« Tu es là » : hommage à la poétesse Dorothy Parker

Fiction

Dorothy Parker incarna son époque, tout en restant intemporelle. La poétesse compta parmi les beaux esprits des années folles (les années 20). Sa plume acérée et son discours implacable en fit une figure incontournable de la littérature américaine.



En septembre 2018, Le Zéphyr a lancé un concours d’écriture de portraits. Notre jury de lecteurs a retenu deux textes, dont celui de Loli Artésia, qui a voulu rendre hommage à la poétesse Dorothy Parker. Elle nous dit pourquoi.

« En imaginant une des dernières lettres qu’elle aurait pu écrire, je rends ainsi hommage à cette poétesse américaine qui s’est aussi illustrée comme critique de théâtre, écrivaine et scénariste. J’ai décrit, à ma manière, ce personnage aux traits d’esprit violents et au regard désabusé, et tenté de retranscrire sa vérité de manière subjective, bien sûr, mais avec autant d’honnêteté que possible », nous précise l’auteure.

Très cher,

Je savais que je mourrais seule, je l’ai toujours craint et envisagé comme la seule fin possible. En définitive, il apparaît que j’ai fait erreur, car tu es là, avec cette vieille dame acide que me révèle le miroir, dans les derniers instants de sa vie. Tu es là, c’est déjà quelque chose, ma bouteille de whisky s’en trouve moins solitaire, quoi que je ne puisse décemment la partager avec toi.

En 1893, je suis née Dorothy Rothschild, longtemps je fus Dorothy Parker. Aujourd’hui, force est de constater que je ne suis plus grand-chose et que tous ceux qui vantaient mes talents par le passé m’ont oubliée avec le même enthousiasme, à moins qu’ils ne fussent morts entre temps. Ont-ils eu une pensée pour moi avant de trépasser, comme je me souviens d’eux à présent ? Une pensée, même fugitive, même dépourvue de visage. Peut-être, je l’ignore et aime à croire que ce fut le cas. Dorothy Rothschild, quel nom affreux porteur d’un long et riche passé familial qui n’avait rien à voir avec moi. L’enfance, qu’on dit baignée de lumière, ne fut pas tendre. Je connus si peu ma mère que je n’eus jamais l’envie ni la folie de l’être moi-même. Quant à mon père, que je ne choyais guère, il conclut ma jeunesse par sa mort, précédé par mon frère. Ils avaient le goût de la plaisanterie macabre.

« Je hais les femmes »

Je me suis mariée avec un agent de change, sans grande passion, pour changer de nom. Oh, vous vous dites, c’est idiot de se marier pour un nom. Mais je m’en fiche, Parker cela sonnait mieux. Même à mon divorce, même lorsque j’ai convolé en secondes noces avec le scénariste Alan Campbell, j’ai gardé ce nom de Parker. Mais on me surnommait aussi The Wit ou Dottie pour les intimes, et j’aimais ces noms-là.

Je n’étais pas de ces femmes au foyer, qui font de la maison conjugale leur patrie et des valeurs familiales leur hymne. « Je hais les femmes. Elles me portent sur les nerfs. Les femmes d’intérieur, les douces, les petites fleurs sensibles, celles qui ont toujours des ennuis, les Madame-je-sais-tout, celles qui ont toujours le sourire aux lèvres… » Elles sont insupportables de redondance mièvre.


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« Je hais les hommes »

Oh, comme je les ai haïes et enviées ! Je vous jure que j’ai essayé, je les ai étudiées et copiées, mais le plagiat fut de triste qualité. Le couple n’a toujours été pour moi qu’une effroyable solitude à deux, dont je me suis échappée sitôt la bague au doigt. La famille, je l’avais en horreur : elle me donnait des « crampes d’écriture ». Le mari compris, « cette croix que porte la femme blanche ».

Croyez-vous qu’il était d’usage pour une femme des années 1920 de mener carrière ? De fumer, de boire comme les hommes ? D’avoir leurs arguments, leurs injures, leurs manières ? Oh oui, naturellement, on m’a regardée comme une bête curieuse, trop vive pour être une femme, trop brusque pour être un homme. Cela m’importe peu. « Je hais les hommes : ils ont le don de m’irriter. Les penseurs austères, les Monsieur Muscle, quelques âmes sensibles, ceux qui baignent dans le crime. » Ils me fatiguent tant !

poésie de dorothy parker

« L’esprit ne me fit jamais défaut »

J’ai débuté au Vanity Fair, comme critique littéraire et théâtrale. J’avais la verve mordante et la joie fulgurante. Je publiai dans la presse mes poèmes acides dont je puis dire, sans prétention, qu’ils reçurent bon accueil. Jusqu’à mes Hymnes à la haine, publiés en 1916, même s’il y eut quelques bonnes âmes pour s’en offenser – mais ces âmes-là s’offusquent de si peu !

