Environ 500 000 personnes et près de 60 000 enfants sont élevés dans un contexte sectaire. On a rencontré Gaëtan, Myriam et Christophe qui ont quitté ces mouvements.

Vous en êtes à la troisième partie du webdoc « Sous emprise ».

En s’attaquant à l’intégrité de ses adeptes, la secte des Enfants de Dieu a franchi la ligne rouge. Il est alors difficile de comprendre pourquoi aucune autorité légale ou gouvernementale ne se soit réellement inquiétée de la condition de vie des membres et notamment celles des enfants. Rares étaient les sortants capables de témoigner pour accabler ce groupe publiquement. Détruire l’emprise que La Famille (un des noms actuels de la secte des Enfants de Dieu) avait sur elle a pris à Myriam de nombreuses années. Elle a vu tout son système de valeur être bafoué, et les rares instants de remises en question ont vite été balayés par ses supérieurs hiérarchiques. Mais un jour, ils sont allés trop loin.

myriam et l'enfer des sectes

Le déclic est un trop-plein d’émotions. Il est suivi d’une sortie du groupe qui peut parfois durer plusieurs mois ou plusieurs années. Impossible pour ces adeptes d’envisager une autre vie en dehors de la secte sans risquer de couper les ponts avec la majorité de leurs connaissances. Tout ce qui fait leur vie.

Sortir d’une secte

La peur de tout perdre

Quitter le groupe, c’est abandonner tout ce qui donnait un sens à sa vie. Mais pas que. Le seul réseau social que l’on s’est tissé, notamment pour Gaëtan qui est né dans le groupe, serait détruit en cas de sortie. Cette décision est douloureuse lorsqu’il s’agit de sa propre famille.

gaetan dans l'enfer des sectes

Les sortants ne savent pas comment se prémunir des répercussions financières et sociales qui peuvent suivre leur sortie. Juridiquement parlant, ils ne se sentent pas en droit de contester et de dénoncer à la police ce qu’ils ont subi. La peur et la pression des gros mouvements les poussent à se taire. Dépassant souvent la période de prescription des faits avant d’oser enfin témoigner.

Comment la justice peut-elle agir contre les mouvements sectaires et leurs gourou ?

Gaëtan, dans son processus de sortie, s’est longuement questionné sur la nature de sa relation avec ses parents. « Quand j’ai pris du recul face à leurs croyances, je me suis dis : « Mais ils sont complètement fous ! » J’ai mis du temps à accepter qu’on pouvait avoir différents systèmes de valeurs. Ce qui leur faisait défaut, c’était avant tout leur manque de tolérance. »

gaetan dans l'enfer des sectes

De son histoire, il a beaucoup appris. Tant au niveau émotionnel que sociologique. « J’en tire un apprentissage profond de la tolérance et une ouverture d’esprit plus grande au niveau des croyances. Un message que j’enseigne comme je le peux, à mes élèves en terminale. » Devenu professeur agrégé en philosophie, il reconnaît avoir retrouvé un sens à sa vie et une indépendance grâce à ses études et ses lectures. « Penser à nouveau par soi-même est une des étapes les plus douloureuses et les plus difficiles que j’ai traversées. »

L’effacement de soi dans la secte

Ne plus savoir qui on est

La sortie physique du mouvement s’accompagne toujours d’un très long processus d’acceptation de ce qu’ils ont vécu et du développement de la connaissance de soi. Être sous emprise ne signifie pas simplement, pour les adeptes, de se voir dicter au quotidien les tâches et les pensées. Être sous emprise, c’est effacer son propre système de valeur pour appliquer celui du groupe, ne plus exister en tant que personne, oublier le « Je ». D’ailleurs, faites le test, parlez à des témoins de Jéhovah et demandez leur comment ils vivent leur expérience spirituelle. Ils ne vous répondront jamais « Je », mais toujours « Nous ». Leur individualité a été effacée.

myriam

« Je ferai de vous des esclaves heureux », déclarait Ron Hubbard, fondateur de la scientologie. Une formule cynique, « pas dénuée de fondement » comme l’explique Charline Delporte. Le commandant de police, Yannick Le Roy, qui écrit dans les différentes plaquettes distribuées par le CAFFES, explique qu’une personne, « lorsqu’elle est victime d’une infraction classique, d’un vol ou d’une agression, en prend immédiatement conscience. Elle sait qu’elle est une victime. Mais ce n’est pas le cas des personne vivant dans des groupes dérivants à caractère sectaire ».

