Policier en Île-de-France, Arnaud reprend la parole sur Le Zéphyr quelques mois après son premier témoignage. Accablé par la situation, stressé et usé, il se confie largement et livre sa vision d’un métier qui, selon lui, est en train de perdre son âme.

Au cœur d’un été brûlant, la rédaction du Zéphyr avait rencontré Arnaud. Simple flic de région parisienne, il s’était exprimé sous couvert d’anonymat face à la rédaction pour se livrer « comme jamais ». Il avait parlé de son dégoût de la situation, du régime de peur qui plane dans les commissariats, de ces échanges odieux qu’il surprenait au détour d’un couloir. Nous l’avons retrouvé le 24 novembre, au matin, et… rien n’a changé selon lui. « On ne peut pas imaginer à quel point la situation a glissé », assure-t-il.

Ce sont les images du 23 novembre et le spectacle révoltant de l’évacuation de la place de la République qui ont, semble-t-il, provoqué son appel (puis cet article). Ajoutons à cela le débat sur le trop fameux article 24 (voir encadré ci-dessous) de la loi sur la sécurité globale voulue par le gouvernement, et l’on mesure à quel point l’atmosphère est incandescente… aussi bien dans la rue, que derrière les murs épais des commissariats.

Encadré – L’article 24 de la loi dite de sécurité globale prévoit, notamment, d’interdire la diffusion d’images et de vidéos sur les réseaux sociaux si ces documents visent à porter atteinte à l’intégrité morale ou physique des membres des forces de l’ordre. De nombreuses voix, dans les rédactions mais aussi à l’ONU, à la Commission européenne, ainsi que du côté de la Défenseure des droits, jugent cette disposition liberticide dans la mesure où elle constituera une entrave à l’exercice de la liberté d’informer. Bien avant le vote de ce très contesté texte, la réalité du terrain est scabreuse. Des journalistes sont pris pour cible, nassés, molestés et, parfois, interpellés par des forces de l’ordre qui nient jusqu’à la validité de leur travail. Des journalistes auxquels nous apportons notre soutien, en tant que rédaction et en tant que citoyens. / J.F.


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Arnaud insiste, dès le début de la conversation sur le fait que les esprits sont chauffés à blanc : « Dans la brigade, on parle volontiers de matraquer du journaleux, de leur mettre un coup de pied dans la gueule. Et ça fait sourire les collègues. » Depuis nos derniers échanges, Arnaud a cédé sous le poids du stress et prend désormais des calmants. Rien de bien méchant. Juste de quoi tenir et ne pas péter un plomb, selon lui. Mais l’essentiel est là.

L’atmosphère viciée dont il parlait en juillet l’atteint au cœur et le soumet désormais à des traitements contre l’anxiété. Il ne se déplace jamais sans son tube de cachets. Au même titre que ses gants, que sa bombe lacrymogène et ses menottes, ces médicaments font partie intégrante de son équipement quotidien. 

« La situation est grave »

Père de famille, Arnaud lutte pour ne pas basculer dans le burn out le plus profond. Plusieurs agents ont plongé ces derniers mois. Usés par la pression, la peur et le ressentiment, ils sont tombés du jour au lendemain. « Et ça, on n’en parle pas. Ni dans la hiérarchie, ni au ministère, ni dans les médias », dénonce-t-il.

Selon lui, la situation est grave et dépasse de très loin la vision de carte postale brandie par les services de Gérald Darmanin, au ministère de l’Intérieur. Montauban, Paris, Bourges, Saint-Germain-en-Laye… Rien qu’en 2020, près d’une dizaine de fonctionnaires de police se sont donné la mort. Suicide, pur et simple. Suicide d’hommes et de femmes dévastés par le travail et le contexte.

Crée en novembre 2018, le groupe privé Facebook « Sos Policiers en Détresse » rassemble déjà plus de 5 600 membres (NDLR, ajoutée le 26/11/2020 : ce groupe est uniquement réservé aux membres des forces de l’ordre). Lancé pour constituer un espace d’écoute et de prévention contre le suicide dans la police national, le groupe a vu sa fréquentation tripler ces derniers mois, révélant une fois de plus le malaise qui règne dans les rangs. 

Vous n’avez pas lu le premier témoignage d’Arnaud ? RDV là.

« On se sent démunis »

« Il y a des jours où on se sent démunis. On a beau essayer de faire correctement son boulot, d’être à la fois ferme avec la délinquance et humain avec la population, on ne peut pas tout contrôler, tout parer, tout prévenir. »

Pour le quadragénaire, l’extrémisme des actes et des pensées est bien installé. Et il restera là pour longtemps. En l’état actuel des choses, il ne voit pas comment un renversement total pourrait avoir lieu. « Il faudrait « un George Floyd » en France. Un mort violent, un acte d’une telle horreur que cela créerait un choc psychologique dans nos rangs », ose-t-il évoquer. « Un Georges Floyd en France« … C’est oublier un peu vite que la France a déjà eu son lot de « Georges Floyd« , ces dernières années.

