Le « poète de proximité » Marien Guillé prend la plume. Laissez-vous surprendre par son récit de voyage, en France. Un voyage qui ne laisse pas indifférent.

Vous en êtes à l’épisode 9 : « S’approcher – partie 1 »

 

Ça faisait déjà un moment qu’on en parlait. Et puis ça s’est organisé : cinq amis, habitants de Singapour, rencontrés là-bas du temps où j’y vivais, ont décidé de venir parcourir le célèbre circuit de randonnée de moyenne montagne Le Tour du Mont Blanc.
Ça tombait bien. C’était chez moi et je n’y avais jamais mis les pieds.
Tout d’abord, l’étonnement de me dire que ce sont des gens qui vivent à plus de douze mille kilomètres qui veulent absolument découvrir cette région alors que je ne m’y suis jamais rendu, ayant pourtant grandi à quelques heures de voiture de Chamonix.



C’est tout de même le Toit de l’Europe, bon sang de bonsoir !
L’étonnement de constater qu’effectivement, je foulais toujours les sentiers des mêmes collines provençales, alors que l’Europe regorge de montagnes. Il m’a fallu partir à Singapour, dont le point culminant est de 163 mètres, pour découvrir les altitudes. Mon baptême, ce fut le Mont Fuji, au Japon, puis des volcans indonésiens, des treks dans les montagnes thaïlandaises ou la jungle malaise… et aussi le vertige incroyable de se tenir au 50ème étage d’un building d’affaires sur la terrasse d’un rooftop bar, dans la Marina de la Cité du Lion. Ça aussi, c’était un vertige nouveau.

Donc, cinq Singapouriens – et non pas cinq gars pour rien, clin d’œil au film de Bernard Toutblanc-Michel sorti en 1967 – et moi. Six. Un autre marcheur s’ajoute à l’équipée : un Français, un artiste, qui vit en Asie depuis six ans en peignant sur les murs et en proposant des ateliers de street art. Étrange contraste quand on sait qu’à Singapour le moindre graffiti soulève des polémiques immenses et peut être puni d’emprisonnement.
Ici, en Savoie, il n’a pas emporté de mur ni de bombe de peinture. Le sac est léger. Nous avons lui et moi des petits carnets à feuilles blanches et, quand nous ne marchons pas, nous passons notre temps à les griffonner chacun à notre manière, avec des couleurs pour lui, avec de l’encre pour moi.

Shopping

Leur avion atterrit à Genève et les voilà qui débarquent à Chamonix par la navette. Premier revers : ils n’ont pas de carte sim française, impossible donc d’aller sur internet, de nous joindre, nous qui sommes déjà arrivés. On a du mal à se retrouver, c’est un choc pour eux, qui, d’habitude, organisent, prévoient et anticipent tous leurs moindres déplacements depuis leur smartphone. Une fois posés les sacs à l’appartement loué pour l’occasion, déambulation dans la ville. Ils la trouvent petite et calme. Ils s’arrêtent devant le magasin de téléphonie : « I need sim card, I need data. » Les chalets et les sommets attendront.

Dans la région de Chamonix, près d’un quart de la population est composé d’expatriés. Les gens qui bossent dans les cafés, les boutiques de montagne, les restaurants, les gîtes et les refuges, les agences immobilières et touristiques… sont russes, anglais, espagnols, australiens… Les Français qui vivent ici, qui sont nés ici, sont parfois obligés, chez eux, de parler une autre langue que la leur pour être conseillé sur un achat ou pour passer commande, pour se faire comprendre dans le quotidien de leur ville.

On s’assied tous les sept à une terrasse.
Je leur demande : « What’s programm today ? »
Ils me répondent en chœur comme un refrain appris depuis la nuit des temps: «shopping shopping !»
Let’s go Shopping!

What time is it ?

A Singapour, le shopping, c’est le sport national. Ils peuvent y passer leurs journées. Je n’ai jamais compris la capacité d’un corps à déambuler dans des boutiques du matin jusqu’au soir. Ils n’ont pas échappé à la règle ici. « We come here, all is so cheap compare to Singapore! »
Les voilà qui s’aventurent dans les rues, s’émerveillent des vitrines, explorent chaque rayon de chaque boutique, les uns derrière les autres, essaient, choisissent, passent en caisse, entassent leurs achats dans des sacs plastique. Dès que l’un d’eux découvre ou décide d’acheter quelque chose, les autres se posent la question de l’utilité de cet achat, en débattent longtemps, se renseignent sur leurs téléphones et, finalement, décident de vouloir le même produit. La boule de neige ne cesse de grossir. Les heures passent. Je n’ai aucune idée du temps, ayant laissé mon téléphone à l’appartement.
Quand je leur demande : « What time is it ?», ils me répondent en riant : « It’s shop o’clock! »

Et c’est reparti pour un tour, ça continue de plus belle ! Ils rentrent dans tous les magasins de la ville, ils se promènent, ils déambulent, ils observent, ils touchent, ils comparent, ils prennent en photo, ils regardent sur internet le prix des mêmes articles à Singapour et s’exclament encore que tout est peu cher ici. Le soleil poursuit sa course dans le ciel, imperturbablement. Ils sont passés trois fois en quatre heures dans les mêmes magasins, achètent, partent, reviennent, échangent, achètent encore, oublient d’acheter, reviennent, oublient pourquoi ils sont revenus, achètent, encore, achètent, toujours.
Arrive un moment où je les quitte pour marcher à mon rythme, en regardant les sommets perdus dans les nuages. Avec l’autre Français, nous nous attablons pour boire un coup, sortons nos carnets. À la fin de la journée, les Singapouriens arrivent, tenant des sacs à main plus lourds que leurs sacs à dos. « France is good for shopping, very cheap ah ! »

Je n’en reviens pas :

What is this ?
– This is my shopping, bro ! »

Un autre s’exclame : « Ok now trekking! And after trekking, shopping ! Again! ah ah ! »

Vêtements à recharger

Puis l’attention se tourne vers un paquet de mouchoirs oublié sur une table de la terrasse où nous buvions, au café des glaciers. À Singapour, pour réserver une table tandis qu’on va passer commande, on laisse un paquet de mouchoirs en évidence, ça veut dire « choped!« , « table réservée ». Ils le prennent en photo car, soudain, ici, apparaît une image de chez eux. Tout de suite nous sommes dans un food court à Tiong Bahru. Le voyage commence vraiment au bout de la rue, il suffit que des yeux étrangers changent notre regard.

