Le Zéphyr donne régulièrement la parole à de jeunes auteurs. Voici Jonathan D., un ancien membre d’une ONG européenne en poste en Afrique. Il prend la plume pour conter son incroyable expérience en République démocratique du Congo. Partie 1.



 

Épisode 1  : l’arrivée

Avant 2015, je ne savais pas que je travaillerai un jour en Afrique. Bien sûr, l’idée m’avait déjà effleuré l’esprit et parmi tous les pays – il y en a 54 tout de même – qui composent ce grand continent, j’ai toujours eu un intérêt particulier pour la République démocratique du Congo. Peut-être est-ce dû à l’histoire récente du pays, que j’ai été amené à étudier dans le cadre de mes études ? Ou à mon envie de globe-trotter dans des endroits insolites ? Je ne sais pas vraiment pourquoi… Et, à vrai dire, cela n’a pas trop d’importance ici.

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Ce qui en a en revanche, c’est de se remettre dans le contexte. Il s’agit du deuxième plus grand pays d’Afrique après l’Algérie avec une superficie de 2 345 409 km², qui est plus de quatre fois plus grande que la France. Pour se faire une idée plus précise, la distance qui sépare Kinshasa, la capitale, de Goma, la principale ville de l’Est du pays, est presque équivalente à la distance entre Lyon et Athènes (plus de 2 500 km) et la distance entre Mbandaka, une des villes le plus au nord, et Lumbumbashi, ancienne capitale minière du Sud-Est, est presque équivalente à la distance entre Varsovie et Lisbonne (plus de 3 000 km). Une sacrée trotte !

Congo, une crise oubliée

Situé sous l’Équateur, ce grand pays d’Afrique centrale a beaucoup fait parler de lui dans un passé récent. C’est moins le cas aujourd’hui, où l’actualité se concentre plutôt sur les évènements qui secouent le Moyen-Orient ou plus récemment sur la crise du Soudan du Sud. Cela dit, ce relatif désintérêt médiatique est bien loin de signifier qu’il ne se passe rien en RDC… Pour comprendre ce qui s’y passe aujourd’hui, on doit jeter un coup d’œil à son histoire récente et mentionner ses importantes richesses minières – car la RDC symbolise à elle seule cette idée connue de tous que le sous-sol africain est très riche !

Pour mieux appréhender la RDC, j’ai suivi le conseil d’un de mes anciens collègues de Jordanie (ou j’ai également travaillé, dans une autre vie), qui, avant mon départ, m’a conseillé de lire, lire et lire encore pour mieux comprendre le contexte des pays où je serais amené à évoluer. Alors, à défaut de lire beaucoup de livres, parce que lire ça prend quand même beaucoup de temps, j’en ai pris un très gros, Congo : Une histoire, écrit par le belge David Van Reybrouck, qui, pour le coup, m’a passionné.

Une des thèses clés du livre est que, depuis la fin du XIXe siècle, le Congo a joué un rôle clé dans une économie de plus en plus globalisée. Ainsi, à la fin des années 1800, l’exploitation de son huile de palme a permis la naissance du géant anglo-néerlandais Unilever – j’étais loin d’imaginer que la fortune d’Unilever trouverais sa source en RDC – au travers de la fabrication de son fameux savon sunlight ; plus tard, l’exploitation industrielle du cuivre (pour les obus et les cartouches) et du caoutchouc (pour les pneus des voitures) s’est révélée essentielle pour la poursuite des efforts de guerre d’une Europe à feu et à sang entre 1914 et 1918.

Bombe atomique

Et pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est le Congo, alors sous domination belge, qui livre l’uranium nécessaire à la fabrication des premières bombes atomiques américaines. Personnellement, je n’aurais jamais cru qu’on retrouverait la RDC derrière une multinationale, qui produit nombre des produits de notre quotidien (dentifrice, savon, thé, huile d’olive, etc.), derrière des évènements historiques, comme les deux guerres mondiales, et aussi derrière des sauts technologiques dramatiques comme la bombe atomique…

De quoi attiser ma curiosité pour ce pays dont je ne connaissais que vaguement les contours, et, encore, uniquement parce qu’en 1994 il y avait eu un génocide majeur dans le petit pays voisin, le Rwanda.
Les richesses congolaises ne s’arrêtent pas là. Le pays regorge d’or et de diamants, de coltan, de cassitérite et d’autres minerais rares, comme le cobalt, qui sont essentiels à nos smartphones. Tous ont été ou sont actuellement exploités et ont pu faire et font malheureusement toujours l’objet de guerres sanglantes. Selon moi, se confronter aux réalités du Congo c’est se confronter à la folie humaine et à sa capacité de nuisance, de souffrance et surtout d’ignorance, car tout ça se fait dans un relatif silence convenu. Il y a plus pressant à traiter dans l’actualité…

Et lui dans tout ça ?

