De prime abord, Bertrand semble avoir passé le cap de la soixantaine plus ou moins tranquillement. Une petite maison, une citadine, des petits-enfants qui courent dans le jardin… Mais au fond de lui, ce grand-père attentionné a toujours sept ans. Sept… Un chiffre magique, celui des nains ou des boules de cristal. Mais pour lui, ce chiffre est synonyme d’une indicible douleur, dont il a la force de parler aujourd’hui. Tout démarre avec la terrible trahison d’un homme de l’Église… « J’avais tellement honte. Je pensais avoir fait un truc qui allait faire du mal à ma famille« , explique l’Auvergnat.

« Porte-voix de ceux qui souffrent »

La question vous paraîtra sans doute bête. Mais comment ça va ? 

Pas si bête que ça, en réalité. Tous ceux qui sont au courant me la posent quand ils me voient. Comme si mes humeurs étaient une sorte de baromètre. Comme si la révélation soudaine de mon secret me plaçait, à l’instant, en danger imminent. Ce n’est pas le cas. Je suis sur la corde raide depuis près de cinquante ans. C’est long un demi-siècle. On a le temps de basculer pas mal de fois d’un côté à l’autre. Pour vous répondre, je vais. Je suis là, avec vous, pour répondre à vos questions et livrer ce que je peux.

Pourquoi maintenant ? Et pourquoi à des journalistes ?

J’ai 61 ans. Si je ne m’exprime pas clairement aujourd’hui, dans le contexte actuel, je ne pourrai peut-être plus jamais le faire. J’ai mis des années à trouver le courage de formuler ne serait-ce que l’histoire dans ma tête. J’imagine que c’est pareil pour ceux qui ont subi ça plus récemment. Il y a peut-être des gamins qui me liront. Autant que ça leur soit utile. Maintenant, vous me demandez pourquoi je parle à des journalistes… C’est une bonne question. Malgré tout ce qu’on vous colle sur le dos, vous êtes encore les porte-voix de ceux qui souffrent. En tout cas, certains d’entre vous.

La question la plus difficile, sans doute. De quoi vous souvenez-vous ?

De pas mal de choses, en vérité. J’essaie, au moment de vous parler, de rassembler chaque élément dans un grand tout à peu près cohérent. Avec le temps qui passe, on se crispe autour de sensations, de bruits, d’odeurs, de mots aussi. On résume la mémoire comme si elle fanait sous nos yeux. Je me souviens des mains de ce prêtre qui couraient sur mes cuisses. Je me souviens de ses sourires au moment de venir me chercher. Je me souviens de son haleine et de sa façon de me regarder en approchant. Il y a des jours où je sursaute quand j’entends certains grincements de porte. Suffit que ce grincement ressemble à peu près à ceux que j’entendais dans le presbytère. C’est con quand-même de sursauter pour un simple bruit quand on a passé la soixantaine. Mais, en vrai, je suis resté ce gamin. Je suis toujours sa victime. Il n’y a aucun mot qui saurait décrire ce qu’on ressent quand un adulte, un homme de confiance et un modèle spirituel de surcroît, vous viole.

En amont de notre échange, vous avez tenu à préciser que vous ne souhaitiez pas citer le nom de votre agresseur. Pourquoi ?

Mon bourreau est mort il y a des années. Il avait la quarantaine à cette époque-là. Faites le calcul. Je l’ai su par des proches. Je ne saurais même pas vous dire ce que j’ai ressenti en l’apprenant. Une sorte de passivité et de bouleversement en même temps. Un truc très bizarre. Je ne tiens pas à lire son nom, à l’avoir sous les yeux et dans les oreilles, pour les années qui me restent à vivre. Par ailleurs, cet homme a des proches lui aussi. Des gens qui ne portent aucune responsabilité pour les crimes qu’il a commis. Donner son nom en pâture aux vautours de l’opinion publique, c’est condamner ces gens-là à la disgrâce. Leur nom ne sera plus que celui d’un monstre, et de personne d’autre. Ils n’ont pas à supporter ce poids là. Ils n’y sont pour rien. Et puis à quoi bon lever un dossier qui n’ira plus jamais au bout.

« J’essaie de construire sur des terres instables »

Vous êtes père et grand-père. Vous vous êtes marié. Vous avez une maison… Comment trouve-t-on la force de revenir de cet enfer-là, et construire, malgré tout, une vie ?

Je ne suis pas un cas à part. Je vous rappelle qu’il y a des gens qui sont revenus des camps de la mort, qui ont traversé des mers sur des bouts de planches pourries. Il y a des gens qui ont tout perdu et qui ont rebâti quelque chose. Évidemment, on ne peut pas comparer nos trajectoires. Ce serait trop facile. Il n’y a pas non plus de hiérarchie dans la souffrance qu’on endure. Mais je crois qu’on a fait ce choix de la vie. On a ça en commun, ouais. C’est une sorte de pulsion de vie, en réponse à la pulsion de mort dont on a été victime. Je mentirais si je disais que je n’y pense pas tous les jours, quand je vois mes enfants grandir et que je les vois se marier. Ou quand j’entends les cloches d’une église. Mais on essaie… En tout cas, moi, j’essaie, de faire quelque chose autour de cette plaie. J’essaie de construire sur des terres instables. On fait des rencontres aussi. Ça aide, les rencontres. On croise des gens qui vous montrent une autre normalité, qui vous font comprendre que ces viols, le samedi après-midi, entre deux leçons de catéchisme, n’ont rien d’une vie normale.

À quel moment avez-vous « réalisé » ce dont vous étiez victime ?