Une fois revenus à l’appartement commence pour nous la vie domestique. Les Singapouriens rencontrent les peurs qui naissent quand on est dans un nouveau pays: L’eau est-elle potable ? Le savon dans la salle de bain est-il propre? Les draps sont-ils lavés ? Comment marche la machine à laver avec ce hublot à la verticale ?

Ils se comportent ici comme lorsque nous nous rendons à l’étranger. Ils révèlent un miroir pour s’observer chez nous comme si nous étions ailleurs. On voit la découverte dans leurs yeux, des yeux qui viennent juste d’arriver, qui sont ici, là où nous sommes depuis toujours, pour la première fois.
Ils ont tout de même fait bouillir de l’eau du robinet dans le doute qu’elle ne soit pas totalement potable.
Dans l’appartement, la box internet est prise d’assaut, les prises de courant aussi, pour mettre en charge tous leurs gadgets électroniques, leurs chargeurs, leurs batteries, leurs chargeurs de chargeurs, leurs enceintes, leurs appareils… on dirait que même leurs vêtements ont besoin d’être rechargés ! La nuit, des dizaines de petits points lumineux bleus, verts, rouges sont dispersées dans la pénombre de la pièce.

Tri sélectif

Le soir, j’avais fait la cuisine : salade de mâche à la vinaigrette et pâtes carbonara. Ils ont mélangé les deux, la salade sur les pâtes… « Yes, everything goes together ! »
Ils ont fait la vaisselle. Il y avait à droite un torchon étendu à côté de l’évier pour déposer les assiettes trempées. Ils les ont posées à gauche, directement sur le plan de travail.
Puis ils ont lancé une machine à 23 heures. C’est tellement chaud chez eux que tout sèche toujours en deux heures. Mais là… le matin, ils se passaient le sèche-cheveux pour finir le travail, dans l’angoisse de devoir emporter leurs fringues humides dans leurs sacs.
Nous avions la possibilité de laisser quelques affaires inutiles pour la marche dans un local à Chamonix. L’heure est au tri sélectif et catégorique, de l’accessoire à l’essentiel. Ils ont fait leurs sacs de 18h à 20h30, de 22h30 à minuit, et de 6h30 à 8 heures. Ils étaient toujours aussi lourds !
– « Hello bro, still packing ?
– Oh packing is done already ? Oh…
»

– « This smells a room of men ah! You should open the window lah!
– Ayioh, no, so cold outside !
»

Ce matin, le ciel est dégagé. On voit tous les sommets du massif, dans leur robe de neige et de roche. A cause des nuages, il a fallu attendre 24 heures avant de voir le sommet du Mont Blanc dégagé. «Mont Blanc ! Mont Blanc…» Ils étaient tous venus pour ça ; ils ont attrapé leurs appareils photos, déplié leurs trépieds, ajusté leurs objectifs, réglé l’exposition, l’obturation et la lumière, clic clic clic clic clic clic ; leurs yeux n’ont rien vu que des écrans, mais ils brillaient de la lueur d’un enfant qui découvre le jour.
Pour ma part, je suis resté cinq minutes de plus sur le balcon pour regarder la vue sur les montagnes. Je n’avais aucun appareil photo, le dos tourné à la pièce. Quand j’ai repassé la porte vitrée, ils m’ont demandé: «Are you smoking outside ? »

La baguette, c’est trop bon

L’heure passe. Nous sommes deux à être prêts et les pressons un peu, la journée sera longue, la première est toujours la plus dure, et il faut arriver avant la nuit.
« Hum… I need another fifteen minutes for packing last… Ah ah »

Avant les premières foulées, on s’arrête prendre un casse-croûte. La boulangère nous dit qu’on a de la chance, aujourd’hui : « Il fait presque bon ! » Ils achètent des baguettes, sans rien, qu’ils croquent comme un sandwich vide, en les tenant dans leur sachet, sur lequel on peut lire « comme du bon pain », qu’ils s’entraînent à répéter le mieux possible avec l’accent français pendant les premières centaines de mètres, le long de la route des Houches.
« Baguette is so sweet ! »

On passe devant la « Route des Gens ». La Poste. Le Cimetière. Le Fournil d’Eric. Le sommet couvert de neige nous regarde de toute sa blancheur. Les maisons ont toutes des toits de chalets. Un homme au regard vide, cheveux ébouriffés, mange un sandwich assis sur le banc de l’abribus. Un gros chien monte la garde devant un gîte inondé d’une pluie de soleil. Des pas, encore des pas, chaque mètre se gagne dans une majestueuse lenteur. Dès qu’une première vue pleine de lumière sur la chaîne du Mont Blanc apparaît dans le ciel bleu, une pause s’impose. L’un des cinq aventuriers asiatiques a emporté avec lui son trépied, pour installer son appareil photo et commander à distance la prise d’image. Nous voilà bons pour une séance photo devant les sommets.



Ça grimpe encore. Sur le chemin, ils s’émerveillent devant les bennes de tri : « Is that trash bin ? », s’étonnent que tout le monde fasse pipi dehors : « Oh here in France people go to pee everywhere ah ah », que les vaches mangent les fleurs, que les villages traversés durant la journée soient presque vides : « Is it a dead city… ? Where are citizens ? Nobody here… I want to see locals ! »

Un gros gâteau crémeux

Dès qu’ils voient un nouveau paysage, ils s’écrient : « Hey, let’s take a shot ! Hey, let’s take a selfie ! » Ils ont une troisième main greffée à leur main droite : c’est leur téléphone.
Les fleurs envahissent les champs. Ça grimpe. Ça grimpe. Les remontées mécaniques se tiennent immobiles, vacantes, au-dessus des pentes d’herbe et de pâquerettes. La piste, même rouge, reste verte tout au long du printemps. Les chants d’oiseaux ont pris le dessus sur les propulseurs de télésièges. Les marcheurs que l’on croise ont le pas rapide, le souffle maîtrisé. Les bâtons en aluminium claquent sur la sente encore boueuse. Au loin, paraissant si proche, les dômes de Miage ont la tête dans les nuages. Le Mont Blanc se dessine comme un gros gâteau crémeux, une meringue entamée. La plus majestueuse des meringues dans la vitrine de la boulangerie céleste, croquée par un nuage-souris, léger quand il passe dans le ciel, à la vitesse du vent.
Les sommets semblent si proches, mais à quelle distance se trouvent-ils en réalité, à combien de périls d’ici ?

