Oksana Chatchko, l’icône des Femen suicidée de la société

Plongée en abyme dans l’histoire d’Oksana Chatchko, artiste ukrainienne, dissidente politique et cofondatrice des Femen, qui a mis fin à ses jours fin juillet 2018, à Montrouge, près de Paris.



La militante, né le 31 janvier 1987, laisse un testament politique, dénonçant l’hypocrisie de la société et des hommes. La veille de sa mort, elle poste sur Instagram un ultime message : You are fake.

Les nécrologies de quelques lignes publiées le lendemain de sa disparition m’étonnent : lapidaires, bâclées, froides. Cette icône médiatique de la fin des années 2000, que sa meilleure ennemie, Inna Shevchenko, avait décrit, dans un hommage posthume, « comme une des femmes les plus remarquables de notre époque », méritait mieux.

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J’ai donc cherché à comprendre son art et son geste. Je me suis hasardé dans sa tête d’artiste-activiste. Qui était cette petite brune discrète au visage de tragédienne, souvent à part dans un univers de grandes blondes, et qui cachait, sous son allure de frêle adolescente, une haine viscérale ? Qui étais-tu, Oksana ?Des immeubles en couleur en ville

Khmelnytsky, en Ukraine, 1987 

Khmelnytsky, son église de la Nativité, son monument aux victimes du pogrom de 1919, ses usines textile, sa centrale nucléaire. Oksana dû grandir dans une des tours de béton, de verre et de vert-de-gris qui barrent le ciel de ce trou soviétique, banal à crever. Ici, il n’y a pas de culture. Sauf dans l’église orthodoxe. Oksana marche à peine qu’elle s’y rend déjà, la main dans celle de sa mère. Avec ses icônes dorées, c’est l’unique lieu du beau.

Ses parents triment à l’usine, prient à l’église, marchent droit. Elle aime peindre. Sa mère y voit un don. Nous sommes en 1994. Oksana a 8 ans et, avec la fin du monde soviétique, tout s’écroule autour de sa petite famille. Les usines ferment. Pas de travail, ni d’argent. Tout manque. Et ce père qui boit les maigres revenus du ménage. Peut-être devient-il violent.

C’est alors que sa mère voit dans le don d’Oksana une chance de la sauver. Elle l’a présente aux Popes, avec l’espoir fou de la faire entrer à l’école d’art Nikosh, réputée pour son enseignement de la peinture d’icône, mais strictement réservée aux adultes. Ils feront une exception pour ce petit génie au pinceau si mature. Un des enseignants décide même de s’accaparer l’enfant, lui interdisant de visiter d’autres cours de dessin que celui d’iconographie. « Ils ont dit que cela détruirait mon talent » raconterait-elle à Armelle Leturcq du magazine Crash, en novembre 2017. À 10 ans, la gamine, qui peint déjà dans les églises, n’y voit rien à redire.

Désormais, la vie d’Oksana ne tourne plus qu’autour de la religion. À 12 ans, l’ado ne s’imagine pas d’autre avenir que celui de nonne. Au seuil de l’an 2000, elle apprend l’heureuse nouvelle à ses parents : elle va épouser Jésus et rejoindre le couvent. Sa mère est anéantie. On organise une grande réunion de famille pour la raisonner. Elle abandonne son projet, à regret. « J’étais une enfant très raisonnable. Tout le monde disait que j’étais née adulte. » Ce drame familial restera un paradoxe pour elle. « Mes parents sont croyants, ils vont à l’église, mais ils refusent que je devienne nonne. Je n’ai pas compris. »

Est-ce là l’hypocrisie originelle qu’elle combattra toute sa vie ? Je me demande si elle ne doit pas plutôt sa haine au choc de découvrir, quelques mois plus tard, que l’église, sa seconde maison, sa seconde famille, n’était qu’un « fucking big business », entre les mains de prêtres-phallocrates ?

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Nouvelles perspectives

Deux ans ont passé. Elle ne peint plus que pour de l’argent. À 14 ans, Oksana déteste autant les prêtres que ces ploutocrates nouveaux riches qui pillent l’Ukraine. Paumée dans un Khmelnytsky à l’abandon, elle cherche un sens à sa vie. Lasse, elle commet sa première tentative de suicide.

