ATD Quart monde : Wresinski, un Père en guerre contre la misère

« Joseph Wresinski était l’un des seuls à vouloir réellement détruire la misère humaine »écrivait Michel Rocard. Comment ce prêtre angevin en est-il arrivé à fonder la future ONG ATD Quart monde dans un camp de sans-logis à Noisy-le-Grand, près de Paris, où il vécut pendant près de 20 ans au milieu des familles pauvres ?



En ce 14 juillet 1956, personne n’attend le père Joseph dans le camp des sans-logis de Noisy-le-Grand, en région parisienne. Ici, dans cette cité d’urgence, s’agglutinent un peu plus de 1 000 personnes sans le sou. Après l’Appel de détresse de l’abbé Pierre à l’hiver 1954, l’association Emmaüs s’était mise en quête d’acheter des terrains pour recueillir les SDF. Et notamment dans ce lieu-dit, « Château de France », une ancienne propriété bourgeoise bordée d’une décharge publique, dans laquelle il s’y trouvait un château en ruine et un bosquet…

Là, Wresinski, curé de 39 ans, découvre 250 logements de fortune sans électricité ni WC, appelés « igloos ». Des cabanons fragiles et éloignés de tout point d’eau. Il croise des gens en mauvaise santé qui s’entassent et survivent dans des espaces exigus, sans ciment au sol. Ils s’éclairent à la bougie et laissent les ordures fermenter près des taudis. Rapidement, le prêtre comprend que ces familles, les jours de pluie, pataugent dans la boue et crèvent de froid en hiver. « On se serait cru au Moyen Age », écrit le biographe de Joseph Wresinski, Marie-Pierre Carretier.

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Wresinsky, le père solitaire contre la misère

À Noisy-le-Grand en 1963 (©Centre Joseph Wresinski)

“Devant mon peuple”

C’est triste, moche, puant. Mais le religieux ne se voit pas ailleurs. « J’avais affaire à une misère collective. D’emblée, j’ai senti que je me trouvais devant mon peuple », dira-t-il plus tard.

Mais comment s’est-il retrouvé dans ce qui deviendra, au début des années 60, l’un des deux plus grands bidonvilles franciliens avec celui de Nanterre ?

Jusqu’à cet été 1956, le Père Joseph prêchait dans l’Aisne, à Dhuizel. Une fonction honorable, mais pas suffisante : le futur fondateur d’ATD se voit davantage comme un homme d’action. L’évêque de Soissons Pierre Douillard, sachant que Joseph cherchait à être en lien avec des « très pauvres », lui propose d’aller dans le camp francilien. Selon l’évêque, « des prêtres y sont allés, mais aucun n’a pu y rester ».

“La misère de ma mère”

Wresinski suivra la recommandation de Douillard et ne bougera pas. C’est que la situation de ces SDF lui évoque… sa propre enfance. « Les familles que j’y ai rencontrées m’ont rappelé la misère de ma mère. Les enfants qui m’ont assailli dès le premier instant, c’étaient mes frères, c’était ma sœur, c’était moi, 40 ans plus tôt à Angers. »

Né en 1917 en Maine-et-Loire, Joseph est issu d’un foyer très pauvre. À sa naissance, son père polonais, sa mère espagnole et son grand frère Louis, vivent reclus dans un séminaire désaffecté à Angers – la guerre n’est pas finie, et, détenant un passeport allemand, le papa est soupçonné de collaborer avec l’ennemi. Les parents ont perdu une fille, avant la naissance de Joseph. Celle-ci est morte de faim et de manque d’hygiène.

A la fin de la Première Guerre mondiale, la famille est logée dans une ancienne forge angevine. Mais leur sort ne s’améliore pas, bien au contraire. Le père reçoit des quolibets racistes du fait de son accent de l’Est. Il essaie de subvenir aux besoins de sa famille, devient un temps horloger, sans succès – on le soupçonne un jour d’avoir volé, pour s’enrichir, un objet en or qu’un Américain était venu faire réparer. Au final, il décide de quitter la France, seul, pour tenter sa chance dans son pays natal. Il ne reviendra pas.

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Défendre les pauvres, vaille que vaille

Joseph grandit dans la faim et la crasse. Il doit rapidement travailler pour gagner quelques sous. On lui propose de devenir enfant de cœur, il accepte sans sourciller.

À Jacques Chancel, il expliquera en 1973 : « J’étais un enfant qui a connu ce que les pauvres peuvent connaître de privations matérielles, bien sûr, mais plus que les privations matérielles, de privations d’échanges, d’amitié, de compréhension. » Turbulent, il sera viré d’un établissement après s’en être pris physiquement à un jeune qui martyrisait un plus petit. Plus tard, il aura ces mots : « La misère entraîne la violence. »

Selon lui, pour « faire la guerre à la misère », il convient de rendre aux exclus « accès à leurs droits fondamentaux en tant qu’êtres humains » et de « les révéler » à la face de la société. L’idée : faire en sorte qu’ils ne se sentent plus méprisés et inférieurs aux autres. Les défendre, vaille que vaille.