Depuis plus d’un siècle, on essaie de s’approcher de ce sommet à la pureté vierge. Les hommes ont construit des lignes de chemins de fer – voulant même aller jusqu’au sommet, des refuges sous les falaises et les crevasses, des restaurants d’altitude, des téléphériques, des tramways de montagne, ils grignotent petit à petit, par bouchées de ciment, de bruit et de travaux, à grand appétit, sur la nature, le silence, les paysages, le souffle de la vie. Ils vont jusqu’à se servir dans l’écuelle des nuages. Toujours on a construit plus près, plus haut, plus proche. Mais ce genre de sommet glace toutes les tentatives de conquête. Sa colère sommeille sous ses draps de neige. Il n’a pas besoin de se défendre. Il est fait pour vivre en paix. Il peut emporter un corps aussi vite que la neige se met à tomber.

Ca monte et ça monte

Ce genre de sommet ne peut se conquérir comme on aménage une vallée ou un bord de plage. On ne peut que s’en approcher, pas à pas, dans le silence, le froid et le vent, dans l’effort de nuits froides, de réveils à l’aube, de pas lents et silencieux, qui dorment presque légers sur la neige, on ne peut que s’en approcher à la vitesse de notre lenteur, à la maîtrise de notre recul, à la force de notre délicatesse, de notre fragilité, de notre vulnérabilité, à la lumière de notre persévérance, de notre abandon. On ne peut que s’en approcher, mais surtout ne pas y rester, non, ne pas y planter sa présence comme on plante un drapeau, ne pas demeurer. Personne ne dure au sommet, sauf la blancheur, le silence, et ce sentiment d’éternité, proche du ciel. On ne peut que passer, furtif, comme la chance et le temps d’être vivant.

Ça monte et ça monte encore. On passe des rivières, des champs, des sentiers de forêt. Nos yeux plongent dans des vues infinies. En direction des Contamines, on avance sur la route du sel, un chemin emprunté dans l’Antiquité par un peuple celte qui y transportait, à dos d’homme, le sel indispensable à la fabrication du fromage.
Sur le chemin de Saint-Gervais, une dame qui sort de sa maison nous salue : « Je l’ai fait 4 fois le tour du mont blanc ! »
« Oh bro, I can see local people ! Nice ah ! »

Les chiens aux aguets

Les Singapouriens peinent à grimper, à avancer, à se propulser avec leurs bâtons, à respirer avec leurs sacs énormes coincés entre leurs dos et leurs ventres. Ils ne sont pas entraînés ; comment pourraient-ils l’être? Le point culminant de leur pays est une petite colline au-dessus de la mer qui grimpe péniblement à 163 mètres d’altitude !
« Gougel Mapsss say 4h10 walking time, bro. »

Les sommets alentours sont immenses. Ils nous encerclent comme une étreinte rocheuse. La neige est encore bien accrochée.
En fin d’après-midi, avant la dernière montée, derrières les clôtures, les lapins lorgnent les potagers avec gourmandise. Mais les chiens sont aux aguets.

Quarante-cinq minutes plus tard, en arrivant au refuge, durant les derniers pas, épuisés, les Singapouriens redeviennent singapouriens :
– « Hope I can share that pic on Facebook…
– Yeah ! Can’t wait !
– What about the wifi ? Password ?
– What ? Wifi in the middle of the mountains ? You crazy guys…
– You’re joking bro ?
– There is no wifi ? Oh shit…
– But we are in mountains. 2 560 meters high !
– No wifi, it’s a choice : they could do wifi, but it’s to protect Nature…
– Oh no wifi… No wifi… Shit…ayioh, it’s not good… I have to text my family my girlfriend my friends my mum… to say I am safe !
»

Sans même prendre le temps de poser leur sac, de souffler, de se déchausser, sans même réaliser qu’ils sont arrivés, ils sont déjà repartis à la recherche du selfie idéal ; avant même les étirements, le repos, le cri de joie, le partage de la satisfaction… c’est le clic sur le téléphone avant la tape sur l’épaule.

Manger français

Nuit au refuge de Nant Borrant, tenu par la même famille depuis cinq générations. Les vaches ont des noms de poèmes : Tarines et Abondances. Leurs cloches sonnent tandis qu’elles broutent l’herbe, observent les marcheurs, se disputent leur place au sein du troupeau.
Les vaches s’accroupissent, s’étirent, se battent, se font des croches-cornes, se marchent dessus, et regardent les visiteurs avec des yeux qui ruminent le ciel, l’air et l’espace. Leurs cloches ont tinté toute la nuit. Elles déjeunent des pâquerettes, de gentiane, d’achillées et de callunes.
Leur regard connaît l’horizon, les grands espaces et les sommets, mais aussi les ciels bas et les nuages.
Oui, ces vaches ruminent aussi les nuages avec leurs yeux.
Au menu pour se requinquer : gratin dauphinois, soupe, tomme de Savoie, saucisses, tarte aux pommes. Après dix heures de marche le soleil sur les épaules, un repas chaud fait du bien.
A table, les Singapouriens découvrent l’art de manger français. Ils font tomber le moulin à poivres en voulant s’en servir. Ils ne savent pas comment manger certains plats qu’on leur sert. On leur demande d’empiler les assiettes après la soupe, ils empilent même celles dans lesquelles ils n’ont pas encore mangé le plat principal. Nous discutons de plein de choses, de leur vie, de leur pays, du notre, et de ces drôles d’espaces où on se rejoint au-delà des frontières, par le lien d’un territoire invisible.

Après le dîner, c’est la première douche en refuge, la première lessive au petit lavabo des toilettes. Cependant, hors de question de garder des vêtements sales. Elle a emporté un étendoir de poche avec des pinces et un cintre. Elle installe ses vêtements tout juste lavés au-dessus d’un petit chauffage. Elle fait la grise mine, ça ne chauffe pas beaucoup. Nous sommes à 2600 mètres.
Dans des heures volées à la marche, on écrit. On s’est arrêté. On a enlevé ses chaussures. On continue d’avancer, avec son stylo sur le papier. On fait des heures supplémentaires, d’un effort autre.
Quand la nuit tombe, le ciel ne devient pas noir, mais blanc. Une crème de lait. Et les tâches de neige sur les sommets s’éclairent comme des miettes de lumière dans l’obscurité.
Le torrent et les cloches des vaches ne laissent pas la nuit dormir paisiblement.

