Chaque année, à la fin du mois d’octobre, des milliers de naturalistes se rendent au festival international du film ornithologique (FIFO) de Ménigoute, dans les Deux-Sèvres. Plus de quarante ans après ses débuts, en 1985, son fondateur Dominique Brouard remonte les souvenirs. Dans l’épisode 3, il revient sur les premières éditions du FIFO et le lancement de l’Institut francophone de formation du cinéma animalier de Ménigoute (IFFCAM).

Vous lisez l’épisode 3 de sa carte blanche. Retrouvez aussi l’épisode 1, l’épisode 2 et l’épisode 4.

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Le choix de mettre en avant l’ornithologie dans le titre du festival n’est pas le fruit du hasard ou lié à ma passion pour les oiseaux (voir l’épisode 1). En 1984, deux autres festivals de films animaliers en France se disputaient l’antériorité de cette appellation. Autre motif : la production de films, notamment en France, portait majoritairement sur l’avifaune. Les oiseaux sont plus aisés à filmer, tandis que les mammifères, excessivement chassés, ont principalement des mœurs nocturnes. Depuis la loi sur la protection de la nature, avec les plans de chasse mis en place par les associations de chasseurs, le renforcement de populations et le retour spontané de certaines espèces, les situations ont parfois favorablement évolué. Même si tout n’est pas rose…

L’enjeu, au départ, était de se faire connaître. Depuis 1981, nous participions, ma femme et moi, à des comptages d’oiseaux migrateurs au col d’Organbidexka, au Pays basque. Sur place, nous rencontrions des ornithologues et des naturalistes venus de la France entière, voire d’Europe, en particulier des cinéastes. Ces artistes ont été nombreux à participer à la première édition du festival, organisée en 1985.

Exposition d’art animalier

Bien au-delà des espérances, le FIFO, pour les intimes, a immédiatement connu une fréquentation nationale, voire internationale. Un public averti a convergé vers la commune de Ménigoute, dans les Deux-Sèvres. Des habitants du Ménigoutais et des Deux-Sèvres se sont mobilisés pour faire grandir ce rendez-vous des amoureux du vivant. Dès la première édition, les professionnels ont accepté de venir, et les échanges avec le public ont contribué au succès de l’événement, porté jusqu’en 1992 par le centre socioculturel du Pays Ménigoutais (avant la création de l’association Ménigoute Animation Nature Internationale – ou Mainate).

Durant le festival, le visage de la commune se métamorphose, des véhicules arborant des autocollants engagés en faveur de la nature occupent les trottoirs. L’hôtel affiche complet. Des habitants du canton de Ménigoute proposent un hébergement aux festivaliers (à lire ici). Ce détail a manifestement contribué à l’image de convivialité attribuée au festival de Ménigoute. De ces rencontres ont souvent résulté des relations improbables, chaleureuses, durables.

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Dès la première année, des expositions d’art animalier, un forum principalement dédié aux associations, des tables rondes et des sorties locales et régionales ont été proposés. Pour que le festival se développe, mon épouse Christine a été recrutée pendant sept mois à mi-temps. Elle a bénéficié du renfort de Marie-Christine David, qui occupe toujours son poste. Christine s’est plus particulièrement investie sur le salon d’art animalier, qui s’est immédiatement imposé auprès du public. Les visiteurs rencontrent sur place des vidéastes naturalistes, qui, lors des tournages, tentent d’éviter les intrusions au sein des habitats naturels.

Des cinéastes qui mènent le bal

La première année, nous avons présenté une quarantaine de films récents en provenance de onze pays. Les formats d’aujourd’hui ne s’imposaient pas encore, les films courts de 10 à 20 minutes occupaient une place significative.

La France avait pris beaucoup de retard par rapport à la Grande-Bretagne, le royaume de la légende David Attenborough, qui n’a cessé d’œuvrer pour l’écriture, la scénarisation et la production de documentaires scientifiques et animaliers. C’est ce qui explique peut-être pourquoi le nombre de films français programmés au FIFO était relativement modeste durant les premières éditions.

Pour autant, un certain nombre de cinéastes ont tenté de percer, parfois avec succès. En premier lieu, François Bel et Gérard Vienne qui se sont illustrés en 1970 avec Le Territoire des autres, puis en 1976 avec La Griffe et la dent. Au même titre que les frères Terrasse, les deux ont guidé de nombreuses personnes à partir des années 1980, comme Christian Bouchardy, Laurent Charbonnier, Philippe Garguil, Philippe Henry, Yvon Le Gars, Thierry Thomas, Guy Sauvage, Bruno Vienne, ou encore Anne et Éric Lapied…

Dominique Brouard

Les premiers primés

Le premier grand prix du festival a été attribué à Laurent Charbonnier et à Philippe Barbeau, pour le film Camargue Grandeur Nature, commandé par la Société nationale de protection de la nature (SNPN). Les réalisateurs ont cherché à montrer les richesses naturelles de la Camargue et les enjeux de leur préservation.

Les images, filmées en pellicule 16 millimètres, en format 4/3, sont encore aujourd’hui d’une étonnante qualité. Michel Strobino, réalisateur suisse, fut également primé avec son film La chouette de Tengmalm. La projection s’était tenue dans une salle archi-comble ; le public a ovationné le metteur en scène.

Lors de cette édition inaugurale, Laurent Charbonnier a également présenté Les nuits de la dame blanche, au sujet de la chouette effraie. Sans doute désuet aujourd’hui compte tenu des dispositifs dont on dispose désormais, ce film constitue pour moi une référence pour cette époque et reste un exemple pour les apprentis cinéastes.