Sauvée par sa mère, elle quitte alors l’église pour s’inscrire aux conférences de philo de l’Université d’État Skovoroda : une institution libre et gratuite, dernier vestige de l’Union soviétique.

Là, elle découvre le « Centre nouvelles perspectives » (CNP). Entre think tank et syndicat, ce club étudiant brasse les idées. Elle y fera les rencontres les plus importantes de sa vie. Celle d’Anna Hutsol, de trois ans sa cadette, et d’Alexandra Shevtchenko – dite Sacha. Au début, sa foi résiste : « Je leur disais que Dieu existe, et j’ai tenté de le leur prouver. » Mais, très vite, elle se dira athée.

Sa nouvelle bible s’intitule La Femme et le socialisme de l’Allemand Auguste Bebel (1891). On y lit : « La femme est adjurée de ne pas rester en arrière dans cette lutte (…). C’est à elle qu’il appartient de montrer qu’elle est résolue à y prendre part. »

Le CNP ne suffit plus. Les trois s’enrôlent aussi dans les Komsomol, les jeunesses d’un parti communiste moribond. Là, on leur assigne la mission héroïque de récurer les fientes de pigeons qui souillent les statues de Lénine. Nostalgiques d’une enfance soviétique qu’elles n’ont jamais connue, du goût des mandarines et du chocolat Tikli, elles cultivent leur haine des happy fews et du bling-bling.

C’est alors qu’éclate la Révolution orange, portée par Viktor Iouchtchenko et Yulia Timochenko. Soutenue par l’Ouest, elle offre la victoire au duo progressiste. Dans ce climat de révolte, le gang intello, désormais hébergé dans les locaux du PC, s’étoffe. Elles sont notamment rejointe par Viktor Sviatski, fondu de marketing politique, qui se pose en idéologue.

Il mène la campagne municipale de 2006 à l’ancienne… et récolte 3 % des voix. De cet échec, Sviatski tire une leçon : le PC est mort, il faut changer de crémerie. On se rapproche alors du parti social-patriotique Grande Ukraine, fondé par le banquier Igor Berkut. Là, Sviatski professe le rapprochement entre machisme et capitalisme, entre diktat libéral et patriarcat.


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Nouvelle éthique

2006. Oksana a 19 ans. Elle co-anime le groupuscule marxiste-féministe « Nouvelle éthique ». Son manifeste affirme que « le corps doit être le symbole du combat pour la liberté de la femme ». Les trois filles multiplient les flashmobs costumés.

Un soir, la petite bande, réunie chez Anna, renomme « Nouvelle éthique » en « Femen » (cuisse en latin) : un nom européen qui sonne bien et évoque l’égalité parfaite entre femmes et hommes. Sviatski lui trouve des financeurs : Andrei Kolomiets, cadre de la formation Grande Ukraine, la femme d’affaires allemande Béate Schober, le magnat américain de la presse Jed Sunden et DJ Hell.

J’imagine que ses cibles étaient : 1/ le capitaliste occidental libidineux venu s’acheter une Natacha contre la promesse d’une vie facile. 2/ la horde des machos turcs, touristes sexuels bien connus, qu’elles qualifient de sadiques méritant la peine de mort. Son slogan sera « l’Ukraine n’est pas un bordel », les relents xénophobes ne la gênent guère.

Destination Kiev

Le 24 août 2009, jour anniversaire de l’indépendance ukrainienne, Oksana proteste en bikini dans une fontaine de la place principale de Kiev, Maïdan, oublie sa gêne et offre pour la première fois sa poitrine au public, au cri de « Cessez de vendre l’Ukraine ! » Premier succès. Son corps devient son arme.

Dès lors, Oksana parfait son iconographie artiviste-extrémiste et le logo Femen. Elle forge l’image de marque du groupe : une jeune femme, topless, couronne de fleurs dans les cheveux, poing levé, regard noir. Un personnage symbolique, ludique et érotique, qui évoque à la fois l’imagerie catho (bras en croix, couronne christique sur le front) et révolutionnaire (La liberté guidant le peuple, de Delacroix).