Un père de famille vêtu d’un jogging moulant et d’un bonnet, prêt à se lancer sur le circuit en course à pied, passe un coup de téléphone sur la terrasse du refuge : « Je te souhaite une bonne journée ma chérie, tu fais bien le cheval, d’accord ?! »

Les yeux qui viennent d’ailleurs

Qu’est-ce qui nous pousse à quitter nos proches, notre confort pour aller se briser les épaules et les mollets ? De quel souffle, qui échappe au quotidien, cherche-t-on à se remplir ? Quelle écorchure nous pousse à partir les deux pieds sur la terre, le corps en avant ?
Sur la route on croise les premières grandes cascades de l’été, celles qui naissent de la fonte des neiges. Le torrent déverse, se cogne à la roche. Se fraye un lit jusqu’à la vallée dans un fracas assourdissant. Les bergers dans les alpages se crient dessus du bout du champ à l’autre, un bâton dans une main, un téléphone dans l’autre.
Ce circuit, Tour du Mont Blanc, traverse trois pays : l’Italie, la France, la Suisse. Il faut ajouter un quatrième, la présence de Singapour qui se décale ici, en Europe, à travers la venue de cinq jeunes marcheurs, deux gars, trois filles. Pour nous, les Français, c’est l’occasion idéale de (re)découvrir notre pays à travers des yeux qui viennent d’ailleurs.

Aujourd’hui, nous faisons nos premiers pas du circuit dans la neige. On accroche bien les bâtons, on se tient droit. On avance. À chaque pas on marche dans les traces que d’autres ont laissé en dessinant déjà un chemin dans la blancheur. On se suit sans se connaître. On pose ses pieds sur des milliers de pas, sur les empreintes qui sont déjà une mémoire. L’histoire d’une longue marche ininterrompue depuis une saison déjà. L’histoire d’une longue marche de gestes répétés pas après pas par des milliers de corps en quête d’un même lieu, d’un même but, tous unis dans ce même mouvement d’avancer, inlassablement, depuis que l’homme se tient debout.
– « Is it your first time walking on the snow?
– On natural snow, yes.
»

Je regarde mes pieds

Lorsque je disais que les Singapouriens rechargeaient tout durant la nuit, même leurs vêtements, je ne croyais pas si bien dire : l’un d’eux a un bonnet bluetooth. Je m’en rends compte en marchant. J’entends des sons, comme une petite mélodie qui siffle dans les oreilles, c’est troublant ici, en pleine montagne, ça ne provient d’aucun téléphone, je continue de marcher puis, tandis que je passe près de la tête d’un des singapouriens, la musique est plus forte. Je regarde sur le bonnet de mon collègue, marcheur d’un troisième type : une petite bosse bleue se dessine sur le côté, comme une poche cousue dans la laine. Je lui demande :
– « Hey you have music in your cap, bro ?
– Yes bro, it’s a bluetooth cap…

Je suis abasourdi, c’est la première fois que je vois ça. Un bonnet avec une mini-enceinte bluetooth, connecté à son téléphone, collée à l’oreille…
« Ah ah! I am singaporean, bro. »
Plus loin, je regarde mes pieds. Dans la neige avance doucement un minuscule scarabée bleu qui tente de gagner l’herbe verte avant la nuit.

La brume ressemble a de la vapeur de neige, comme un corps de fantôme qui quitte la terre, petit à petit.
Traverser le Pas des Dames. Gravir les chemins de neige deux heures durant en discutant avec Richard, québécois à l’accent chantant, grimpeur en parka rouge. Parler de voyage, d’immigration, de politique et de Fred Pellerin. « On voit ça d’un très bon œil, nous, que des français ou francophones viennent s’installer chez nous. Ça nous permet de consolider notre langue. Parce que, de partout, l’anglais tente de plus en plus de nous assimiler. On résiste, quoi. On est un peu les gaulois d’Amérique du Nord ! Les raconteurs sont là pour créer des ponts… »
Quelques leçons de Québécois : la nuit se dit la noirceur, on a entendu se traduit on s’est fait dire, un truc chiant, c’est poche, ou c’est plate quand on a un peu de compassion.
On avance sur la neige doucement, à pas de neige. Déjà 2 000 mètres d’altitude. C’est la fin du printemps, les marmottes sortent de leur terrier.

Boire, uriner

Je suis fasciné par les marmottes. Cette capacité à disparaître, à hiberner pendant plus d’un hiver, à réguler sa température corporelle, à se réveiller uniquement aux beaux jours.
C’est peut-être ça qui nous différencie vraiment de l’animal : il nous est difficile de disparaître, même temporairement, de la surface de la terre. Dès qu’on essaie, on est recherché, on est empêché, on n’en a pas le droit, on doit toujours rendre des comptes, on ne peut pas décider de se mettre à l’abri pour de longs mois sans rien dire à personne, et dormir pendant deux saisons. Non, chaque jour nos yeux s’ouvrent, on ne peut pas les fermer plus d’une nuit, même longue, chaque jour il faut se lever, se mettre sur ses deux pieds, il faut aller se passer de l’eau sur le visage, boire, uriner. Chaque jour, il y a quelqu’un qui nous attend quelque part, chaque jour le téléphone sonne, le courrier arrive dans la boîte, tandis qu’une marmotte peut hiberner pendant six mois, rester au fond de son terrier, faire semblant de ne plus être en vie, ne plus avoir besoin de se lever, de s’activer, de chercher de la nourriture, de survivre… Nous, on ne peut pas hiberner sur du long terme, hiverner, se couper du monde, ne plus rien avoir à faire, ne plus se laisser emmerder par qui que ce soit… C’est ça notre différence avec l’animal : on ne peut pas disparaître sans que ça se voit !

La marmotte qu’on a rencontrée ce matin me regardait avec ce petit air de vainqueur, cette malice, cette joie de savoir qu’elle pouvait se retirer du monde à chaque saison sans n’avoir rien à y perdre. Je l’enviais. Elle était plus riche que moi, moi qui devais chaque jour m’épuiser avant de pouvoir dormir, enfin. Elle, elle endormait son existence sans que personne ne se soucie de la déranger. Le sifflement qui s’échappe de son terrier est un chant de béatitude inébranlable.

– « Do you like snow, guys?
– I do like snow but… not mountain snow… I prefer mall snow…
– In Singapore we have snow in shopping mall… Jurong !
»

Passé le Col du Bonhomme, on marche entre neige et brouillard. On est dans une mer de brume, une mer à 2 443 mètres d’altitude. Parfois la brume et la neige s’épousent à tel point qu’on ne voie plus rien, qu’on a l’impression qu’il n’y a rien au-delà d’où on se trouve, que tout a disparu et que nous allons disparaître à notre tour si nous avançons encore. Vient la pluie. On la sent, mais on ne la voit pas tomber. Il n’y a pas de flaque d’eau sur la neige.