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Besoin de dignité, non de charité

Et pour y parvenir, dans les camps des miséreux qui n’attendent qu’une chose : qu’on leur trouve un logement décent, il essaiera de « les libérer par le savoir et les connaissances ». Car, précise-t-il, au-delà de la nourriture et des vêtements, ces familles ont besoin « de dignité, de ne plus dépendre du bon vouloir des autres ». Le père Joseph part du principe qu’il faut plus que de la simple charité, dont il a lui-même profité quand il était un enfant pauvre.

Certes, les dons se multiplient, les fringues et la nourriture arrivent dans le camp, et il s’en félicite. Mais les gens doivent apprendre à se débrouiller. Le père Joseph, qui s’est installé pour de bon parmi les oubliés du progrès, joue le rôle de grand frère, distille conseils et recommandations pour les inciter à l’action.

Le cartable et le taf

Il engueule les enfants qui ne vont pas à l’école. Il fait aussi la leçon aux parents qui acceptent, démunis, que leurs petits “sèchent”, vu que ces élèves sont maltraités en classe. Il soutient les adultes dans leur recherche de taf.

Au final, certains réussissent à accumuler les petits jobs précaires pour nourrir leurs familles. Mais ce n’est jamais évident de trouver : la discrimination est à l’œuvre pour ces personnes aux chaussures boueuses. Alors, ces gens rusent en donnant des fausses adresses aux employeurs. Certains quittent le camp, ayant trouvé un emploi ailleurs, d’autres restent… et le père Joseph veille sur eux, contre vents et marées.

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Conducteur spirituel

Cela n’a jamais été facile : au début, certains, par crainte, ont voulu qu’il quitte les lieux. Mais celui qui a vécu les mêmes galères quand il était gamin, gagne, peu à peu, leur confiance. Au point qu’une très grande majorité de familles signent, en 1958, une pétition pour que Wresinski, menacé de renvoi, reste sur place. Les pétitionnaires évoquent, dans leur missive adressée à l’évêque de Soissons, son rôle de “conducteur spirituel”, puis louent sa « ténacité (et) sa bonté » qui ont permis d’éviter quelques bagarres.

Il y avait des pressions en particulier de la part de la mairie de Noisy pour que le Père Joseph soit démis de ses fonctions d’aumônier du camp, explique Bruno Tardieu, volontaire permanent à ATD – Quart Monde et directeur du centre de mémoire et de recherche Joseph Wresinski, construit dans le Val-d’Oise. Mais l’évêque ne l’a pas retiré.

Grâce au père solidaire, le hameau s’améliore. On y installe des fontaines, on améliore le système d’isolation des igloos, on ajoute des sols cimentés. Chacun met la main à la pâte, selon ses compétences. Des ateliers de menuiserie et de bricolage sont proposés. Joseph aide à la mise en place d’une bibliothèque de rue et d’un jardin pour enfants. Certains construisent une chapelle, qui sera très fréquentée. Bientôt, on monte également une laverie et un salon d’esthéticiennes.

Père Joseph Wresinski à Noisy-le-Grand

Noisy-le-Grand en 1963 (©Centre Joseph Wresinski)

Des renforts à l’extérieur pour créer ATD

Et les personnes n’oublient pas les loisirs ! Garder le sourire, malgré les crispations et les cicatrices… Le soir, il y a des feux de camp et des tourne-disques pour « danser », témoignera Marie Yahrling, une ancienne enfant du bidonville devenue militante à l’association. « Certains jouaient de l’harmonica », précise-t-elle. Les familles sortent aussi et se rendent à Paris pour « voir la lumière de la capitale la nuit », dit un garçon du camp.

Et c’est avec ces familles qu’il crée l’ATD. Encore une aventure complexe. Il faut batailler contre les pouvoirs publics. Des personnes avaient déjà tenté de monter une asso du camp. En vain, car impossible de déposer les statuts étant donné que chaque membre avait la même adresse, ce qui pouvait paraître “louche”, selon Bruno Tardieu. Le père Joseph comprend qu’il lui faut des renforts à l’extérieur. Soutenu notamment par la Résistante Geneviève de Gaulle-Anthonioz, la nièce de Charles de Gaulle, “Joseph cherche des “amis” qui peuvent lui apporter de la crédibilité”, analyse Bruno Tardieu.

Une place Wresinski à l’emplacement des anciens igloos

Son idée : rassembler tout le monde et monter Aide à toute détresse (ATD). Mission accomplie. L’ONG va s’étendre… bien au-delà du camp. Wresinski sait que, pour que ça marche, il faut voir plus loin. Alors, même s’il vit dans le camp de Noisy jusqu’en 1974, il ne cessera de voyager. Un jour, Wresinski dira à propos de ses voisins: « Je leur ferai gravir les marches de l’ONU, de l’Unesco, de l’Unicef, du Vatican pour y faire entendre leur voix. » Et le père Joseph s’y emploiera jusqu’à sa mort, en 1988.

Les familles, elles, seront relogées au début des années 70. À la suite de la construction d’une nouvelle cité, limitrophe. Les plus démunis y resteront. Les autres seront emmenés ailleurs. Dans des logements corrects, cette fois.

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Aujourd’hui, les cabanons ont disparu, mais, pour ne pas oublier leur “ami”, des anciens du hameau se sont retrouvés fin mars 2019, là où avaient été érigés ces igloos, afin d’inaugurer la place Joseph-Wresinski. / Philippe Lesaffre