Les candidats avaient jusqu’au 4 mars pour recueillir les 500 signatures leur permettant de s’aligner à la présidentielle. Or, de nombreuses personnalités ont peiné pour atteindre ce seuil. Est-il trop élevé ? Faut-il changer de système ? Doit-on obliger les élus à parrainer une personne ? Le Zéphyr a questionné Alexandre Rassaërt, maire de la commune de Gisors, dans l’Eure (depuis 2014), et président de la Communauté de communes du Vexin normand.

Membre des Républicains, Alexandre Rassaërt a parrainé Valérie Pécresse. Il s’interroge sur une réforme du système des parrainages. Parrainages obligatoires, parrainages anonymes… Des pistes intéressantes ?

« Quelque chose cloche dans le système »

Le Zéphyr : de nombreux candidats à la présidentielle ont du mal à obtenir leur 500 parrainages, leur permettant de se présenter au scrutin, qu’en pensez-vous ?

Alexandre Rassaërt : C’est une vraie question. D’abord, je pense qu’il faut un système de filtrage. Je trouve cela démagogique de dire qu’il ne faut pas de « barrage ». Tout le monde ne peut pas se présenter, sinon on aurait peut-être 50 candidats ou candidates. La condition des 500 signatures, sur 42 000 élus, ne me paraît pas incorrecte.


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Néanmoins, il est vrai qu’il y a peut-être quelque chose qui cloche dans le système démocratique à partir du moment où des personnalités comme Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen ou Eric Zemmour n’arrivent pas à atteindre le seuil… Or, une fois qu’on a dit ça, que propose-t-on concrètement ?

M.A.J. 25/2/2022 : le leader de LFI a eu ses 500 signatures, le Conseil constitutionnel l’a confirmé le 24 février.

M.A.J 1/3/2022 : Marine Le Pen, Eric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan passent la barrière des 500 signatures. C’est toujours galère pour Philippe Poutou (il les aura au final), Anasse Kazib, Christiane Taubira ou Hélène Thouy…

Le parrainage anonyme, comme le suggèrent certains ?

Je ne suis pas favorable à cette mesure… Un maire est responsable de ses actes. Il est censé assumer ses choix, sans se cacher.

Faut-il revenir à l’ancien système ? Avant l’élection de 2017, le Conseil constitutionnel publiait une liste par candidat de 500 noms de parrainages, tirés au sort. En d’autres termes, il ne dévoilait pas 100 % des parrains, comme pour le scrutin de 2022…

Pas sûr ! Le Conseil constitutionnel publiait en effet une liste de 500 noms. Si un candidat a 5 000 élus qui l’a parrainé, alors cette liste ne représente que 10 % des parrains. Ok. Or, cette règle ne changerait pas grand-chose pour celles et ceux qui atteignent péniblement le seuil des 500 signatures. Si une personne recueille 530 parrainages, par exemple, alors quasiment l’ensemble des élus qui lui ont accordé ce précieux sésame est rendu public.

« Le parrainage n’est pas forcément soutien, mais il peut l’être… C’est complexe »

Parrainage ne veut pas forcément dire adhésion… Cette donnée est souvent oubliée, non ?

Tout à fait. C’est une vraie difficulté, comme je le constate sur le terrain, moi qui suis en contact avec de nombreux édiles autour de Gisors. Par exemple, Michel Jouyet, l’ancien maire de la commune d’Ecos (devenue entre temps commune déléguée de Vexin-sur-Epte), avait parrainé Marine Le Pen. Ce n’est pas du tout ses convictions. Mais on le lui a rapproché, car pour beaucoup, le parrainage est vraiment perçu comme un soutien.

Alors, le parrainage n’est pas automatiquement un soutien – mais il peut l’être, vous voyez pourquoi c’est complexe…

Alors comment s’en sortir ?

Il faut qu’on trouve une solution, inventer quelque chose, peut-être… Mais quoi ? Je n’ai pas la solution parfaite. Pour l’heure, seulement des interrogations, des doutes. D’ailleurs, je trouve sain que des élus disent : « Je ne sais pas. »

Il y a une communication à faire autour des parrainages, c’est sûr… Et l’initiative de David Lisnard, l’édile de Cannes, qui a parrainé le candidat Mélenchon, ou, encore, celle de François Bayrou qui veut créer une banque de parrainages pour soutenir les candidats crédités de plus de 10 % des intentions de vote, sont des démarches intéressantes, car cela pousse à montrer que le parrainage peut ne pas être une adhésion. Pour autant, il y a un risque politique qu’il ne faut pas négliger pour les élus en question…

Que penser des maires qui font voter leurs habitants pour savoir qui parrainer ?

