« Je remercie tout ceux qui m’ont aidé » : après un incendie qui a ravagé son exploitation de maraîchage en région parisienne, Marc Mascetti a pu bénéficier d’un élan de solidarité remarquable de la part des familles qu’il nourrit. En quelques jours, il a récolté plus de 60 000 euros via deux cagnottes.

Marco, comme certains l’appellent, et son épouse Arlette, ont beaucoup perdu lors de l’incendie qui s’est déclenché à la mi-mai dernier dans leur exploitation à Marcoussis dans l’Essonne. Après 34 ans d’activité, Marc Mascetti a voulu dire stop, mais il a revu ses plans avec sa femme. C’est que le maraîcher bio, travaillant la terre sans pesticides, sans engrais ni irrigation, bénéficie d’un soutien sans faille de ses clients (notamment via la cagnotte en ligne Leetchi). Il trouve ça « dingue », lui qui estime « ne faire que (son) métier ».

«  Cela va être dur, mais on va tenir, on va continuer de nourrir les familles », explique-t-il dans un entretien accordé au Zéphyr, au cours duquel il revient aussi sur la situation globale de l’agriculture, en ces temps de changement climatique et de réchauffement de l’atmosphère. « On va droit dans le mur, lâche-t-il, en colère. Des événements graves vont se produire. »


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« 34 ans de ma vie se sont envolés »

Le Zéphyr : Votre hangar a pris feu à la mi-mai, que s’est-il passé ?

Marc : La nuit du 14 ou 15 mai, un peu après 2 heures du matin, un voisin m’a appelé pour me prévenir que le hangar de mon exploitation brûlait. Je suis sorti en courant pour aller voir. J’ai essayé de sauver quelque chose. En vain. J’ai tenté d’approcher les flammes. Mais j’ai failli y rester, j’ai pu ressortir via la sortie de secours. C’est 34 ans de ma vie qui se sont envolés. Dans le hangar, il y avait 2 tracteurs, 2 camions, le matériel, les chambres chaudes, les chambres froides, les graines. Il n’y a plus rien.

Savez-vous pourquoi le feu s’est déclaré ?

Pas du tout, les experts ne trouvent pas. Personne ne sait pourquoi, pour l’heure.

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Quelle a été votre réaction, au début ?

Le soir-même, j’ai voulu arrêter. Dire stop. Mais vu l’énorme élan de solidarité qui s’est déclenché dans la foulée, je me suis dit : « Non, on continue. » Les gens ne voulaient pas qu’on arrête.

Un élan de solidarité qui l’a requinqué

Des cagnottes en ligne ont été lancé rapidement, en effet…

Pendant la pandémie, on a nourri la Garde républicaine de la place Monge, à Paris, on préparait des paniers aux militaires. Et des amis que je nourris ont ouvert une cagnotte, sur Leetchi. On verra ce que cela donne, à la fin du mois de juin. Quelques jours après le lancement, on en est déjà à 47 000 euros (l’entretien au eu lieu vendredi 10 juin, en ce 13 juin, plus de 50 000 euros sont au compteur, ndlr). Aussi, le dimanche matin, le maire de la commune est venu me voir, il a lancé une deuxième cagnotte. 12 000 euros ont été récoltés d’ores et déjà par la commune (au moment de l’entretien, ndlr).

Combien d’argent avez-vous perdu ?

En tout, on a estimé les pertes à 290 000 euros dans le hangar. L’assurance va nous rembourser 80 000 euros. Tout ce qui n’est pas matériel roulant n’est pas remboursé. L’assurance rembourse les véhicules, la tondeuse et un élévateur.

L’élan de solidarité a dû vous toucher…

C’est dingue de voir tout ça ! On nous appelle pour nous remonter le moral. Et on s’est dit qu’on ne pouvait pas abandonner, il fallait qu’on reparte pour un tour. Cela va être dur ! Car, sans camion, comment vendre nos légumes aux marchés ? Une personne, dont le hangar avait aussi brûlé, m’a appelé le lundi matin, après le drame, pour me proposer un camion. Il me l’a prêté, et en plus il y avait le plein. Il m’a dit qu’il m’avait vu à la télé et que j’étais son idole. J’ai même eu la visite d’une personne en situation de handicap qui m’a assuré qu’elle pouvait m’apporter son aide, qu’elle pouvait se servir de ses bras.