Ce fut en 1919 que je me pris d’amour pour l’Algonquin, qui devint le quartier général du Cercle Vicieux. Le « Gonk » fut ma maison et ses habitants éphémères ma famille. Presque tous les après-midi, en bonne compagnie, j’y étrennais mes traits d’esprit – car l’esprit ne me fit jamais défaut, mes douleurs assassines, mes observations caustiques. Mon humour était tant cruel qu’il me fit perdre quelques amis à l’âme trop sensible. Je ne pus jamais me résoudre à le sucrer d’amabilités, il eût perdu de sa force.

« Je hais les livres »

Au diable le Vanity Fair, qui aimablement me désigna la porte en 1920. Le New Yorker m’accueillit aussi bien, et avait l’avantage considérable de se trouver à deux pas de l’Algonquin. J’aimais trop la Table ronde que nous formions au Gonk pour y renoncer. Nous n’étions pas seulement un cercle de moqueurs avachis ; nous faisions et défaisions le monde et l’art, intransigeants, impératifs, sarcastiques. Tant pis si le cynisme nous poussa parfois dans des opinions trop tranchées. Je n’aurais pas été moi-même si j’avais consenti à me tempérer.

Je publiai poèmes et nouvelles, mais ne pensez pour autant que j’avais cet attrait poussiéreux et sinistre pour les livres qu’ont certains penseurs de quartier. « Je hais les livres, ils me fatiguent les yeux. » J’écrivais ce que je constatais dans mes alentours, et peu importait qu’on refusât de s’y reconnaître !

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« Je hais les acteurs »

J’étais un drame vivant, du moins était-ce ainsi que certains se plaisaient à me décrire. Était-ce ma faute à moi si la vie était consternante ? Il arriva que l’absurdité et l’ennui m’apparurent trop nettement pour que je me contentasse de les écarter de ma pensée. Et si je suis restée en vie jusqu’à mes soixante-treize ans, ce n’est qu’en raison de la malchance qui intervient lorsqu’on tente de se donner la mort. La mort ne tient pas à ce qu’on la surpasse, et les tentatives échouent, nous rendent source d’inquiétude pour nos amis, puis objet d’amusement gêné. Et qu’on vienne me reprocher après mes désillusions ! Quelle farce…

La Grande Dépression passa, puis la guerre. La mode n’était plus à la liberté et à l’esprit, on m’oublia. Pendant ce temps, ayant quitté New York pour Los Angeles, je goûtai à l’écriture cinématographique, en griffonnant partiellement les scénarios de quelques films : Une étoile est née en 1937, La Vipère en 1941, Cinquième Colonne en 1942, Une vie perdue en 1947, L’éventail de Lady Windermere en 1949. N’allez pas croire que j’y avais trouvé une vocation tardive et que les atermoiements du cinéma hollywoodien m’enthousiasmaient. Car enfin, « je hais les acteurs : ils me gâchent mes soirées. Les jeunes premiers, les ingénus de sexe mâle, les héros de l’écran, les tragédiens, les stars de salon ». Comme cette espèce-là m’a désolée, elle aussi !

Age canonique

Le maccarthysme des années 1950 mit un terme à ma profession de scénariste. Pour avoir exprimé trop haut et trop fort mes opinions, je fus inscrite sur la liste noire du cinéma, ce que je pris autant comme un honneur que comme un désagrément. Je revins à New York, où s’écoulèrent plus de dix ans dont je n’ai guère le souvenir. Je peux seulement en dire que ce furent autant d’années de trop. Je retournai à l’Algonquin mais il n’avait plus la brillance d’antan. Il semblait avoir perdu de son élégance, privé de la Table ronde autour de laquelle, trente ans plus tôt, nous tissions le monde.

Mon mari mourut d’un excès, un parmi d’autres mais celui-ci fut de trop. Je consacrai dès lors ma vieillesse à l’indifférence, pour le monde et pour moi-même, et n’avait guère le goût d’atteindre un âge canonique, contrairement à la plupart des vieilles femmes qui se comportent en chats sur leurs derniers jours, dormant quinze heures par jour comme pour s’entraîner à mourir sans s’en apercevoir.

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Mon chien

À présent, j’ai soixante-treize ans. Le Ciel m’est témoin que je n’en avais pas l’intention. Il ne m’était pas venu à l’esprit que je vivrais assez pour voir mes bras ballotter, mes jambes fléchir, mon corps se plisser. À m’être jouée de tout, j’en viens maintenant à me jouer de moi-même.

Je n’ai plus rien, plus personne. Les amis n’ont pu que me suivre, mais en aucun cas m’accompagner. Je savais que je mourrais seule, étonnamment je me suis trompée. Tiens, voilà que je meurs. C’est une certitude brute et implacable, la douleur qui s’étend de ma poitrine lasse à mes doigts ne trompe pas.

Fort heureusement, très cher, c’est avec l’incompréhension morne que je lis dans tes yeux que j’achève ma vie. Ce n’est pas une si mauvaise fin. Car, tu es là, avec moi, mon chien. / Loli Artésia

Précision de l’auteure. Les parties en italique sont des extraits des Hymnes à la haine de Dorothy Parker, publiés en 1916 dans le Vanity Fair, et édités en français par les éditions Phébus en 2002.