Témoignage d’un ex-taulard : « Il ne fait pas bon vieillir en prison »

Témoignage d’un ex-taulard, qui a dû fêter son 60ème anniversaire derrière les barreaux, sur le mal-vieillir en prison et l’indignité d’y crever à petit feu.

Roger – un prénom d’emprunt – a 69 ans et souhaite rester anonyme. Ici, nul ne sait que ce paisible retraité d’un village du Sud-Ouest a passé les seize dernières années « en cabane ». « Je suis un délinquant, avoue-t-il, mais pas un méchant. » Il n’en dira pas plus sur son pedigree, affirmant « s’être calmé ». Il occupe aujourd’hui les 60 m² d’une maison de famille, abandonnée puis squattée durant sa détention. Chaque jour, il s’efforce de la remettre en état, seul. Pour l’instant, il vivote dans le salon, dort sur le canapé, face à la télé, cuisine sur un réchaud électrique d’appoint et se lave au gant, dans l’évier.



« Une cellule c’est un lit, une douche, une kitchenette. J’ai recréé ça, sans m’en rendre compte. Je n’en sors pas. Elle est dans ma tête. » Le retraité, au gabarit de rugbyman, s’acharne pourtant à rénover la chambre et la salle de bain du premier étage. En seize années d’incarcération, l’ancien vendeur de chaussures a développé ses talents manuels. « À la fin, j’étais l’homme à tout faire du quartier, je réparais les WC, recollais la moquette dans les bureaux, y changeais des portes ou des Velux cassées. Les matons n’avaient pas peur que je retourne les outils contre eux ou contre moi. »

Les portes des prisons

L’enfer ?

On vieillit vite en prison

Qu’ils soient tellement habitués à la prison, qu’ils en aient la couleur des murs ou nouveaux venus, encore désappointés de se voir écroués, tous pâtissent de l’exiguïté, de la sédentarité, de la vétusté, de la promiscuité et surtout du manque d’activité et de lien social. Des facteurs qui provoquent leur vieillissement précoce. « Tu fais vite 20 ans de plus que si t’étais en liberté », confirme Roger. La prison est d’autant plus pathogène que ces hommes y entrent dans un état de santé déjà dégradé par la précarité, le stress, voire des addictions.

Dans sa petite maison d’arrêt de région, ils étaient six à se laisser surnommer « grand-père ». La plupart étaient condamnés dans les années 90, période où le nombre de détenus de plus de 50 ans a doublé, conséquence de la pénalisation renforcée des délits sexuels. Actuellement, près de la moitié des détenus de plus de 50 ans sont incarcérés pour une infraction à caractère sexuel.

Le « taulier », c’est-à-dire le directeur de prison, regroupa immédiatement les « papys » dans trois cellules mitoyennes, pour raisons de sécurité. Ces proies faciles font en effet souvent l’objet de rackets, de violences ou d’abus sexuels de la part des plus jeunes. « À deux par case, on était des privilégiés. Les autres s’entassaient à trois ou quatre. » Un cadeau empoisonné. Car, rapidement, les vieux se trouvent isolés et stigmatisés, dans un environnement inadapté et hostile.

VIEUX ET handicap

Tu as passé une bonne journée ?

« Je le lavais et changeais ses draps »

« Un collègue s’est retrouvé trois mois en fauteuil roulant. Il ne pouvait plus faire demi-tour dans sa cellule sans sortir dans le couloir. À chaque fois, il devait attendre qu’on lui ouvre », raconte Roger, avec un rire jaune. Il explique aussi la difficulté des vieux à suivre le rythme de la prison, évoquant le cas de Marcel*, surnommé Grincheux. Le septuagénaire était incapable de se joindre aux promenades, « à cause des escaliers et de l’absence de banc dans la cour ».

Il ne pouvait plus travailler à cause de son âge et n’avait plus de visites au parloir ni de « lasagnes » (une pile de lettres) depuis le décès de sa femme. « Il se levait à midi, bouffait, partait en sieste, passait l’aprèm’ devant France 3, ne parlait presque plus. Tout le monde savait qu’il était en hibernation (dépression, ndlr). » Selon Roger, Grincheux serait toujours incarcéré.