Le mal de mer

Si on regarde attentivement la neige on voit des dizaines de lignes continues, des traces de pas, comme des veines, des nervures, la paume d’une main. Parfois la neige revêt des teintes de pourpre et d’ocre, comme si la terre qui dormait en-dessous se réveillait doucement et envoyait à la surface de la buée de terre, de longues traînées de buée, d’oxygène, le souffle haletant de la terre qui espère, chaque année encore, le retour du printemps.
Le refuge de la Croix, complètement entouré de neige, se dessine soudain dans la brume comme un navire derrière les nuages, une île toute en bois sur l’océan de brume.
On ne voit absolument rien tout autour ; l’ivresse de la marche, quatre heures dans la neige, me fait tituber lorsqu’on s’arrête sur la petite terrasse en bois, comme lorsqu’on remet pied sur la terre ferme. Plonger ses yeux dans la brume peut alors donner le mal de mer.
Dans les refuges, la vie est chaleureuse. Des dortoirs, des repas, des douches parfois chaudes, des dizaines d’autres marcheurs du monde entier. Une ambiance de fête. Des paroles qui fusent dans tous les silences. Des repas bruyants comme une ville, au cœur des montagnes.

Dès qu’ils rentrent quelque part, la première chose qu’ils ouvrent, c’est leur téléphone, pour tenter de capter le wifi. Avant même d’ouvrir leurs bouches pour dire bonjour, ou pour se féliciter d’être arrivé, il y a un grand silence : ils se tiennent encore debout, à l’accueil, on n’est même pas encore venu s’occuper d’eux qu’ils cherchent déjà le wifi sur leur téléphone, tous en même temps.
La première chose qu’ils font lorsqu’on arrive dans un refuge, c’est trouver un endroit pour mettre le téléphone en charge. « Phone charging ! Phone charging ! » C’est le premier geste, même si la fatigue les enveloppe complètement. Chaque matin, en se retrouvant au petit déjeuner, ils ne se demandent pas s’ils ont bien dormi, ils ne disent pas : « Good sleep, bro ? », mais : « Did you charge your phone propely ? », puis : « How will be the weather phone reception today ? »

Sans joie, sans politesse

Ils ne connaissent pas le mot de passe du réseau – virtuel – ni celui – réel – pour saluer – c’est bonjour, mais chez eux, la politesse est en option.
Ce n’est pas une remarque raciste ni un jugement, c’est un constat culturel : chez eux pas de politesse démonstrative. Ils en n’ont pas besoin pour savoir qu’ils se respectent entre eux. C’est un peuple qui va droit à l’essentiel. A Singapour, quand on rentre quelque part, on s’attend à être servi, et on paye pour ça. Un point c’est tout.
Aux jeunes saisonniers enthousiastes qui viennent travailler ici dans la fraîcheur des montagnes, ils les apostrophent, incompréhensifs, presque autoritaires, les regardant d’un air pouvant dire : « Je ne devrais même pas avoir à t’appeler », leur lançant des yeux ronds : « water ! hot ! » Pas de phrase, pas de s’il-vous-plaît-merci, juste ce dont on a besoin, le strict minimum de parole, sans joie, sans politesse.

Après une bonne boisson chaude, après avoir mis les vêtements à sécher, après avoir posé les chaussures près du poêle, je reviens sur la terrasse fixer le paysage absent, complètement avalé par la mer de brume.
Un groupe de marcheurs assis à côté de moi ouvre d’autres yeux sur cet instant magique :
– « Holà, c’est pire qu’avant !
– Ouais, ça c’est un peu raté niveau paysages !
– Ah c’est difficile à prévoir…
– Tu sais que y’a des voyages où ils se font rembourser s’ils n’ont pas de soleil… »

Au menu ce soir : la fameuse tarte au beaufort. Et leçon de prononciation des fromages pour les Singapouriens.

Troisième jour

Après toute une soirée dans le brouillard, celui-ci se lève enfin. Le ciel est passé du jaune d’or au rose puis au rouge, des poches de bleu sont apparues. Enfin, comme un tableau juste achevé qu’on dévoile derrière un tissu, le brouillard fuyant a fait apparaître tout le paysage de la vallée, les mille sommets en face que personne ne pouvait soupçonner dans la brume, les étendues de neige fraîche. Au matin, le ciel est clair, d’un bleu franc et sans détour, le monde s’éveille, le soleil inonde peu à peu le paysage. La lumière tient à peine dans la blancheur, tant l’une révèle l’autre. Pas un nuage. Pas un bruit. Richard, le joyeux Québécois de la veille, franchit à ce moment-là la porte, et, s’avançant sur la terrasse, me regardant, souriant, montrant le paysage en écartant les bras comme si c’était lui qui avait peint ce tableau, s’exclame comme s’il avait attendu toute la nuit de pouvoir parler, d’une voix chaude habillée de son accent chantant : « Hein… (mesurant son effet) Je l’avais commandé ! »
Plus tard, sa femme arrive à son tour :

« C’est spec-ta-culaire ! C’est pour ça qu’on vient ! Qu’on fait l’effort ! »

Avant d’ajouter, à l’attention de l’assemblée déjà grande en cette heure matinale, pour admirer la vue depuis la terrasse : « Le gars du refuge, il m’a dit qu’on a eu de la chance. Les douches a plus de 2 400 mètres, c’est rare ! »

Qu’y a-t-il de plus important, de plus significatif pour notre vie, aujourd’hui, que d’être là, d’ouvrir les yeux, et de se mettre à marcher ?

« Before we go, let’s take a shot, guyyysss ! » Le Singapourien photographe s’active à installer son trépied sur la neige. Un autre scrute les sommets comme s’il cherchait à atteindre le mystère de la vie, et s’écrie : « Wait wait that landscape looks fake. Why is there more snow down where you’re walking than up in the mountains? »
Ne connaissant pas la France – ce qu’on pouvait y trouver, quel serait le climat, les conditions d’hébergements… – les Singapouriens, prudents comme personne, venant du pays de la prouesse technologique, ont apporté quantité phénoménale de gadgets d’une essentielle inutilité: un sèche-cheveux, un mini-fer à repasser électrique, des enceintes bluetooth, des étendoirs en plastique, des cintres, des pieds d’appareil photos, des dizaines de produits de beauté, de crèmes, de lotions, de paquets de lingettes pour les pieds, un déshumidifiant aussi lourd qu’un modem internet, des chargeurs autonomes universels et des chargeurs nomades pour leurs téléphones, des adaptateurs et des tas d’autres choses que je n’ai pu identifier.