Ce sont deux choses différentes que vous me demandez-là. Il y a le fait de réaliser ce qu’on subit et réaliser qu’on est la victime de quelque chose. Ça s’est passé le même jour. Mon fils est venu au monde dans un petit hôpital dans le Sud-Ouest. Un accouchement paisible, sans complications. J’ai pu rester auprès de ma femme et j’ai surtout pu tenir mon fils dans mes bras quelques instants après sa naissance. C’est à ce moment-là, quand on m’a donné ces trois petits kilos de vie que j’ai compris. 

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« Comment peut-on trahir sa confiance, le maltraiter, le violer ? »

C’est-à-dire ?

J’ai regardé ce petit bonhomme. Il était beau comme le jour. Comme le sont tous les bébés, hein. Mais, surtout, c’est sa vulnérabilité qui m’a sauté aux yeux. Il était si petit, si faible. Il avait tant besoin qu’on l’aime et qu’on le protège. Mais comment peut-on faire des choses pareilles à un gamin ? Comment peut-on trahir sa confiance, le maltraiter, le violer ? Comment peut-on lui faire mal dans sa chair et dans son âme ? Comment peut-on se rhabiller juste après, lui poser une main protectrice sur la tête et lui dire que tout ira bien ? Et que ça doit rester « notre » petit secret ? Putain, comment peut-on faire ça ? J’ai pleuré à chaudes larmes à ce moment-là. Ma femme pensait que j’étais un papa sensible. C’était un peu vrai, je dois l’avouer. Mais je pleurais pour nous deux. Pour mon fils et pour moi.

Et, avec votre famille, comment ça s’est passé ?

Ça ne s’est pas passé, pour ainsi dire. Je suis issu d’une famille très pieuse, très pratiquante. À plus d’un titre, on pourrait les considérer comme des catholiques traditionalistes, même s’ils ne le sont pas officiellement. La famille dont je suis issu place le magistère divin au-dessus de tout, à l’exception de la réputation de la famille. Ce sont les deux choses qu’il faut préserver à tout pris. Vers l’âge de six ans, on m’a confié à ce prêtre pour les séances de catéchisme. Logique pour une telle famille. Les agressions ont commencé rapidement. D’abord des petits gestes. Et puis, rapidement, bien plus que ça. J’ai essayé d’en parler à ma mère. J’avais tellement honte. Je pensais avoir fait un truc qui allait faire du mal à ma famille. Ils étaient tous fiers que je suive les séances de ce curé. Et puis, vous savez, le poids du silence a fait des ravages dans ces familles très conservatrices. On était plus soucieux de sa réputation que de la justice en ce temps-là. J’ai failli tout dire à ma mère. Elle a balayé mes premiers mots d’un revers de main. Je me souviens encore de ses mots « Je ne veux rien entendre. Tu vas nous attirer des histoires. » Des histoires… Voilà comment ma mère résumait le début de ma confession. C’était également la fin de ma confession.


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Pourquoi ? 

Vous êtes un gamin qui subit des attouchements et des viols quasiment chaque semaine par un prêtre que vous connaissez. Vous avez peur en prenant la douche parce que vous pensez qu’au fond, c’est normal et que d’autres adultes peuvent venir se glisser sous l’eau avec vous pour vous faire du mal. Vous dissimulez vos douleurs et les plaies qui vont avec. Vous essayez de vous confier à la personne la plus importante de votre vie. Et cette même personne ne veut rien écouter de votre part. Vous faites quoi ? Vous renoncez et vous vous murez dans le silence. 

Que pensez-vous de la démarche entreprise par l’Église ces derniers temps face au fléau de la pédocriminalité dans ses paroisses ?

C’est du bluff. Je n’y crois pas une seule seconde. Je ne retiens qu’une chose. Elle m’obsède. Éric de Moulin-Beaufort, le président de la conférence des évêques de France, a dit que le secret de la confession était plus fort que les lois de la République. En clair, il prépare un avenir sombre pour les jeunes chrétiens. 

Mais il est revenu sur son propos…

Il l’a fait sous la pression du pouvoir politique. Ce n’est rien d’autre. Le drame recommencera. Mon histoire sera vécue de nouveau par d’autres victimes. Et vous savez pourquoi ? Parce que l’Église, dans toute sa grandeur, forme les prêtres et les sœurs comme des murs de silence. C’est dans leur bagage. On ne revient pas sur le secret de la confession. Il y aura d’autres mômes comme moi. Vous verrez. Et ils seront nombreux. 

Vous êtes toujours croyant ?

La belle affaire. Je ne sais pas quoi vous répondre. Je ne sais pas ce en quoi je crois réellement. En la justice ? Sans doute pas. En une main divine qui viendrait sauver les enfants en danger, on m’a prouvé le contraire. Mais il y a cette force en moi, celle qui m’a aidé à remonter la pente et ne pas sombrer dans les idées suicidaires. Elle doit bien venir de quelque part cette force-là. Alors, même si l’Église ne représente plus rien à mes yeux, je me dis qu’il reste peut-être une part de mystère en nous tous. Et de là, tout est permis.

Vous évoquiez le sort des victimes actuelles. Que voudriez-vous leur dire ?

Dans ce malheur que je ne comprends que trop bien, vous avez une chance. Vous avez une opportunité. Le monde autour de vous a sans doute changé. Aujourd’hui, on peut vous croire. C’est toute la différence. Vous avez des réseaux sociaux, des associations, des gens prêts à vous venir en aide. Ne sombrez pas dans le silence. Et si votre famille ne veut pas vous écouter, allez-vous en créer une autre. / Jérémy Felkowski

Note de l’auteur : Père et grand-père, ce Clermontois d’origine s’est présenté à nous pour livrer un témoignage qu’aucun récit journalistique ne saurait compléter. Son histoire, comme celle de beaucoup d’enfants abusés, se suffit à elle-même. Pas besoin des mots du journaliste.