Mais celui dont il était le plus proche reste Ludo. « On lui a diagnostiqué un Alzheimer précoce » et, malgré lui, Roger en est devenu l’aidant. « Je le lavais, changeais ses draps et je parle pas du reste. » La direction regardait d’un mauvais œil cette étroite relation entre codétenus. Certes, cela arrangeait les gardiens. « Si je l’avais pas fait, personne l’aurait fait… » Mais, en haut lieu, on craignait que Roger n’abuse de sa position dominante et n’exerce une emprise malsaine sur Ludo. « Ils n’ont jamais voulu que je sois inscrit comme sa personne de confiance. C’est pourtant moi qui me suis occupé de son dossier d’allocation personnalisée d’autonomie (l’APA, que peuvent demander les prisonniers, NDLR). C’était un vrai bordel. » En effet, le Conseil général dont Ludo était originaire renvoyait la balle à celui où se trouvait le centre de détention… et vice-versa. 

Mais tout est bien qui finit bien ? Durant sa dernière année, grâce au nouveau psy du centre, Roger a vu changer sa prison. « On nous a mis des barres de douche, des rampes dans les escaliers. Y’avait des ateliers mémoire, jardinage, musique, yoga… » Pour Ludo, la direction avait même promis l’intervention d’une auxiliaire de vie extérieure. Sans suite, il est vrai, puisque, personne n’a accepté de venir au sein du prestataire. Malgré les évolutions, Roger, songeant à Ludo, s’interroge encore : « La prison, ça sert à quoi, quand le type est déjà prisonnier de son corps ? »

justice

Réformes ?



On sent un frémissement. Dans son « plan d’actions stratégiques interministériel pour la santé des détenus 2010-2014 », l’État reconnaît, du bout des lèvres, que « l’impact du vieillissement progressif de la population carcérale sur son état de santé justifie d’être étudié ». Depuis, des travaux d’amélioration des infrastructures ont permis la construction de cellules adaptées aux handicapés – à hauteur d’une pour 150 places. Et l’administration pénitentiaire évoque la création de « quartiers gériatriques » et « d’établissements pénitentiaires gériatriques », sur le modèle de ceux pour mineurs.

Désormais, alors qu’ils représentent moins de 15 % de la population carcérale, comme l’écrit Gwenola Ricordeau, sociologue à Lille II dans « Données sur les détenus et leurs proches », ces emprisonnés âgés deviennent un sujet d’inquiétude pour l’administration pénitentiaire. « On n’a pas de personnel qualifié pour gérer des infirmes ou des Alzheimer… encore moins pour ceux en soins palliatifs », confirme Didier, surveillant pénitentiaire et ancien syndicaliste . « On n’est pas là pour faire du nursing. »

Que faire, par exemple, de détenus atteints de démence et incapables de respecter les règles ? La loi exige une « continuité des soins » et prévoit des « aménagements des conditions d’incarcération » pour les personnes dont l’état de santé est « durablement incompatible avec la détention ». Or, le texte législatif est paradoxal, puisqu’il « garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits », mais ne contraint pas le juge à proposer au détenu, dont l’incarcération pose problème, des solutions alternatives. « Aux yeux des juges, la dépendance est rarement un motif valable de suspension de peine ou de libération conditionnelle », explique Frédéric Forgues, avocat pénaliste. Et quand elles sont accordées, les libérations sont reportées sine die, faute de place en EHPAD », ajoute-t-il.

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Il n’y a aucune automaticité entre l’âge et d’éventuels aménagements de peine, contrairement à l’Espagne ou l’Italie qui appliquent l’assignation à domicile systématique des plus de 60 ans. C’est ainsi qu’en France, le nombre de détenus de plus de 70 ans a été multiplié par 5 en 30 ans, d’après la direction de l’administration pénitentiaire. Et qu’en est-il de la fin de vie en prison ? « Les directions n’aiment pas voir les détenus mourir dans un centre de détention, alors on les transfère à la dernière minute aux urgences », concède Didier. / Jacques Tiberi