Selon l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), une quinzaine de personnes trouveraient la mort lors d’opérations de police chaque année. Parmi elles, l’exemple de Cédric Chouviat reste dans toutes les mémoires. Interpellé à Paris le 3 janvier 2020 parce qu’il téléphonait au guidon de son scooter, l’homme de 42 ans a subi une clef d’étranglement ainsi qu’un placage ventral lors de son arrestation. Il décédera quelques heures plus tard dans les services de l’hôpital Georges Pompidou, à Paris. 

« On a toujours peur d’être pris pour cible à cause de l’uniforme« 

« J’étais en service le jour où Chouviat est mort. Je me suis demandé ce qui s’était passé et comment on en était arrivé là. » Entre deux lampées de café chaud, Arnaud concède qu’il n’a pas tout de suite pensé à la famille du disparu. Il a pensé à la sienne. Celle qui l’attend à la maison jusqu’à pas d’heure. Celle qui s’inquiète tout autant des accidents que des bavures.

« Dans de telles circonstances, on a toujours peur d’être pris pour cible à cause de l’uniforme. On peut ne rien avoir fait dans le décès de Chouviat et devoir éviter les pierres et les crachats dans la rue. À partir du moment où une nouvelle bavure est révélée au grand jour, tout peut arriver sur le terrain. »


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Qu’est-ce qui fait encore tenir cet homme apparemment usé ? Qu’est-ce qui, jour après jour, l’oblige et le motive, à prendre son service ? Cette question, nous lui avions posé lors de notre première rencontre. Sa réponse n’a pas changé. Il veut servir la République et les citoyens. « Ca va vous paraître un peu con. Mais je me suis engagé dans cet esprit-là. Et je sais que beaucoup de mes collègues tournent avec cette idée dans la tête aussi », dit-il en souriant.   

Comme pour constituer un contrepoids à cette détermination, les éléments s’accumulent. Dans les vestiaires, les flyers anti-journalistes fleurissent de plus belle. On y voit, placardés, les têtes de reporters connus, d’indépendants, de patrons de médias dits « islamo-gauchistes ». On y encourage les coups portés à leur encontre. Au milieu de la liasse, les prospectus de syndicats comme Alliance ou ceux du SCPN (Syndicat des commissaires de la police nationale) visent nommément Gaspard Glanz, David Dufresne, Taha Bouhafs, Nnoman Cadoret…

« Sentiment d’impunité dans les rangs »

Autant de noms affichés comme des cibles mouvantes aux yeux de tous. Certaines affiches sont fabriquées à la main par des brigadiers et rejoignent la cohorte de messages inamicaux. « Ajoutez à ça les remarques et les applaudissements quand on apprend qu’un journaliste a pris des coups la veille, et vous aurez un aperçu de l’ambiance », précise-t-il.  

Mais comment expliquer un tel antagonisme ? Comment dire précisément, ce qui a fait basculer le rapport de force et la situation dans le chaos intellectuel ? Arnaud n’a pas tous les éléments en tête. Il ne peut évoquer que son propre vécu. Il a vu de nouvelles têtes arriver, des ordres se faire plus précis, des écussons « bizarres » portés fièrement, des sourires apparaître quand un coup est porté. « La déculpabilisation et la légitimation de la violence, ça n’arrive pas comme ça, du jour au lendemain, précise-t-il. Ça vient avec le temps. Ce sont des années de travail et de déshumanisation des gens que l’on place en garde à vue. Ce sont des gestes et des accords. Ce sont des soutiens parfois haut placés qui renforcent le sentiment d’impunité dans les rangs. »

Lassitude masquée

En homme d’expérience, il sait d’où viennent certains signaux, et il pointe du doigt l’action de certains syndicats qui font le service après-vente des bavures : « On pourrait attendre de la solidarité, oui. Mais de la complicité, ce n’est pas normal. Et c’est ce qui se passe. »

Les mois qui viennent seront décisifs pour Arnaud. Il le sait bien. Son avenir est en train de se jouer hors des murs de son unité. Si le climat ne change pas et si le flic continue de voir des images, telles que celles filmées (courageusement, et au risque de leur propre sécurité) par les journalistes, comme Rémy Buisine ou d’autres, il franchira le pas. Il rendra son tablier. S’il ne fait pas mystère de sa lassitude quand il parle avec la rédaction du Zéphyr, il ne dévoile rien devant ses collègues. Tout aveu de faiblesse le ferait paraître pour une planche pourrie à leurs yeux. Un risque qu’il ne peut pas se permettre. / Jérémy Felkowski