Pendant ce temps, les Femen recrutent plus de 300 membres, dont Inna Shevchenko. Sous la férule de Viktor Sviatski, de plus en plus pervers-narcissique, Oksana peint des seins à la chaîne, milite par tous temps, jusqu’à -10°. Il les insulte, les gourouise, les manipule, espérant, selon ses dires, que « grâce à son comportement patriarcal, elles refuseront le système qu’il représente ». Comme le montre la documentariste Kitty Green, les filles acceptent ce comportement, considérant qu’elles « n’auraient jamais pu créer une idéologie aussi forte si elles n’avaient pas vu de près cet exemple fou de patriarcat ». L’ambiance est schizophrène.

La lutte se durcit, alors que la campagne présidentielle de 2010 bat son plein. Le poutinien Ianoukovitch revient, judicieusement conseillé par Paul Manafort, le futur directeur de campagne de Donald Trump. Face à lui, Iouchtchenko et Tymochenko, alliés d’hier, s’opposent. Dans cette bataille, les Femen renvoient les deux camps dos à dos : « La corruption est à tous les étages. »

Victorieux, Ianoukovitch instaure un état policier. Le SBU, sa police politique, traque les militantes des Femen. Arrestations arbitraires, interrogatoires musclés, clandestinité. La farce artistique tourne à la guérilla. Mais Oksana est « psychologiquement prête à être défigurée ou tuée », affirmera-t-elle à la journaliste de Crash Magazine.arrestation policière

Décembre 2011, Minsk, en Biélorussie

L’autoritaire Alexandre Loukachenko fête le premier anniversaire de sa réélection truquée. Devant le siège du FSB, Oksana, Inna et Sasha font leur show puis s’en vont. Je crois qu’elles ne sentaient pas cette opération, trop risquée. Encore une idée de Viktor, selon moi. Le soir, sur le quai de la gare, un groupe d’agents les empoigne : jetées dans un fourgon, tabassées, tondues, badigeonnées d’iode, menacées de mort, elles sont finalement abandonnées au fond de la forêt de Homiel, en Biélorussie, sous la neige, à une heure de toute civilisation. Cette nuit-là, Oksana voit la mort. Cet épisode marquera la fin du règne de Victor Sviatski.

Quelques mois plus tard, début 2012, le bataillon de femmes repart à l’assaut, coupant à la scie électrique une croix de bois en plein centre de Kiev, pour dénoncer l’arrestation des Pussy Riots. En représailles, la police politique perquisitionnent l’atelier d’Oksana et déclarent y avoir “trouvé” des fusils, des grenades et un portrait de Poutine en forme de cible. Harcelée, menacée, Inna fuit l’Ukraine, Oksana aussi.

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L’exil

Le 18 septembre 2012, les voici à Paris pour inaugurer Femen France avec Safia Lebdi, de Ni putes ni soumises. Pourquoi Paris ? « Car c’est la capitale du féminisme, la patrie des Droits de l’homme » racontera alors Oksana à Paris Match. La jeune femme va vite déchanter.

Réfugiée politique, elle demande l’asile – appuyée dans ses démarches par la journaliste Caroline Fourest. Il ne lui sera accordé qu’en 2017. Les militantes s’installent à la Goutte d’Or, dans le squat-théâtre du Lavoir moderne, dirigé par l’artiste Apolonia Breuil. La vie parisienne n’a rien d’une vie de bohème. Pour oublier la faim, Oksana peint une fresque gigantesque sur le mur du théâtre. L’exil lui pèse : la solitude, la perte de repères, les difficultés à communiquer dans un anglais approximatif.

Et puis, il y a ce malaise : « Nous pensions que ce serait simple de lier des contacts avec d’autres féministes française, mais (…) nous avons eu le sentiment d’être des ennemies. Beaucoup n’acceptent pas notre nudité. » La preuve : le 12 février 2013, à la suite de la renonciation du pape Benoît XVI, elles investissent, seins nus, Notre-Dame de Paris, avant d’être violemment évacuées et interpellées. Elles y perdront des dents et seront unanimement condamnées par la classe politique, l’écolo Eva Joly comprise, qui dénoncera une action « déplacée » et « un manque de respect pour les croyants ».

Puis, il y a cet attentat, un soir de spectacle au Lavoir moderne : un skinhead poignarde des filles au hasard dans le public. Il visait les Femen. Seules dans l’atelier en boxon, Oksana et Apolonia épongent le sang. Dans sa tête, l’artiste se répète : tout cela est de sa faute.