Médecins, policiers et juges sont confrontés à des personnes dans le déni. Ils ont du mal à reconnaître lorsqu’ils ont été abusés ou lorsqu’ils ont commis des délits. Et lorsqu’ils se savent coupables de ce genre de faits, vivent dans une culpabilisation telle qu’ils peuvent se murer dans le silence. Ils ont peur d’affronter la justice et de devoir répondre d’actes qu’ils ont commis sous l’ordre de groupes totalitaire.

Considérer l’emprise sectaire dans le domaine juridique

On s’arrête très peu sur la sortie de ces mouvements sectaires et encore moins de la vie que chacun des adeptes se reconstruit ensuite. Leur chemin est semé d’embûches, et ils se trouvent souvent entre deux choix manichéens : considérer ce qu’ils ont vécu comme une période noire de leur vie et tourner complètement la page, ou accepter leur passé et continuer de tisser des liens sociaux ou spirituels avec le groupe qu’ils ont connu.

Gaëtan vit une situation plus complexe que celle de Christophe. Ses parents étant les fondateurs d’une antenne locale de ce groupe de spiritisme, ils sont très attachés à leur spiritualité. Forcé de mentir pour conserver du lien social avec sa famille qu’il a laissée derrière lui, Gaëtan vit constamment dans l’hypocrisie et cette situation l’a longtemps dévorée.

gaetan dans l'enfer des sectes

Parmi les personnes les plus ancrées dans le mouvement : les enfants. Ceux qui sont nés dans les groupes et n’ont connu que ça. Ils partent souvent à l’adolescence, ou après une très longue période (entre 20 et 40 ans après avoir suivi leurs parents). Ils n’ont donc pas vraiment eu le choix, ni même l’opportunité d’imaginer une autre vie. Et dans les mouvements les plus radicalisés, ce mode de vie peut être grave pour la santé de l’enfant et sa construction sociale et psychologique.

Protéger les enfants des sectes

« Je n’ai pas voulu vider le bébé avec l’eau du bain » – Myriam

De ces expériences, il reste souvent des valeurs, des croyances, qui marquent à jamais les anciens adeptes. Il ne faut pas oublier que chaque nouvel adepte est venu avec, en tête un beau projet. « Ils ont voulu faire le bien, aider leur prochain, servir une cause qui leur était juste. Je leur dis souvent : « Racontez moi ce projet, il était beau, il était puissant. On s’en est servis contre vous, mais votre projet, lui, dieu qu’il était beau. » », explique Charline Delporte, qui écoute de nombreux anciens adeptes après leur sortie.

Quant à Myriam, même après une expérience très douloureuse au sein de la secte des Enfants De Dieu, elle n’a pas laissé sa foi de côté. Le message transmis par Moïse David, le gourou, était transformé. Pendant son processus de sortie, elle a donc relu, encore et encore la Bible et son message d’amour pour ne pas lâcher prise.

Gaëtan est devenu complètement athée. Il s’est réfugié dans la philosophie et la littérature et garde encore quelques contacts avec ses proches. Mais il n’aborde plus du tout la spiritualité avec eux.
Pour Christophe, c’était une expérience extrêmement positive. Il n’a pas semblé connaître les abus qui ont parfois été signalés dans différents endroits du monde et tire de ces quinze années d’importantes leçons de vie.

Trouver la sortie

Chaque expérience sectaire est différente. D’où la difficulté qu’on a parfois à les caractériser et à les comprendre. Il existe des histoires très positives, mais elles restent en infériorité par rapport aux témoignages qui dénoncent un lavage de cerveau tel qu’on en vient à oublier qui on est.

Concernant l’accompagnement de ces anciens adeptes, il reste encore beaucoup de travail à faire. D’abord, en sensibilisant le gouvernement sur ces pratiques obscures extrêmes, sur la recrudescence de manipulateurs individuels. Et, en formant les juges à prendre en compte le phénomène d’emprise pour mieux réagir et aider les anciens adeptes ou les enfants qui subissent la croyance de leurs parents.