« Dur de trouver du matériel en France »

La cagnotte dure jusqu’à fin juin. Quand toucherez-vous l’argent ? C’est urgent…

On a déjà touché 15 000 euros. On a racheté des caisses en plastique qu’on n’avait plus, pour stocker les légumes. Un camion, aussi. Et on a pu réparer les bineuses. Or, c’est difficile de trouver du matériel de maraîchage en France. On va faire de la route pour récupérer des caisses de seconde main ou encore une planteuse à poireaux, en Belgique. Car, ce n’est pas évident d’en trouver ici. On commande des biens, mais ça va prendre du temps avant qu’on reçoive tout. Or, en attendant, comment va-t-on s’y prendre ? On est handicapés, on ne peut pas travailler.

Mais le problème le plus important est ailleurs : ce sont les assurances. Cela n’avance pas.

« On risque de travailler une année pour du beurre »

C’est-à-dire ?

On n’a pas encore eu un centime, je ne comprends pas. Et du coup, on ne peut pas reconstruire le hangar. Il faut que ça aille plus vite : on me dit que cela va mettre six mois pour la reconstruction, mais c’est trop long… On va être dans la merde, cet été.

Car comment faire pour stocker les légumes ? On va recevoir les plants qu’on a commandés, sous peu. Cela va pourrir dans les champs… Et, en cas de gelées, un peu plus tard, comment mettre à l’abri la marchandise s’il n’y a pas d’abri ? Et, le matériel, je le range où si je n’ai pas de hangar ? Si je laisse le tout dehors, on va se le faire voler. Alors comment protéger tout ça ? Bref, en gros, on risque de travailler une année pour du beurre.

« Il faut travailler avec les insectes »

Vous n’utilisez pas de pesticides ni d’engrais. Cela vous paraît-il naturel ? Avez-vous eu un déclic ?

J’ai été malade, et mon père, quand il vendait à Rungis, traitait son exploitation. On ne pourra jamais prouver d’où vient le cancer que j’ai eu. Mais j’ai compris qu’il fallait « faire » autrement. Il faut travailler avec les insectes, sinon on va se tuer. Si on détruit la faune, on se détruit. Alors c’est logique ! Et, surtout, j’ai travaillé avec mon grand-père, et il m’expliquait que les produits chimiques n’existaient pas avant. Lui a fait sans.

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Même l’eau, on ne s’en sert pas. On se débrouille autrement. L’agriculture, avec de l’eau, c’est de l’agriculture facile. Durant les années de sécheresse et de canicule, on a de plus beaux légumes que ceux qui irriguent. Par ailleurs, mes légumes et mes fruits ont plus de goûts que dans une exploitation en conventionnel. Ils recherchent davantage dans les profondeurs du sol pour se nourrir. Dans le conventionnel, c’est plus fade, car on donne aux légumes à boire et à manger, soit de l’eau et de l’engrais. Il n’y a aucun intérêt gustatif !


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« Les maraîchers ne comptent pas »

Néanmoins, l’agriculture conventionnelle est subventionnée par la PAC…

Les maraîchers n’existent pas, on compte pour du beurre. L’argent est touché par des industriels céréaliers. Or, ils ne produisent pas vraiment pour nourrir les gens. Il y en a qui spéculent. C’est une agriculture de fous. Pour moi, beaucoup de céréaliers ne sont pas de vrais paysans. J’arrive cependant à discuter avec certains. J’essaye de leur faire comprendre qu’ils ne travaillent plus leur terre, qu’ils la tuent avec l’engrais et les pesticides. D’ailleurs, ce n’est plus de la terre, c’est du substrat. Il faudrait faire des analyses du sol, il n’y a plus rien dedans, elle est inerte, il n’y a plus de matière organique, c’est une horreur. Et les rivières, c’est pareil. Elles sont polluées, et les pesticides en sont la cause !

De manière générale, on détruit la planète à cause de personnes qui veulent gagner de l’argent. Et on nous empoisonne !

Aider les jeunes à se lancer et ouvrir une exploitation

Que faire alors ?

Je veux retrouver l’agriculture qu’on avait dans le temps. Une agriculture des terroirs. Chaque région avait ses spécialités. A Paris, il y avait la ceinture verte, aujourd’hui, elle est plutôt jaune, avec le colza, le maïs. Les maraîchers n’y sont plus, ils ont disparu. C’est dommage ! La terre doit pourtant servir à nous nourrir !