En vérité, lorsque j’ai postulé pour le poste que j’ai occupé en RDC, je ne savais pas encore où je serai stationné. D’ailleurs, au début, j’avais même postulé pour un poste différent sensé m’amener en Centrafrique, à Bangui, et de fil en aiguille, on m’a proposé un poste différent qui devait être basé au Cameroun. Finalement au moment de signer mon contrat, c’était devenu Goma, au bord du lac Kivu de l’est de la RDC. Il y a trois raisons qui m’ont amenées à travailler pour mon ONG. La première, c’est qu’une ancienne collègue et amie y travaillait pour son programme en Centrafrique, et elle m’avait parlé d’une position à Bangui où j’aurais donc travaillé avec elle. Ensuite, mon contrat d’alors touchait à sa fin, et je n’avais donc aucune raison de ne pas prendre les devants. Enfin, la dernière raison, c’est que, sur un plan professionnel, j’avais là une occasion de travailler sur le continent africain, un passage quasi-obligé dans la profession humanitaire.

Très vite, dans le processus de recrutement, on m’a expliqué que mon profil correspondrait peut-être plus à une autre position. Ayant travaillé pendant plusieurs années pour l’Union européenne, je connais bien son fonctionnement et la manière dont elle attribue des fonds pour financer des projets humanitaires et de développement. Pour cette raison, on m’a proposé de rejoindre l’unité en charge de chercher des financements pour soutenir les programmes. Comme je suis français, on m’avait dit alors que je couvrirais les six pays francophones dans lesquels l’ONG a des programmes, soit la Mauritanie, le Tchad, la Centrafrique, le Cameroun, la RDC et le Burundi. Dès l’entretien, j’ai exprimé des réserves, car être écartelé entre ces six pays me semblait compliqué. Après coup, je me suis d’ailleurs demandé si c’était la chose à dire en entretien… Mais la même conclusion s’était finalement imposée à mon organisation. Et on ne m’a finalement attribué que deux pays, la Mauritanie et la RDC. Cela restait néanmoins un sacré grand écart, dicté par des considérations économiques – c’étaient les 2 programmes les plus en mal de financement.

Le visa

Et c’est ainsi que tout a commencé. En novembre 2015, mon contrat était signé, et, en janvier 2016, je commençai à Genève, où se trouvait le siège de mon organisation. J’étais assez enthousiaste à l’idée de démarrer ce nouveau travail. J’allais découvrir une nouvelle organisation, un nouveau pays, et surtout on allait m’accueillir au siège pendant plus d’un mois pour m’introduire auprès de mes nouveaux collègues et me permettre de mieux comprendre l’ONG. Cela peut sembler évident, mais dans ce secteur d’activité, il n’est pas rare d’être déployé directement après à peine quelques jours passés au siège, voire même être envoyé directement sur le terrain. J’avais donc l’impression que l’organisation me faisait là un honneur certain. Il s’est avéré par la suite, que tout ceci était bien moins planifié que je l’avais espéré.

Sauter du coq à l’âne

Après quelques réunions de présentation avec les collègues, un briefing sécuritaire de trois jours, un séminaire d’une semaine de l’unité en charge des financements, à laquelle j’étais rattaché, j’ai rapidement compris que pas « grand-chose » de plus n’était prévu pour moi. S’en sont donc suivies six semaines de travail ad hoc à sauter du coq à l’âne pour soutenir les uns et les autres là où cela était nécessaire. Mise à part cette petite désillusion, je dois concéder que cette période m’a permis de prendre connaissance du fonctionnement du siège et, une fois sur le terrain, cela m’a permis de mettre les choses en perspective ! Un atout non négligeable, donc…

Cette période étendue au siège s’est révélée bénéfique pour deux autres raisons. D’abord, elle a permis de laisser le temps au processus interminable d’obtention de mon visa, qui, pour cause d’un document non tamponné par l’administration qui va bien, a pris plus de deux mois. Cela peut paraître anecdotique mais, dans ce milieu, il n’est pas rare d’avoir une clause dans votre contrat qui stipule que dans le cas d’une non-obtention de votre visa, celui-ci serait caduque. Ensuite, parce que j’ai ainsi rencontré mon supérieur en visite à Genève et pu faire le chemin pour le Congo avec lui. Car, oui, ce n’est pas parce qu’on s’engage dans ce genre de carrière qu’on est dépourvu de toute anxiété au changement (c’est même courant) et qu’on n’est pas content d’être parfois pris un peu par la main. C’est un véritable luxe lorsque cela arrive !