Aujourd’hui, les ex-adeptes ont besoin de temps pour se reconstruire et trouver la force d’aller en justice. Un temps limité par la prescription (au bout de dix ans). Obtenir réparation par la loi pénale est long et complexe, souvent, ils ont honte de raconter une histoire dont ils ne sont pas fiers. Parfois, les juges ou les policiers ont du mal à accepter les histoires « incroyables » que leur racontent les anciens adeptes, ils les trouvent aberrantes et ne sont pas toujours à l’écoute des difficultés rencontrées par les personnes qui viennent les trouver, en pleine confusion. Paralysés par la peur du mouvement et de ses membres, craignant des représailles sur les membres de leur famille toujours dans le mouvement, ils se murent dans le silence.

Toute la difficulté, pour les centres comme le CAFFES, c’est de pouvoir intervenir au bon moment pour accompagner la famille ou les personnes sortantes. « Il ne faut surtout pas les brusquer », explique Schéhérazade qui travaille comme éducatrice spécialisée au CAFFES à Lille. Mais ce temps idéal, est dur à trouver. « Travailler avec une personne sous emprise, c’est impossible, il faut qu’elle termine son emprise sectaire. Nous allons donc travailler principalement avec des personnes déjà sorties. Il ne faut pas que ce soit trop récent, pour ne pas réveiller des douleurs trop vives, ni que ce ce soit passé il y a un, deux ou trois en arrière. Il faut trouver cet entre-deux-là, pour pouvoir travailler avec eux, sans les mettre en difficulté. »

Le fonctionnement du CAFFES à Lille

À travers des séances d’écoute et des projets collectifs les ex-adeptes s’approprient à nouveau leur vie et lui redonnent sens. Gaëtan est passionné par son travail au lycée, Christophe a poursuivi les activités qu’il n’avait jamais cessées de faire en parallèle de sa spiritualité. Quant à Myriam, elle a écrit un livre. En couchant noir sur blanc son histoire, elle l’a acceptée et a commencé à écrire un nouveau chapitre de sa vie, avec ses quatre enfants.

Au-delà d’un combat contre l’obscurantisme, Gaëtan, Christophe et Myriam se sont battus pour leur système de valeurs. Ils prônent aujourd’hui fièrement la tolérance et le respect et tentent de changer le monde, à leur échelle. Charline Delporte me l’avait affirmé, « une expérience sectaire se termine toujours ». En bien, comme pour Christophe, ou en donnant naissance à une personne complètement différente, plus vraie, plus authentique, comme ce fut le cas pour Gaëtan et Myriam. Cette dernière a entamé de nouvelles batailles : aide aux plus pauvres, lutte contre la violence faite aux femmes, écoute des familles d’adepte, infiltration dans des groupes sectaires pour sortir de l’intérieur un membre… D’une vie à subir les doctrines de son gourou, elle dédie celle qu’elle est en train d’écrire à servir les autres. Pour oublier, pour renaître.
Sortir de l’emprise, plus qu’un combat. Un véritable défi.

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Remerciements particuliers à Myriam Declair, Gaëtan et Christophe pour leur confiance, Charline Delporte et les membres du CAFFES, Antonin Jury pour ses sublimes illustrations, Corentin Croisonnier pour la musique originale, Sandrine Cuzzilo, Clément Le Foll, Florence Tournier, Lorène Bouvet, Loïc Ballarini, Severine Garcia, Guillaume Bringard, Angeliki Monnier, Jean-François Diana.
Ainsi que tous mes soutiens Ulule : Rachel Parent Noël, Anaïs Sanchez, Lorène Pascal, Jean-Marc Durand, Anne-Laure Berthelot, Christine Filippi, Matthieu Vergote, Marie-Andrée Dewailly, Jeanne Massé, Jérôme Ruskin, Fabrice Tournier, Tom Vézant, Bérénice Rogazy, Delphine Baud, Pauline Mugnier, Maïwenn Tranchard, Valentine Ulmann, Adrien Farese, Mathilde Della Coletta, Aurore Andrault, Leïla Marchand, Islam Abdelouali, Joann Mathias, Roxane Bernard, Antoine Cauty, Simon Ouairy, Nathalie Bigaré, Jacqueline Banton, Emeline Bertel, Hervé Boggio, Charles-Henry Groult, Sébastien Roux, Delphine Le Bescont, Camille Malnory, Marion Mellinger, Moran Kerinec, Sophie Wiessler, Thomas Toussaint, Estelle Lévêque, Clémence Simon, Samuel Molin, Maïlys Bernard, Nolwenn Mousset, Lorène Bouvet, Claude Mugnier, Serge Tournier.

Romane Mugnier (illustrations : Antonin Jury)