Que faire, vous me demandez ? Les céréaliers ne doivent plus gagner du terrain, ils ne doivent plus étendre leur exploitation (souvent cela se passe comme ça quand ils récupèrent les terres d’un maraîcher, par exemple). Ils sont de plus en plus gros… Et ils ont trop d’argent de la part de la PAC. Cet argent devrait plutôt aider les jeunes à se lancer dans le maraîchage.

L’État, les régions, les départements pourraient récupérer de la terre de céréaliers. Il faut qu’on réussisse à attirer des jeunes pour qu’ils se lancent dans l’aventure et qu’ils puissent nourrir les Français, les habitants des communes, ceux des villes. Par exemple, on pourrait leur offrir deux hectares dans le but de les aider à ouvrir une exploitation. Mais cela ne se ne passe pas ainsi…

Les politiques ne font rien ! Et un agriculteur tous les deux jours se suicide… C’est dramatique pour beaucoup d’entre nous…

« Ils ne savent pas ce qu’ils mangent. Les tomates n’ont pas de goût, et elles sont empoisonnées »

On vous demande des fruits hors saison sur les marchés ? Que leur répondez-vous ?

Je leur dis : vous avez deux possibilités. Soit vous suivez les saisons, et vous me suivez. Soit vous allez acheter ailleurs. Cela ne me gêne pas qu’ils prennent des tomates en janvier. En revanche, ils ne savent pas ce qu’ils mangent. Les tomates n’ont pas de goût, et elles sont empoisonnées. Ce ne sont pas de bons produits. Tout ça va continuer, tant que certains continueront de produire des légumes empoisonnés à un prix dérisoire.

Il faut être patients, suivre les saisons. Ne pas être trop pressés.

« Les élèves venaient dans mes champs et goutaient à l’aveugle, j’adorais »

Faut-il sensibiliser à l’école ? Parler davantage d’alimentation ?

C’est ce que je faisais. J’adorais. On faisait venir des écoles. Des classes venaient dans les champs. J’ai vu des maîtresses qui ne savaient pas bien comment on faisait pousser les légumes. Je m’amusais à faire goûter aux élèves mes produits à l’aveugle. Ils aimaient ça, mais ça ne se fait plus, la faute au Covid-19. C’est plus dur de les faire sortir des écoles.

Le problème, c’est que, la nature, on ne la voit plus : on est scotchés sur nos téléphones (il se trouve que l’auteur de ces lignes passe une bonne partie des journées aussi devant les écrans, ndlr). Les enfants sont de moins en moins dehors, aussi. Le monde change.

Arlette passe à côté et prend la parole : Il faudrait également que les familles se remettent à cuisiner. Qu’elles prennent le temps de le faire, c’est important.

Marc : Cela, aussi, oui.

Arlette : C’est une organisation à trouver, je comprends aussi qu’une infirmière, qui revient chez elle après 12 heures de travail, n’ait pas envie de se mettre à cuisiner ou chercher des légumes.

« Le changement climatique ? Cela va être de plus en plus violent »

Le changement du climat, vous avez dû l’observer…

Le changement, je l’observe. Depuis 2007, surtout. Et hélas, tout cela va empirer, on fonce dans le mur. On avance vers les catastrophes. Pour le moment, ce qu’on vit, c’est léger. Les orages, les grêles… Je m’attends au pire, là c’est de la rigolade, presque ! Les sécheresses, les gros orages, on en a toujours eu. Mais ce sera de plus en plus violent, répétitif.

Dans les champs, je vois des minitornades ! Il y en a de plus en plus. Avant, dans le temps, on disait qu’elles annonçaient les orages. De plus en plus, elles se regroupent, et ainsi grossissent. Personne n’est prévenu, peu de monde s’en inquiètent. Là, on entend ici ou là qu’un village a vu des toitures s’envoler. Cela va devenir de plus en plus fréquent… Au début, des salades, des légumes vont s’envoler. Et puis, un jour, les caisses, les serres, les véhicules, puis les maisons. Les catastrophes vont être de plus en plus nombreuses chaque année. Ce n’est pas réjouissant ! / Propos recueillis par Philippe Lesaffre