Derrière un terme un brin scientifique, l’acouphène prend une réalité traumatisante pour des millions de Français. Enfermés dans leur propre tête, à huis clos face au bruit immense qui les enserre et les isole, ils vivotent. Parmi ces personnes, le comédien Frédéric Deban a enduré cinq ans d’enfer avant de s’en sortir. Il raconte son histoire dans un one-man-show sincère, direct, inclusif : Journal d’un malentendant & et ses malentendus, au Théâtre du Gymnase, à Paris, et bientôt au Festival d’Avignon.

Que « l’artiste renaisse » et, avec lui, l’homme tout entier… Tout juste revenu d’un enfer intérieur où les parois du quotidien l’isolaient de tout, Frédéric Deban s’engage pour raconter un calvaire aussi difficile à affronter qu’à comprendre. Les acouphènes, ces bruits incommensurables qui déversent sur chaque instant l’acide des privations, frappent près d’un Français sur quatre. Plus de 16 millions de personnes en souffrent et doivent, en plus des maux, trouver les mots pour se faire comprendre. L’artiste Frédéric Deban a vu sa vie basculer le jour même de ses cinquante ans. Une soirée un brin arrosée, une dispute qui éclate, une altercation et, finalement, une bouteille de bière reçue à l’arrière de la tête… Un scénario qui, au lever du soleil, finit de développer sa dramaturgie.


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Car, au réveil, Frédéric est parfaitement sourd. Le souffle du vent, le bourdonnement des moteurs environnants, le chant des oiseaux ou les voix amicales, tout est plongé dans le ronflement d’un Boeing 747 au décollage. « Quand on ouvre un œil et qu’on se retrouve tout d’un coup seul avec ce bruit, on croit devenir fou », assure le comédien. L’impact du projectile sur son crâne aura déplacé des éléments de l’oreille interne, altéré des nerfs importants, et condamné le jeune quinqua à l’errance.

Cinq ans d’errance

Durant cinq ans, Frédéric passe le plus clair de son temps isolé du monde. Comment pourrait-il en être autrement, avec ce boucan de tous les diables qui, minute après minute, martèle son esprit et ses moindres gestes ? « J’ai passé tout ce temps devant la télé, à regarder des séries sur Netflix. Je m’aidais des sous-titres pour suivre les épisodes. J’essayais de m’occuper l’esprit pour ne pas craquer. » S’il se souvient du quotidien et des ruses qu’il a fallu développer pour tromper la fatalité, il se souvient également de ceux qui se sont progressivement détournés de lui. « Cet accident et ce qui a suivi, ça m’a beaucoup trop changé pour eux. J’étais devenu un autre. Certains ne l’ont pas supporté. Un handicapé, il faut être là pour lui vingt-quatre heures sur vingt-quatre. »

Handicap, le mot est lâché. L’acouphène, l’invisible acouphène, n’en est pas moins un mal handicapant pour des millions de personnes. Des personnes souffrant d’incompréhension, en plus de ce brouhaha qui emplit l’atmosphère qui les entoure. Aucune communication orale ou sonore ne saurait être envisagée en pareille circonstance. Ni téléphone, ni contact direct. L’écrit pour seul lien avec l’extérieur…

Se reconstruire par les mots

Nietzsche a dit un jour que la vie sans musique est une erreur, une fatigue, un exil. Quand celle de Frédéric Deban s’est interrompue pour laisser place à un terrible acouphène, le comédien a dû se battre pour rester debout. Mais ce bruit omniprésent ne pouvait étouffer le tempo de son cœur battant. Revenu d’un enfer intérieur, l’artiste se livre lors d’un seul-en-scène. Il a tout d’abord fallu mettre des mots à où personne n’en avait encore mis.