 

Épisode 2 : Le voyage qui fait bzzz…

 

C'est dans ce pays que Jonathan D étaitJe me rappelle souvent la phrase d’un collègue qui me disait qu’on ne réalise finalement vraiment qu’on part en mission que le jour où l’on est assis dans l’avion et que celui-ci s’arrache enfin du sol. Et c’est ce que j’avais ressenti, avec mon départ pour le Congo. J’avais beau avoir commencé le boulot plus d’un mois auparavant à Genève, les choses sérieuses allaient vraiment commencer. J’allais devoir prouver qu’on ne m’avait pas embauché pour rien en contribuant à la remise à flot du programme.

Il en avait bien besoin après un budget en baisse constante depuis sept ans, et un déficit chronique depuis plusieurs années qui ne faisait que s’aggraver. Voyager avec votre chef, que vous ne connaissez pas encore et qui cherche probablement à vous jauger, prend alors une toute autre tournure. En tout cas, j’espérais ne pas faire de faux pas, et j’essayais tant bien que mal de lancer des sujets de conversation, le briefing sur l’état du programme ayant été déjà plus que ressassé à Genève.

Bonheur des destinations exotiques, les trajets à rallonge sont souvent de mise. Comme je l’ai déjà évoqué, la RDC est un grand pays, un très grand pays ! Alors, quand votre mission se déroule à Goma, qui se situe à l’Est du pays, il est plus simple d’arriver par le pays voisin, le Rwanda. Nous avons donc d’abord volé pour Schiphol, depuis Genève, puis de Schiphol à Kigali, capitale du Rwanda, où nous avons passé la nuit. À notre arrivée, la nuit était déjà tombée et, par sécurité, il était prévu que nous ne prenions la route que le lendemain. Mais revenons d’abord à cette première nuit sur le sol rwandais.

Voyage au bout de la nuit

Là s’était déroulé le premier acte d’une bataille mentale qui allait se poursuivre tout au long des prochaines semaines. Par bataille mentale, j’entends un incessant jeu de cache-cache avec les moustiques. Pas n’importe quels moustiques, ceux qui peuvent vous refiler la malaria, aussi appelé « paludisme » ou « palu » pour les intimes. À part un tout nouveau vaccin expérimental qui diminuerait la chance de contracter le virus, aucun vaccin n’existe contre cette saleté. Pas besoin d’avoir lu Céline et son fameux Voyage au bout de la nuit pour avoir entendu des récits peu avenants sur le sujet évoquant notamment des crises de palu pour le restant de la vie. Bref, je n’avais aucune envie de me faire piquer par ces petites bestioles, que je m’empressais de surnommer « les infâmes petits vampires ».

Avant mon départ, j’avais fait quelques courses au Vieux Campeur à Paris, cette série de magasins dédiés à toutes sortes d’activités en plein air, de sport et de voyage, et y avais fait l’acquisition notamment d’anti-moustiques. Un (magnifique) produit, que l’on est supposé s’appliquer directement sur la peau, qui laisse une sensation légèrement poisseuse et une odeur bien particulière de chimie. Lorsqu’on lit la notice, on comprend rapidement qu’il ne s’agit pas d’un simple répulsif, mais tout bonnement d’un insecticide (un DEET). Ambiance. Je repense à une dame, mariée à un humanitaire, qui avait dû en acheter une bonne vingtaine de tubes pour protéger ses enfants. Je me demandais qui allait bien pouvoir les protéger d’elle !

Traquer les suceurs de sang

Pour ma part, je savais que, même si j’allais m’en mettre dans les premières semaines, ce traitement ne serait pas durable. Laissant libre cours à mon esprit de chasseur profondément ancré, j’allais préférer, à cette saloperie, les manches longues, les moustiquaires et, lorsque cela était nécessaire, ma lampe frontale à LED pour traquer les suceurs de sang et régler leur compte, avant de rejoindre Morphée ! Les premières nuits, je n’allais pas beaucoup dormir, n’étant pas encore habitué à la chaleur humide. Mais, heureusement, cela n’allait pas durer longtemps vu que Goma se situe dans les hauteurs… Le lendemain, nous avions mis le cap à l’ouest, en direction de la RDC.