Femen, poing levé

La déprime s’installe, et, avec elle, les dissensions. La bande des quatre se délite. Inna, arrivée à Paris plusieurs mois avant ses camarades, a pris goût aux médias, et instauré une autocratie paramilitaire. Et « puisqu’Inna ne pouvait contrôler Oksana ou Sascha, elle les a écartées », me confie l’universitaire russe Galina Ackerman, auteure du livre Femen (Calmann-Lévy, 2013).

Pire, Inna transforme peu à peu le mouvement en une boutique de goodies sextremistes, en un « fucking big business » de plus. J’imagine Oksana, débectée par cette hypocrisie, se remémorer les popes orthodoxes de son enfance. Rien ne changera donc jamais ? Elle se sent cernée par des gens faux, des égos accros à la gloriole. Sur Instagram, ses yeux trahissent la dépression. Deuxième tentative de suicide.

Quelques semaines plus tard, le squat du Lavoir moderne est démantelé manu-militari. Le mouvement s’installe à Clichy. Oksana n’y est plus la bienvenue : « Lorsque je vais au QG, elles me demandent ce que je fais là, elles me disent que je n’ai pas le droit de venir. » Alors elle se réfugie, à nouveau, dans l’art religieux. « Je suis revenue au début et je me suis remise à peindre des icônes. »

Iconoclaste

Manger, renouveler son titre de séjour, trouver du matériel pour dessiner, tout devient une galère. Fin 2014, elle atterrit dans un atelier-studio à Montrouge, au sud de Paris. « Un petit truc avec rien, aucune déco, à part la penderie dans laquelle elle s’est pendue », décrit Apolonia Breuil dans Libération. Là, elle peint dans la solitude, confiant au réalisateur Suisse Alain Margot – qui fera un documentaire sur elle – qu’elle se demande ce que qu’elle fait encore là. Nouvelle tentative de suicide.

En 2016, elle expose ses icônes à la galerie Mansart, dans le Marais, à Paris. Si sa technique respecte à la perfection les canons édictés au VIIIème siècle par l’église orthodoxe (encollement sur bois, tempera mélangeant pigment, œuf et eau, feuilles d’or), ses sujets sont totalement transfigurés : Marie-Madeleine masturbe Jésus sur la croix, les apôtres s’arment de kalash… Mais ces icônes iconoclastes qui lui auraient valu la tôle en Ukraine attirent peu l’attention des bobos.

Quittant alors totalement le champ de la provoc’, elle accepte une commande de la Chapelle Saint-Sylvain de Nevers. Un diptyque classique, exposé dans un espace cultuel. Seuls le Journal du Centre et France 3 local couvriront le vernissage. La voici revenue quinze ans en arrière, à l’époque où elle peignait pour l’argent des prêtres. L’histoire tourne en rond, comme si elle n’avait jamais quitté Khmelnytsky…

Son titre de séjour enfin obtenu, elle s’inscrit aux Beaux-Arts. Imagine-t-elle un nouveau départ ? Ses espoirs sont pourtant douchés par l’attitude des étudiants du Quai de Conti. « Elle s’est retrouvée entourée de gamins prétentieux, racontera son professeur Olivier Blanckart. Elle était totalement hors système. En décalage. »

Juste avant sa mort, elle a exposé de nouvelles œuvres à la galerie 22 Visconti, dans le quartier latin. L’expo collective Talking about a revolution est toujours sur les cimaises.

Bonheur interdit

Depuis quatre ans, sa sœur d’arme Sasha Shevtchenko file des jours heureux en France avec son époux, le photojournaliste de renom Dmitry Kostyukov, et leur bébé. Oksana s’interdit-elle de vivre ce genre de bonheur petit-bourgeois ? Est-elle entrée en résistance comme on entre dans les ordres ?

Dans une lettre écrite à Galina Ackerman, un jeune homme se décrivant comme « un ami très proche » d’Oksana, lui aurait confié qu’elle sentait avoir perdu la grande chance de sa vie : celle de changer le monde.

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Sa révolte n’a jamais été feinte contrairement à celle des fakes qui l’ont entourée, manipulée et celles qui ont détruit son âme. « Êtes vous prête à donner votre vie pour vos idées ? », lui a demandé un jour un journaliste.  Et elle de répondre : « Mais je l’ai déjà donnée ! » / Jacques Tibéri