« L’écriture, contrairement à la comédie, m’échappe complètement. Je ne la maîtrise pas. J’ai arrêté l’école à l’âge de 13 ans. Je ne lis pas. Tout cela me semble très loin. Quand on a des acouphènes, on vous envoie très vite vers un psy. J’ai toujours refusé d’y aller. J’ai toujours cru au pouvoir des humains, à la résilience, l’effort. Mais pas à cette forme d’aide-là. Pour coucher des mots sur cette histoire, il faut avoir conscience qu’on n’est pas seul à affronter ce genre de handicap invisible. »

L’Oreille blanche

Il fallait que l’artiste renaisse à tout prix, qu’il puisse enfin s’exprimer et reprendre le chemin de la scène. Après deux essais autobiographiques (Vos gueules les acouphènes, je n’entends plus la mer, en 2016, et Journal d’une renaissance : Comment j’ai vaincu la folie des acouphènes pour retrouver ma vie, en 2021), le comédien a couché un one-man-show sur le papier. « Je devais monter sur scène pour que les gens comprennent quel est le parcours d’une personne dans cette situation. Le spectacle que je joue, par ailleurs, est sous-titré grâce à une application pour permettre aux malentendants de ne pas en être exclus. »

Une simple idée, mais qui en dit long sur la volonté de Frédéric de ne laisser personne sur le bas-côté. « Je peux me servir de ma notoriété, de mon exposition, pour aider ceux qui n’ont pas accès à la scène », précise-t-il. C’est gagné. Depuis quelques temps, celui qui a débuté au cinéma sous les ordres de Cyril Collard dans son Alger la Blanche (1986) et qui a fait partie du casting de la série Sous le soleil, s’engage pour soutenir et valoriser l’oreille blanche. « C’est un petit insigne qui est, en quelques sortes, un symbole de ralliement et de reconnaissance. Il permet de faire comprendre aux entendants qu’ils se trouvent avec un malentendant. L’idée étant de faciliter la communication. En parallèle, il permet aux malentendants de se reconnaître les uns les autres, de savoir qu’ils ne sont pas seuls et, potentiellement, de s’entraider quand l’occasion se présente. C’est une idée formidable portée par Jean-Pierre Montaufier depuis plusieurs années, et j’ai bien naturellement accepté de le soutenir dans sa cause. »

L’implant miraculeux

Comment est-il parvenu à remonter la pente et, surtout, se débarrasser de ce « bruit » ? À force de courage et d’efforts, il a finalement fait confiance à un « toubib« , comme il le dit. Grand spécialiste des acouphènes et de l’appareil ORL, le professeur Bruno Frachet lui a implanté un dispositif magnétique qui, une fois installé, réduit drastiquement les bruits intérieurs qui hantent les jours et les nuits de ces millions de Français touchés par l’un des grands maux du siècle.

Mais avant de franchir le pas, il y a les questions, les craintes, les questions d’image. Comment lui, le comédien qui a campé les jeunes premiers et les séducteurs, pourrait-il se laisser coller un engin pareil sur le crâne ? Va-t-il se remarquer sur le plateau et dans les prises de vue ? « Il m’a persuadé de me faire implanter un dispositif miraculeux qui m’a énormément aidé. J’ai passé cinq ans avec ce bruit de réacteur dans le crâne. Grâce à lui, le cauchemar est fini », précise-t-il.


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Le combat continue

Aujourd’hui sorti de la soute de son Boeing, Frédéric Deban est reparti sur le chemin de la vie. Artistique et, tout simplement, humaine. Celle-là même qui lui a tant manqué pendant cinq ans, celle qui se dérobait sous sa langue à mesure que son avion intérieur montait en régime, est de retour. Il porte la voix de l’Oreille blanche, sensibilise le public qui vient en nombre l’applaudir et découvrir ce qui est arrivé au comédien, pointe les manquements de la Maison départementale pour les personnes handicapées (MDPH) et des institutions. Il profite du silence comme d’un terreau fertile que ses pieds nus peuvent de nouveau fouler. / Jérémy Felkowski

Journal d’un malentendant & et ses malentendus, actuellement au Théâtre du Gymnase. Le comédien sera aussi au Festival d’Avignon pour son seul-en-scène.