C’est une démarche intéressante, car cela libère le maire du choix du candidat, c’est de la démocratie participative. Cela lui permet d’assumer plus facilement le parrainage. Le nom a été soumis au vote… Autre piste : peut-être peut-on rendre le processus de parrainage obligatoire ? On peut considérer qu’une personne élue maire se doit d’apporter un parrainage… Cela se défend !


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Revenons à la proposition de François Bayrou, à laquelle vous semblez d’accord, pourquoi 10 % ? Le sondage est-il une base de légitimité à prendre en compte ?

Les sondages ne sont pas des voix, ils n’ont pas à être considérés comme une expression déjà engagée. Mais, en même temps, il ne faut pas les nier. On ne peut pas faire comme s’ils n’existent pas. On les critique, mais ils permettent de se rendre compte des dynamiques, des rapports de force. Si telle ou telle personne est créditée de 15 %, on comprend qu’elle ne serait pas à 2 % si le vote était organisé le lendemain.

« Je comprends les élus qui ne veulent pas parrainer un candidat pour ne pas se politiser »

Le débat sur l’obtention des parrainages parasite-t-il le temps du débat politique ?

Oui, mais c’est normal. Car c’est le cœur de la démocratie. Certains y arrivent, car peuvent bénéficier d’un vivier d’élus implantés sur le territoire, comme les socialistes et les républicains. Moi, automatiquement, j’ai parrainé Valérie Pécresse. Or, si un candidat qui a fait 30 % des voix à l’élection précédente, par exemple, n’est pas présent, ce serait scandaleux, quoi qu’on pense du programme de la personne. On ne peut pas exclure un gros tiers du corps électoral.

Il y a une telle défiance des citoyens à l’égard des politiques que, si cette situation se présentait, faute de parrainages, il y aurait une crise démocratique majeure. Et un divorce définitif entre citoyens et élus. Ce serait très dangereux…

En tout cas, c’est sûr, je pense que de nombreux candidats et candidates ne bluffent pas, certains rencontrent de réelles difficultés…

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A Gisors, durant la campagne municipale en 2014 – crédit : Flore Yann

Comprenez-vous les élus qui refusent de parrainer des candidats ?

J’en ai autour de moi. Je suis dans un territoire rural, et je remarque que la question se pose surtout chez les élus sans étiquette. Pour eux, pour elles, pour ces non-encartés, c’est un sacré risque. Dans l’immense majorité du monde rural, les maires ne veulent pas se politiser. Ils ou elles sont à la tête de conseils municipaux regroupant des personnes aux idées plurielles et refusent de se couper d’une partie de leur habitants et d’être identifiés à un parti ou à un candidat au niveau national. C’est pareil pour toutes les élections. Ils ne veulent pas parrainer des candidats, y compris des personnalités situées en dehors des extrêmes de l’échiquier politique. Encore une fois, c’est un risque qu’ils ne veulent pas prendre, car c’est perçu comme un soutien – et non un acte citoyen. D’où la difficulté d’une Christiane Taubira notamment, puisqu’elle n’a pas de parti derrière elle.

Et il faut aussi le dire, parrainer Zemmour, par exemple, c’est très clivant.

Avez-vous été sollicité par des candidats ?

Oui, j’ai été contacté. J’ai reçu des courriers à mon domicile personnel de la part de l’équipe de Jean-Luc Mélenchon. C’est maladroit. L’équipe de Zemmour, très tôt, avant sa déclaration de candidature, avait écrit à la mairie de Gisors… Mais mon choix était fait…

Le parti des Républicains auquel vous appartenez demande-t-il à ce que ses élus parrainent la candidate attitrée ?

Non.

Y a-t-il eu des menaces contre des élus pour éviter que tel ou tel parraine par exemple un ou une candidat.e d’extrême droite ?

Je n’ai vu aucun élu se faire menacer dans le département de l’Eure.

Auriez-vous pu imiter Lisnard et parrainer une personne qui est loin de vos idées ?

J’aurais pu… J’aurais attendu le dernier moment pour savoir qui était vraiment en difficulté. J’aurais pu parrainer Jean-Luc Mélenchon. Pas pour ses idées, que je combats, mais pour permettre aux gens qui sont proches de ses idées de pouvoir s’exprimer. Ils doivent pouvoir s’exprimer, la démocratie y gagne. Je crois en la démocratie représentative, je crois aux urnes. / Propos recueillis par Philippe Lesaffre