Ils vivent une aventure

Rien de tout cela ne faisait d’eux des meilleurs marcheurs… Il leur fallait tout porter, leurs sacs étaient lourds et longues les dénivelées ! Sur leur lit, le soir, dans les refuges, ils déballaient tout leur sac, pour trier à nouveau leurs affaires, et tout remettre dedans. Le lit était tellement envahi de gadgets que je me demandais où ils pouvaient dormir s’ils devaient ne pas les ranger de toute la nuit.
Avant de s’endormir ils se passaient d’innombrables baumes, crèmes et lotions sur les pieds. Comme des enfants ils couinaient joyeusement : « pain » en montrant leurs pieds… Ils ont mal mais ils sourient. Ils vivent une aventure. Ils iront jusqu’au bout.

Sous les couches de neige
Qui bordent le chemin
On entend le bruit de l’eau
Des cascades qui coulent
Du sommet vers la vallée
Sous la neige qui fond
Elle-même deviendra eau courante
Constante et généreuse
Toujours en mouvement
La neige ne meure jamais
Elle se transforme
Toujours elle se régénère
Elle redevient ce qu’elle a toujours été
Blancheur et transparence
En mouvement, un même corps
L’un immobile, l’autre fuyant, dévalant les roches

*

– « Oh we are 2565 meters high! So impressive lah! »
Au fil des jours, les kilomètres défilent, s’enfilent, s’avalent, mais ne se ressemblent pas.
La marche est difficile, mais chaque pas nous enivre un peu plus. La fatigue et le ravissement se marient dans nos sueurs et donnent l’ivresse des foulées, à boire à pleine lampée. Chacun va son rythme, chacun s’arrête pour s’émerveiller, prendre des photos, avec un appareil, avec son téléphone ou avec ses yeux.
Dès qu’on s’arrête à un point de vue, ils ne regardent pas le paysage : ils ouvrent la galerie de leur téléphone pour contempler les photos qu’ils ont faites sur le chemin.
– « Off your phone bro, look up that landscape !
– Yeah, yeah, looking is done, done…
»

Prendre une douche

Les sentiers de randonnée européens n’ont rien à voir avec les trails ultra-balisés d’Asie. Nos amis singapouriens pensaient que le Tour du Mont Blanc ressemblerait à ce qu’ils avaient pu faire dans les Annapurna, accompagnés de guides, sherpas et coolies. Ici, ils doivent porter leur sac eux-mêmes – qui s’alourdit à chaque achat de shopping, se débrouiller pour trouver le chemin, calculer les temps de marche, porter les provisions, anticiper les arrivées tardives… jamais ils n’avaient fait un trek comme celui-là. Il fallait les voir traîner leurs pieds avec leurs sacs trop chargés, leurs bâtons dont ils ne savent pas se servir en zigzagant sur la route de gauche à droite, même sur terrain plat, pour moins se fatiguer. Il fallait les voir randonner en regardant Gougeul Mapsss toutes les cinq minutes sans pour autant comprendre pourquoi il était impossible de localiser exactement notre position ni de repérer sur l’écran de leur téléphone le sentier sur lequel nous étions. Ce n’est pas le chemin qui les intéresse, c’est la capacité technologique à pouvoir le tracer jusque dans ses moindres lacets. C’est la maîtrise de l’outil digital qui permet de savoir à tout moment où nous sommes.
Ils ont l’habitude que tout fonctionne, tout le temps, toujours. Pour une panne de métro, un ministre des transports démissionne. C’est dire !
Ce qui pouvait, à la rigueur, les faire avancer plus vite, se presser pour accélérer l’heure d’arrivée, c’était l’espoir de prendre une douche. Chaude, évidemment.

Égarés

Marcher à un rythme inférieur à celui qui nous est naturel demande une énergie folle. En fin d’après-midi, les ayant attendu trop souvent, trop longtemps, nous étions partis devant rejoindre le refuge, persuadés qu’ils nous rattraperaient. Le sentier filait tout droit dans la neige, il n’y avait qu’à glisser. Suivre le soleil et les marmottes, puis tourner avec les bouquetins. Et pourtant. Une heure passe. Rien. Deux heures. Toujours rien. Richard, le marcheur québécois, avait souhaité qu’ils arrivent avant la noirceur. La responsable du refuge était prête à faire partir un hélico. Dans un français excellent, le chef de la sécurité civile m’avait expliqué au téléphone les conditions de secours.
Ne les voyant pas arriver, nous sommes redescendus à leur rencontre. Nous les avons trouvés égarés au bord du chemin, sans plus aucune force dans les jambes, dans les yeux, dans le ventre. Sans plus une goutte d’eau, au milieu de la neige. Ils s’étaient perdus au col, n’avaient pas vu les panneaux. Ils avaient tout subi. Epuisement. Tremblement. Vomis. Saignements. Malaises.
Ce soir-là, on les avait presque perdus. En montant les derniers mètres avant de pousser la porte du refuge, l’un d’eux s’écrit: « Why this is so hard ? In Singapore we have escalator! »

Whatsapp

Ils sont arrivés comme des blessés de guerre, des survivants, le visage aussi blanc que la neige, les yeux rouges, titubant sur les jambes, vidé de leur propre corps.
Entre deux sauts de bouquetin sur la neige, ils firent leur entrée triomphale, avec la nuit, dans la salle à manger du refuge où la soupe était encore chaude.
Avant même de poser leur sac, de venir s’asseoir à table et de ressentir en eux la sensation d’être en sécurité – la devise de Singapour est « safety first », avant même d’éprouver la satisfaction d’avoir atteint l’abri et le soulagement de ne plus avoir à faire un seul effort supplémentaire jusqu’au matin, l’un d’eux a vérifié qu’il n’avait pas perdu son appareil photo, deux autres ont immédiatement mis leurs téléphones en charge, le dernier s’est inquiété du wifi. Ils faisaient tout comme chaque jour, agissant comme s’il ne leur était rien arrivé, comme si tout allait bien.