Les routes sinueuses du Rwanda sont une véritable expérience. Ce n’est pas le pays aux 1 000 collines pour rien. On passe littéralement de colline en vallée et de vallée en colline pendant les trois-quatre heures que dure le voyage. Parfois, on longe une ligne de crête pendant un peu plus longtemps et, si le temps s’y prête, on peut alors observer de superbes rais de lumières balayer les plaines depuis un ciel nuageux, laissant présager de dramatiques épisodes orageux.

Le long des routes, on voit une multitude de gens qui se déplacent à pied pour vendre des légumes ou des biens sur les marchés. La majorité ne possède pas de voiture, et ceux qui ont la chance d’avoir un vélo s’accrochent souvent aux camions pour surmonter les interminables montées. Les longues côtes sont vite contrebalancées par des descentes à toute vitesse. Gare à la panne de frein ! Sans casque, ni aucune autre protection, lorsque les chutes ne sont pas fatales, elles ne doivent pas laisser indemnes.

Corruption

Évidemment, quand on lit un peu sur la RDC, on est rapidement frappé par l’importance de la corruption. Lorsque l’on a grandi au sein de l’Union européenne, que l’on vient d’un pays démocratique comme la France, on ne réalise pas toujours concrètement la portée de la corruption. Et, pour cause, on ne passe pas notre temps à craindre les contrôles de police ou des douaniers, pendant lesquels on pourrait chercher à nous soutirer quelques billets. Tout au plus entendons-nous parler de tel ou tel scandale de rétrocommission, d’allocation frauduleuse de marché public ou de pratique à la moralité douteuse (je pense aux affaires Cahuzac, Thévenoud, ou, plus récemment, Fillon), mais notre quotidien reste plutôt préservé. Alors, forcément, quand vous mettez les pieds pour la première fois dans un pays d’Afrique dans lequel vous savez que ces pratiques sont fréquentes, vous n’êtes pas forcément super à l’aise. À ce titre, j’étais encore une fois très heureux de voyager avec mon chef, lui-même congolais. En cas de problème, je ne serais pas seul.

En vérité, le passage aux douanes s’était très bien passé, et, de manière générale, même si cela était parfois un moment pénible à passer (une longue attente, la chaleur, la fouille des bagages, etc.), je n’ai pas rencontré de problème dont je n’ai pu m’extraire. Ma plus grande crainte en réalité avait été de perdre mon carnet de vaccination international, en l’absence duquel il vous faut soudoyer le personnel responsable des contrôles de santé sans quoi ils vous menacent de vous vacciner sur place. Une expérience que j’ai toujours préféré éviter – on ne sait jamais à quel genre de produit frelaté on pourrait s’exposer dans un tel cas. Pour cette raison, j’ai toujours essayé de garder ce carnet en vue et il m’est même arrivé une fois de zapper l’étape du contrôle de santé. Cela n’a malheureusement pas toujours été possible et il a fallu petit à petit accepter une certaine part d’incertitude. S’il y a bien une chose que vous apprend l’Afrique, c’est le lâcher prise !

« On dirait Jésus »

Si les passages aux douanes, qui vous amputent à chaque fois de 15 à 50 $ de taxes diverses, selon que vous volez à l’intérieur du pays ou à l’international, sont pénibles, ils peuvent aussi être un lieu de rencontre et, parfois, d’anecdotes amusantes. Lors d’un de mes passages, ma masse de cheveux et ma longue barbe n’étaient pas passées inaperçues, et l’une des douanières s’était exclamée : « On dirait Jésus ! » Voilà qui m’avait bien fait rire et surtout fait considérer un retour au rasage de près – je n’ai rien contre le christianisme, mais je préfère passer incognito ! Comme ailleurs en Afrique, le fait religieux est très important en RDC, et ce type d’anecdotes est assez courant. J’aurais aimé leur dire que Jésus avait la peau probablement bien plus sombre que ce que l’on représente habituellement, mais à quoi bon ?

Après plus d’un mois dans mon nouveau boulot, j’étais enfin arrivé en RDC et, après près de 30 heures de voyage, je n’étais pas mécontent. Sans transition, je m’étais retrouvé au bureau, et avais rencontré mes nouveaux collègues, tous congolais. L’organisation avait désormais son « Muzungu », ou blanc en swahili. Pour mes collègues, c’était important car ils pouvaient désormais réellement se considérer comme une ONG internationale dite « normale ». Et il faut dire qu’ils mettaient beaucoup d’espoir en moi quant au rétablissement des finances. Il y avait du pain sur la planche… / Jonathan D.

Vous avez lu l’épisode 1 et 2. Découvrez la suite sans attendre et l’histoire du pays