Assurant la sélection et la programmation des films pour le festival de Ménigoute, j’ai naturellement constaté, au fil des années, le développement sensible des productions de films documentaires animaliers et de nature. Il s’agissait de répondre aux besoins liés à la multiplication des chaînes de télévision. J’ai observé l’évolution de ce genre en découvrant les talents qui arrivaient sur le « marché ». L’arrivée de la vidéo – et notamment des cassettes VHS – a été une aubaine et un complément de ressources bienvenu pour les réalisateurs.

Accompagner les jeunes cinéastes

Dès 1989, nous avons créé la société FIFO Distribution, afin de favoriser la diffusion de films documentaires animaliers, puis d’accompagner ou de produire des projets de films. De nombreux réalisateurs assuraient eux-mêmes la production et la commercialisation de leurs films. Aussi ce service intermédiaire du FIFO fut-il à cette époque fort apprécié. Aujourd’hui, cette entreprise poursuit non sans difficultés les mêmes objectifs.

Malgré les aléas et la fragilité de la place des films documentaires animaliers dans les programmes télévisuels, l’opinion publique s’est montrée de plus en plus attentive aux sujets ayant trait à la nature. Dans les années qui suivirent les premières éditions, un public averti convergeait en Nouvelle-Aquitaine, et notamment des jeunes cinéastes. Lors d’échanges informels, je constatais que leurs interrogations étaient nombreuses, principalement sur les aspects techniques spécifiques au cinéma animalier.

Beaucoup pensaient encore que « filmer les animaux » ne pouvait être un métier. C’était juste un divertissement, une activité que l’on donnait à voir seulement pour le plaisir. Or, sans référentiel de formation, le métier n’existe pas ! 

Un institut de formation

Je commençais à penser qu’une école qui conjuguerait le travail d’écriture et la dimension esthétique apporterait une véritable reconnaissance du métier de cinéaste animalier. Au cours des années 1990, aucun établissement en France ne proposait d’offre de formation dans le domaine du cinéma animalier. Et un lieu potentiellement disponible se prêtait à l’implantation d’une telle école à proximité de Ménigoute.

Les contours de cette idée se sont précisés à la suite de deux événements. Tout d’abord, le 2 novembre 2001 lors de la présentation à Ménigoute d’extraits du film Le peuple migrateur, de Jacques Perrin, de Jacques Cluzaud et de Michel Debats. Ce jour-là, différentes prises de vue montrant les dispositifs déployés et les conditions du tournage avaient été dévoilées. Le directeur de la photographie Laurent Charbonnier nous avait expliqué à quel point il avait été compliqué de réussir les photos d’oiseaux dans leur milieu naturel.

Quelques jours plus tard, je me suis rendu à Moutier-en-Der, en Haute-Marne, où se déroule chaque année une manifestation importante dédiée à la photographie naturaliste. Lors de cette soirée, un jeune réalisateur, qui venait d’obtenir un contrat lui assurant environ deux ans de production pour une chaîne thématique diffusée par satellite, n’a cessé de nous interroger sur les conditions qu’il convenait de rassembler pour filmer différentes espèces d’oiseaux et de mammifères.

Soutien des professionnels

Ces deux événements successifs ont renforcé cette idée de création d’un institut de formation. Le cinéma animalier est un domaine très particulier dans lequel la technique audiovisuelle est nécessaire mais insuffisante. Il faut à la fois savoir écrire – le scénario étant indispensable –, filmer, parfois dans des conditions difficiles, connaître les comportements de la faune et les précautions indispensables sans lesquelles le cinéaste peut perturber l’espèce à laquelle il s’intéresse, voire l’ensemble du milieu dans lequel il opère.

Avec l’assentiment des élus du territoire et des services de l’État, j’ai pu entreprendre les démarches qui allaient permettre la création de l’Institut francophone de formation au cinéma animalier de Ménigoute (IFFCAM). Le département des Deux-Sèvres a bien voulu assurer la maîtrise d’ouvrage et se porter acquéreur du site envisagé. De très importants travaux ont été effectués pour offrir des conditions de travail optimales. L’école est implantée dans une propriété bocagère typique de la Gâtine poitevine, qui compte 70 hectares classés en espace naturel sensible (ENS).

J’ai mené une enquête pour évaluer l’intérêt des sociétés de production et des cinéastes. J’ai eu la chance de pouvoir bénéficier d’un large soutien de leur part. La majorité convenait qu’ils et elles auraient apprécié pouvoir disposer de ce type d’établissement. Beaucoup interviendront durant les premières années de formation.

Lors de la 18e édition du Festival de Ménigoute, en 2002, Jacques Perrin a parrainé le projet d’école de cinéma animalier. Deux ans plus tard, nous avons créé le master Écriture et réalisation de films documentaires animaliers de nature et d’environnement et accueilli la première promotion en septembre 2004. L’idée était que les étudiant·es soient accompagné·es pour écrire puis réaliser leur film. Ils et elles bénéficiaient également de formations à la captation d’images et de sons, ainsi qu’au montage. En somme, tout le processus de construction d’un film, lequel sera diffusé et évalué lors d’une soutenance ouverte au public. 

L’aventure n’a jamais cessé. Et l’école continue de former celles et ceux qui ont la volonté de filmer le vivant. En 2026, l’IFFCAM a accueilli la 22e promotion. / Dominique Brouard