Comme si leur devoir était de souffrir en silence, de nier l’évidence, de ne pas regarder en face l’épreuve qu’ils traversent. Même à l’article de la mort, ils mettent leurs appareils à charger avant de s’asseoir. La vie de leur smartphone compte davantage que la leur. « Go whatsapp, go whatsapp ! » Oui, tout de suite, écrire, prévenir leur famille, leur proches, leurs facebook friends, leur twitter followers, leurs instagram contacts qu’ils sont en sécurité, qu’ils sont vivants.
« – Oh my god… There was so many opportunities for us to die today…»

Quatrième jour

 

Et puis nous partions, toujours tard. L’aube était déjà loin derrière alors que nous aurions dû commencer la journée avec elle. Nous avancions et toujours revenait cette question : « But where is Mont Blanc ? Where is Mont Blanc ? »
Ils étaient venus pour le voir, pas forcément pour marcher autour. Ils pensaient qu’ils le verraient tout le temps ce sommet, qu’on resterait tout proche, qu’on serait à ses pieds, qu’on lui ferait de gros câlins. Mais c’est une bête sauvage, féroce, dangereuse. S’en approcher, c’est tout ce qu’on peut faire. Combien de périls pour la toucher !
Ce qui leur plaisait, c’était de s’arrêter souvent, de prendre beaucoup de photos, de passer du temps avec leurs téléphone, de se montrer leurs photos, de regarder des vidéos des chemins qu’on avait parcouru, de nos glissades dans la neige. Tout de suite mettre une distance, un écran, entre leurs corps et la terre. S’observer en action. Vivre l’aventure, mais de loin.

Pourtant, ils ne se plaignaient jamais et enfilaient les kilomètres à leur rythme, sans broncher. Le soir, ils rigolaient à table, tous ensemble, des difficultés de la journée, des passages ardus, des peurs qu’ils ont pu avoir en glissant sur la neige ou en escaladant la roche.

Pour découvrir une région, se laisser enivrer par elle ?
Ou bien pour la « faire », comme on « fait » une rando, une promenade, un séjour, un trek comme on « fait » le Mont Blanc ? Comme une performance qu’on accroche dans notre vitrine à trophées ?
Est-ce qu’on part quelque part, est-ce qu’on atteint un endroit pour le visiter ?
Ou est-ce que c’est lui qui nous visite ? Lui qu’on laisse nous visiter, nous transformer, nous éblouir. Nous faire, nous défaire, nous refaire…

Plus chez nous

« Oh! Gougeul Mapsss say there is no way this side, you’re sure we are not lost, bro ? »

Sur les sentiers, on croise du monde. Des gens seuls, des groupes d’amis, des groupes organisés avec un guide qui explique la vie des marmottes et le nom des fleurs. Avec la belle saison qui arrive, les pistes s’ouvrent, les balisages renaissent, les cols sortent de leurs manteaux de neige. Le monde entier vient ici compter ses pas sur les sentiers du TMB.

Bonjour… Buongiorno… Hello… On ne sait plus quelle langue parler. A force de discuter avec les singapouriens, je me surprends à dire bonjour en anglais à mes compatriotes. Chaque rencontre avec eux est l’occasion de raviver la fierté de la langue française.

« – Ah ouais, oh là là nous on a eu que des étrangers jusque là !
– Bon en même temps, on n’est plus en France, là ! En Italie, on n’est plus chez nous !

Ouais non mais je veux dire Canadiens, Américains, Chinois, on a eu que ça – reprise de souffle, coudes appuyés sur les bâtons, visages étiré par l’essoufflement – vous faîtes le tour aussi ? »
Certains montagnards challengers décident de faire le tour plus vite que tout le monde et n’ont pas le temps de s’arrêter car ils ont encore je-ne-sais-pas-combien-de-kilomètres avant d’arriver…ce circuit est réputé – et on le sent le long des chemins – pour être un territoire de la performance individuelle et compétition.

Vitesse

Une fois par an a lieu une course à pied mythique, l’utra-trail, où des challengers du monde entier viennent s’affronter, affronter la montagne et s’affronter eux-mêmes sur ces 160 kilomètres de roche, de neige, de vent, de nuit et de sueur.
Le record de temps pour cette course est d’environ 20h pour le chemin que nous achèverons en un peu moins de 10 jours.
Tout au long de l’année, des gens s’entraînent, seul ou en groupe, pour se mesurer à la montagne. On les voit courir, souffler, se suivre, se stimuler, se dépasser. On voit leurs tenues, leurs bâtons de trails, leurs départs aux aurores, leurs visages exaltés et exténués, en quête de puissance.
Leurs appareils accrochés au bras pour mesurer leur rythme cardiaque, leur vitesse moyenne, leur performance réelle de terrain, le nombre de pas effectués, les données du sommeil, la cardio-fréquence, le rapport puissance/calorie, la progression quotidienne.
Un peu comme font certains Singapouriens… « So we managed 12 kilometers in 7h50… So, calculating our performance… is… oh… Tomorrow need to improve ah ! »
Demain, nous traversons le col de la Seigne et nous passerons en Italie.

Cinquième jour

 

« Gougeul Mapss say we are about 5 minutes away to the refuge ! »
Ca y est nous sommes en Italie et l’anglais se parle avec l’accent italien, c’est chantant, joyeux, irrésistible. Sur la route, nous avons croisé de drôle de bêtes : ils n’avaient jamais vu un âne en vrai. Curieux de toutes ces caméras tourné vers lui, l’animal s’est avancé vers nous. Ils ont pris peur.
Je sors d’un sous-bois, traverse un champ. Une vache énorme me regarde avec ses petits yeux noirs. Le sommet enneigé semble pousser dans le lointain, derrière le village. Il attrape déjà la lumière du soir. La cloche sonne à l’église. Six heures m’accueille au village. J’arrive quelque part. Qu’est-ce que ça veut dire, arriver quelque part ? Qu’est-ce qu’on quitte ?
Je suis là.
Où est-ce que j’étais avant d’être ici ?
C’était quoi, cet espace fini, qui était tout sauf ici ?
Ici se trouve ici.
Et je ne suis nulle part ailleurs.

Après quatre jours dans les montagnes, on revient dans une petite ville. Ils se précipitent sur la vitrine de la première boutique que l’on voie en criant « Shoooping, shopppping ! »
Malgré tout, le besoin de prendre une douche, d’aérer ses affaires, de poser son sac et de se connecter au wifi est plus fort que l’impulsion dépensière. On se dirige vers un vieux bâtiment au cœur de la ville. Ce soir c’est grand luxe : nous allons à l’hôtel. Là encore, ils se demandent si les savons et les serviettes fournies sont propres.
Nous sommes répartis dans deux chambres séparées. Ils sont perdus quand on leur donne les deux trousseaux de clés. Personne ne monte avec nous pour montrer les chambres. L’aventure continue dans les escaliers.
On est dans une ville, ils vont peut-être pouvoir aller faire du shopping. Ils se renseignent.
– « What? There is no supermarket around… Not open after 7pm ?
– You really need to go shopping tonight ?
– Yea bro, I need to recharge my shopping meter dropping !

