Serge Maudet, né avec un pinceau dans la bouche

Serge Maudet est un des 800 artistes au monde capables de peindre avec la bouche ou le pied. L’art lui fait oublier sa maladie, l’arthrogrypose et son handicap.



Ses toiles effacent son handicap aux yeux des autres. Aujourd’hui président de l’association des artistes peignant de la bouche et du pied, il m’a confié ses souvenirs et ses rêves. Une leçon d’espoir à l’attention de ceux dont le corps pourrait être une prison, mais aussi des autres qui sous-estiment les invalides.

Au Salon international d’art contemporain du carrousel du Louvre se croisent le meilleur et le pire. Le meilleur de la scène artistique underground provinciale – autrement dit, de talentueux inconnus – ; et le pire des galeries gentry du Marais à Paris. On y croise aussi de curieux personnages, comme cet artiste en fauteuil roulant dessinant un portrait de femme, le crayon à la bouche.

Il y a 63 ans, Serge Maudet naît paralysé des bras et des jambes, victime d’une maladie neuromusculaire congénitale provoquant un « grippage » des articulations. « J’ai eu la chance de naître handicapé, ironise-t-il, car je n’ai pas eu à rompre avec une vie de valide. » Puis, immédiatement, il ajoute : « Je suis né handicapé de naissance, mais je suis surtout peintre de naissance. Je suis né avec un pinceau dans la bouche. Dessiner fut ma première méthode d’expression. »

« J’ai toujours su que je serai artiste« 

Nous sommes dans la France rurale des années 1950. Pour tuer l’ennui, Serge joue aux petites voitures en les poussant avec sa bouche. Parfois, pour s’évader de ce corps immobile, il ferme les yeux et mélange les couleurs et les formes. « J’ai toujours su que je serai artiste. J’ai toujours dessiné. Mon premier souvenir, j’avais 5 ans, ma mère avait laissé traîner un crayon sur la table, je l’ai mis dans la bouche et j’ai gribouillé sur la nappe. Pour moi, ce n’est pas le hasard, tout était déjà à l’intérieur de moi-même. » Dès lors, l’enfant dessinera toutes ces choses qu’il ne peut pas faire. « C’est devenu pour moi le moyen d’exprimer mes sentiments. »

À l’école, Serge écrit, plume à la bouche mais dans les centre de rééducation, nul ne semble prendre conscience de ses capacités. « J’ai vécu à la campagne, raconte-t-il. C’était compliqué pour moi d’aller dans une école d’art. Et, à mon époque, il n’y avait pas de cours d’art dans les établissements pour personnes handicapées. Je suis donc autodidacte. Je me suis formé avec des livres sur les impressionnistes que ma mère m’avait achetés. J’étais passionné par Monet, Renoir, Gauguin. J’essayais de comprendre comment m’y prendre, pour pouvoir réaliser la même chose, avec ma bouche. »

Serge m’apprend alors que, dans les années 1960, le système scolaire orientait systématiquement les jeunes handicapées vers des fonctions d’employé de bureau et, notamment, des formations de comptabilité. Le voici donc privé de sa liberté de choisir son devenir, en plus d’être privé de sa liberté de mouvement.

En attendant la récré, par Serge Maubert (photo : APBP)

En attendant la récré, par Serge Maubert (photo : APBP)

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« Je me libère de mon corps« 

Il rejoint cependant une de ces écoles spécialisées, dont le directeur est André Trannoy, fondateur de l’association des paralysés de France et lui-même atteint de la poliomyélite. Serge ne trouve évidemment pas son compte dans ce destin tout tracé. Lui qui, depuis l’âge de 13 ans, exposait déjà ses toiles, ne s’imagine pas un instant dans le costume de l’employé de bureau.

« J’ai fait ma première expo dans un festival de peinture. J’avais prêté une de mes œuvres, un bateau peint à la gouache. J’ai enfin pu échanger avec des gens sans parler de handicap, mais seulement de peinture. » La peinture est ainsi devenue sa thérapie. « Quand je peins, je suis dans ma bulle, confie-t-il, je me libère de mon corps et j’oublie mon mal-être. »

Quatre ans plus tard, Serge est poussé par des amis à rencontrer Denise Legrix, venue au monde sans bras ni jambe, peignant de la bouche et auteure de la trilogie Née comme ça. « Elle exposait dans une ville à côté de chez moi et je suis allé la voir. Je lui ai montré une photo d’un de mes tableaux. Elle m’a alors proposé de faire partie de l‘association des artistes peignant de la bouche et du pied. Mais j’ai refusé. Je lui ai répondu : « Non, c’est pour les personnes handicapées. » J’étais un ado ! Dans ma tête, je refusais de me sentir handicapé. »

Heureusement, il reçoit quelques mois plus tard une carte postale de l’association, ravale sa fierté et s’inscrit aux cours donnés par l’association. Là, il apprend des « astuces qui ne se trouvent pas dans les livres. Des trucs que chacun doit s’inventer. Mais ce n’est pas si compliqué, car le handicap pousse à compenser. Je crois que, comme un aveugle va voir son sens du toucher plus développé, le pied ou la bouche d’un handicapé peuvent devenir une main. »



la rivière gelée

La rivière gelée

« J’étais enfin un artiste peintre, point« 

Soudain, il me demande : « Prenez un crayon dans la bouche et essayez, vous ne verrez ni le haut ni le bas de votre page, vous êtes trop près pour dessiner avec une vue d’ensemble. Quand on tient un pinceau dans la bouche, on est enfermé dans son cadre. C’est pour ça qu’il faut trouver des astuces. » Je m’essaye donc à dessiner de la bouche. Un véritable échec. Je suis d’autant plus admiratif du travail de ces artistes, qui ne laissent rien paraître de leur handicap.

« Dans les années 80, se souvient Serge, je me suis organisé mon propre examen de passage au statut d’artiste. Je me suis mis en tête de réaliser un portrait, à partir de la photo d’identité en noir et blanc d’un enfant inconnu. J’ai beaucoup lu sur le thème du portrait. Et j’ai intitulé ma toile « l’enfant sauvage ». Ce tableau, je l’ai présenté dans une exposition, sans préciser « artiste peintre avec la bouche« . Et le portrait a reçu le prix du public. J’étais enfin un artiste peintre, point. »

À la fin des années 70, il obtient une bourse de l’Association des artistes peignant de la bouche et du pied, dont il a pris la présidence en 2013. « Une consécration » pour cet homme qui, depuis trente ans, expose et vit de son art. Père de deux filles, Camille et Anaïs, Serge se consacre désormais à la transmission de ses « astuces » à des jeunes artistes, de tous horizons, y compris valides.

« L’association permet à tous les artistes de devenir autonomes, pas seulement financièrement ou dans leurs décisions artistiques, mais dans leur vie de tous les jours. On leur apprend à s’adapter pour que leur message soit compréhensible pour tous. Il peuvent enfin offrir à la société quelque chose, et répondre à ceux qui pensent qu’un handicapé ne peut rien donner. Il faut montrer que, même si l’on a pas l’usage de nos mains, de nos jambes ou un handicap mental, on reste des humains, avec la même soif de vivre que les autres. C’est pour cela que je viens peindre en public dans des événements comme ce Salon d’Art Contemporain.»

Découvrir le travail de Serge Maudet, à travers son livre pour enfants intitulé Le vol d’essai de Plumette.

Jacques Tiberi