Avec ses deux filles, Jeanne Moulin est en procès contre un promoteur immobilier qui menace l’intimité de sa maison à Bordeaux.


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Elle qui s’y accroche depuis 62 ans nous reçoit dans son quartier défiguré par les constructions.

Jeanne (nom d’emprunt) tient la barre. Ridées, ses mains s’y cramponnent depuis 62 ans. Fermement. Dans sa maison du quartier Bordeaux maritime, pourtant, tout laisse suggérer une tempête. Une vie de bibelots, de paperasse et de bricoles. Chaotique entassement. Dehors, pire encore. Un raz-de-marée est passé. C’était il y a près de quarante ans. Disparus, tous les voisins. Leurs belles maisons de pierre, envolées elles aussi. Celle de Jeanne est la dernière debout, perdue parmi les immeubles bétonnés du quartier.

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Dans sa cuisine, penchée au-dessus d’un de ses innombrables carnets de photos, elle se souvient : à la place de la gare aujourd’hui, une grande surface. Sa voix reste ferme alors qu’elle pointe du doigt un autre cliché. Vestige jauni d’un temps révolu. Une rue presque déserte, bordée d’immeubles bourgeois et d’arbres effeuillés. On croirait une bourgade paisible. C’était son avenue. Celle d’avant l’immeuble en construction qui surplombe depuis près d’un an sa maison comme une épée de Damoclès.

Elle trie bien ses photos

Trouble illicite 

« Avant, je voyais le ciel. » Jeanne ouvre la porte de sa cuisine, et sort dans l’arrière-cour de sa maison. Elle reste muette. Son regard balaye l’espace. A gauche, les entrepôts d’une entreprise. Au fond du jardin envahi d’herbes folles un mur de briques corail. Haut de cinq étages. Sur le parvis, la maison de Jeanne semble engloutie par l’immeuble moderne. « La ville de Bordeaux leur a accordé un permis de construire… Le promoteur est dans son droit. » Elle s’exprime lentement, comme si les mots avaient du mal à sortir.

Avant d’enchaîner, plus loquace : « Lorsque je suis sur ma terrasse, je prends mes aises. Lorsque l’immeuble sera habité, ce ne sera plus possible : le vis-à-vis est total. Avant, je voyais le ciel. Plus aujourd’hui. » Actuellement, le chantier est arrêté. Jeanne, aidée de ses filles, assigne le promoteur* de l’immeuble devant le Tribunal de grande instance de Bordeaux.

En cause : un trouble manifestement illicite au droit de la propriété de Jeanne, pour « empiètement manifestement illicite sur la propriété, privation d’ensoleillement, sentiment d’enfermement, obstruction à l’évacuation des fumées de cheminée, existence de vues irrégulières ».


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«On ne cédera pas »

Une trêve payée au prix cher. Perdue dans l’ombre menaçante de l’immeuble presque achevé, Jeanne est impuissante : « Lorsque la construction a débuté, je ne m’y suis pas opposée. Je ne savais pas qui contacter. Que vouliez- vous que je fasse, seule contre le promoteur ? Mon mari est décédé. Mais je ne partirai pas. » Seule, l’octogénaire ne l’est pas, assurent en chœur ses filles. Clémentine et France (les prénoms ont été changés, aussi) sont en lutte. En lutte contre les pratiques et les déclarations « irrespectueuses et menaçantes » du promoteur immobilier.

Après les gros œuvres, l’entreprise en charge de la construction a entamé le crépissage de la façade. Et installé ses échafaudages sur la propriété de Jeanne, sans consultation. Là débutent les échanges conflictuels, policés à l’écrit, mais agressifs par téléphone, affirme Clémentine. Et puis, du jour au lendemain, dès que l’assignation a été communiquée, les travaux ont cessé. « Simple répit », prédit-elle.

Une trêve que les deux sœurs payent de leur poche, « contrairement au promoteur, qui fait passer les frais d’avocat dans les frais généraux de son entreprise. Il ne voit même pas la différence, lui », déclare Clémentine. « L’argent versé à l’avocat est pris sur nos économies. Je devais changer mes lunettes et la chaudière, cela n’est plus possible », témoigne France.

Engagées dans une lutte inégale, à l’issue plus qu’incertaine, elles restent réalistes : « On ne sait pas combien de temps le procès va durer, on risque d’aller en appel, de perdre peut-être, mais on ne cèdera pas », déclare France, droite sur son fauteuil de velours rouge. Ses mots claquent, et recouvrent les paroles de la musique qui s’échappe du poste de radio.

« Faut résister ! »

Toujours debout. A quelques centaines de mètres, dans l’atmosphère saturée de souvenirs de son salon, Jeanne se souvient : « Du temps de Jacques Chaban-Delmas, de nombreux promoteurs sonnaient à notre porte, souvent tôt le matin, dès 7 heures, pour nous faire des propositions et racheter la maison. Mon mari et moi refusions leurs offres, systématiquement. »

C’était avant le projet monumental du quartier du Grand-Parc, dont la construction s’est achevée en 1959. C’était aussi à l’heure du projet de métro VAL, porté par l’entreprise Matra et défendu par Jacques Chaban-Delmas, maire de Bordeaux de 1947 à 1995. « La mairie avait préempté tous les terrains pour construire la ligne de métro ; selon les voisins qui ont cédé à l’époque, elle les aurait achetés à bas prix pour les revendre ensuite plus cher », déclare France.

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Dans une partie de ping-pong devenue folle, Clémentine ajoute : « Nos derniers voisins sont partis il y a une trentaine d’années, chassés par la politique immobilière de la ville. Avant, c’était un quartier humain, avec des commerces de proximité. » Aujourd’hui, un cabinet d’expert-comptable et un service de réparation d’électroménager font figure de voisins. Pour Jeanne, pas question de partir. Sur son perron, elle rit, amère : « Partir ? Mais pour aller où ? » Elle lève la tête, comme pour observer le ciel désormais inaccessible. Malicieuse, elle conclut, sur le ton de la confidence : « Avec moi, il faut résister ! ».

Jérémie Vaudaux