On sent la désillusion et l’abattement sur leurs visages. Puis, pendant le repas, l’espoir revient :
– « For your information, I asked : supermarket opens at 8 am !
– Yeah, let’s go shopping !
– But how can you do for shopping all day ?
– How can you do for trekking all day ?
– Come Marien, we’ll teach you how to shop! It’s very easy-lah ! »

Shopping

Ils vont m’apprendre à faire du shopping !
– « Yes Marien, one day you will come back to Singapore… Then we organise a trek through the city! Inside all the shopping malls !
– We go everywhere, Jurong, Tampines, Bukit Batok, Choa Chu Kang…
– We walk from one shopping mall to another one, and, in some of them, we spend the night, not sleeping but shopping, drinking, eating…
– If it’s raining sometimes, can stay inside, not getting wet! If it’s hot, can stay inside, aircon on…if hard, can stay inside, take escalator… Ah ah !
– And buy food everywhere also can, no need to carry… If running late, can take bus with Ez-link card, bro…
»
Ça me donne une idée d’histoire, je commence à improviser :
– « Listen, this is the story of 5 singaporeans and 2 french guys… ils me coupent la parole…
– And they go shopping! Ah ah !
»

Un Singapourien ne mourra pas dans son lit, accroché à son téléphone, non, il mourra fièrement en faisant du shopping dans un mall jusqu’à son dernier souffle!
Ici, ils sont perdus. Ils ne savent pas comment faire. Ils ne sont pas chez eux. Ils sont un vrai miroir de comment nous, nous sommes à l’étranger, avec nos réflexes et nos certitudes. Ils s’étonnent que les magasins soient fermés le soir. Ils aimeraient aller acheter des petites choses après 22h. Food and Drinks…Snacks ! Little little !
Le shopping, c’est vraiment une valeur. Quand ils parlent d’un endroit où ils sont allés en dehors de Singapour, ils expliquent d’abord si les magasins étaient chers, plus ou moins chers que chez eux, et à quel prix était la vie là-bas.
Dans leur euphorie d’être revenu dans un environnement plus urbain, ils ont totalement lâché prise : l’un d’eux à oublié de récupérer son téléphone qu’il avait mis en charge dans la salle de restaurant, fermée à cette heure, désormais.
– « Oh door closed my phone charging…
– I said to you ah! I said to you! Waylah !
»

Impossible de dormir sans son téléphone. Impossible de laisser son téléphone dormir.
La journée a été longue. L’étape était difficile, un vrai challenge. Sur la dernière heure de descente, la douleur est trop forte. L’une des Singapouriennes retire ses chaussures et on découvre sur ses pieds d’immenses ampoules et blessures diverses. Elle décide de troquer ses grolles de rando contre ses sandales en plastique. Elle a un pied ampoulé et l’autre qui a gonflé. Elle enfile ses sandales et les fixe à ses pieds avec du gros scotch pour que le pied soit mieux tenu. Elle est prête. Elle descend doucement le chemin en silence et soulage ses pieds une fois sur son lit. Demain, une journée de repos s’impose. Cela tombe bien : puisque nous sommes dans la vallée et dans une petite bourgade, il existe des bus pour rejoindre le refuge où nous sommes attendus le lendemain soir.

Sixième jour

Au matin, elle ne veut pas en entendre parler. « No we have programm we can’t cancel, can’t change the way » J’insiste sur le fait que se mettre en danger aujourd’hui risquerait de ruiner les efforts et les chances qu’elle a de se remettre rapidement sur pied. L’un des compagnons d’équipée active Gougeul Mapsss son téléphone : « Oh today trekking is very long… We can take bus today ? ah ah ! »
Finalement, étant donnée la distance à parcourir et après avoir négocié avec sa part d’orgueil capricieuse, elle se décide à prendre le bus… « Safety first, bro ! I don’t want any injury ! »
Par solidarité tout le groupe des singapouriens la suit dans son déplacement motorisé à risque réduit. Je tente tout de même de les persuader qu’ils peuvent se scinder en deux, que tout le monde n’est pas obligé de se priver de marche aujourd’hui. Même l’un des singapouriens les plus en forme et endurants ne cède pourtant pas : « I don’t want any injury bro! Safety first. »

Le dessinateur français est parti depuis la veille réaliser une variante du circuit qui monte à 3 000 mètres. Il nous retrouvera au refuge. Pour ma part, je me contenterais de prendre le chemin normal, mais hors de question de ne pas marcher !
Au moment de partir, on me tape dans la main et on me met en garde : « No injury, no injury, be safe ah ! Ok bro? »
Merci pour les encouragements.

Silence imperturbable

Ça me rappelle cette recommandation récurrente du métro singapourien qui symbolisait tellement la frilosité de certains individus à oser être eux-mêmes, à sortir du cadre : « Please mind the gap. »

Les montagnes surplombent nos vies et, dans le temps que nous les approchons, dominent nos destinées. A chaque pas que nous faisons sur leurs sentiers, nous remettons nos vies entre leurs lacets. Nos pieds s’alignent dans la marche de leur silence. Elles dominent, embrassent l’étendue de nos rêves, de notre vie, de notre mort, les chemins de nos secrets, tous les sous-bois de nos peurs, les grandes étendues qui se forment au fond de nos yeux.
Les montagnes sont des limites à ce que l’homme peut ravir à la terre, peut aménager, urbaniser, soumettre.
L’homme a dépecé la terre, laissé son empreinte partout, envahi tous les espaces à sa portée, planté le drapeau de sa domination dans tous les lieux que ses pas, ses mains ou la force de ses machines pouvaient atteindre. Mais il existe des endroits extrêmes, précieux où la conquête de l’homme trouve ses limites. Sommets, fonds marins, altitude et profondeur, bout du bout des terres, lointain invisible de l’espace…
Les montagnes sont les limites à ce que l’homme peut modifier de l’équilibre de la terre.

A tous ses efforts déployés, la nature oppose son silence, son silence imperturbable.
J’ose penser que cette impossibilité, cette résistance est aussi le résultat d’une fascination, d’un respect, d’un essoufflement – au sens qui coupe le souffle – d’un émerveillement qui abroge la soif de conquête, quelque chose de plus fort qui suppose que l’homme aurait déposé les armes devant tant de force miraculeuse.
Je dors dans la montagne. Au sommet. Et je ne dors pas. L’altitude et le silence me tiennent éveillé. Je me lève et je marche dans la neige. C’est une nuit blanche.

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