse, il aurait, selon elles, passé le plus clair de son temps devant sa tablette numérique en débitant un texte préformaté à l’avance. « A chaque fois que nous écrivons au gouvernement pour accélérer les choses, nous recevons la même réponse. Le dossier Kieffer est un dossier prioritaire pour le gouvernement mais nous n’avons pas le temps de le traiter. Le chef de l’état ivoirien nous soutient davantage que notre propre président », conclut Canelle.

L’élection de 2017 représente-t-elle un espoir ? Pas forcément. Bien évidemment, tout dépendra de la mobilisation des médias. Mais en France, on ronronne, comme le dit Osange. Côté politique, les Verts, le Front de Gauche et le Modem se sont mobilisés par le passé. Et dans la torpeur prudente qui s’est installée autour du dossier, François Bayrou a été le premier à se manifester. Canelle et Osange l’ont croisé à une manifestation de soutien à Lyon. Il y était venu spontanément, sans s’annoncer et, surtout, sans rien réclamer. Après le défilé, il s’est présenté pour faire part de son soutien, apporter son aide, transmettre ses coordonnées… Un geste simple.

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La liberté de la presse n’est acquise nulle part

Si Canelle et Osange sont si tenaces, c’est qu’elles estiment que Guy-André le serait tout autant à leur place. La persévérance et l’esprit de sacrifice sur lesquels il a forgé sa carrière ne sauraient rester de vains mots. Mais c’est également un exemple qu’elles tiennent à donner… mais pas forcément à ceux que l’on croirait. « Dans l’absolu, nous aimerions que tout malfrat qui voudra s’attaquer à un journaliste se dise que si la famille de ce journaliste est aussi chiante que celle de Kieffer, il vaut mieux l’expulser ».

Intolérable, cette situation l’est, sans aucun doute. Mais le spectre de la censure et des lois coercitives à l’encontre de la profession l’est tout autant. Pour Canelle, ça ne fait aucun doute. La période qui vient ne sera pas simple. « Le journalisme est le plus beau métier du monde, mais également le plus dangereux. On a fait une marche magnifique le 11 janvier 2015. On y a même associé des ennemis de la liberté de la presse dans le cortège des officiels. Et en réalité, tout le monde est rentré à la maison, avec le sentiment du devoir accompli et tout a repris comme avant. »

Avec l’adoption d’une très controversée directive visant à protéger le secret des affaires et la condamnation des lanceurs d’alerte ayant révélé au grand public le scandale de Luxleaks, l’Europe et ses états membres donnent des signaux négatifs pour la liberté de la presse. Au sujet de la fameuse directive, Osange est claire : « un Guy-André Kieffer ne pourrait pas travailler librement en France. Quand on parle d’un secteur sensible comme la politique et l’économie, on ne peut obtenir d’informations que si l’anonymat d’une source est garantie. Dans ces secteurs là, on a besoin de temps, de gens de confiance et d’informations valables. Des choses qui sont parfois préjudiciables pour la vie des témoins. Quand tout cela sera intégré dans le paysage, les lanceurs d’alerte seront traqués. On sera face à une info formatée. A moins de prendre le maquis… Mais on replongerait dans une autre époque. »

Jérémy Felkowski