Benoît Raphaël : « Les médias de demain seront des écoles »

Benoît Raphaël ne croit pas être un visionnaire. Il nous reçoit pourtant à Paris au cœur de la Station F, capitale de la start-up nation, fondée par Xavier Niel, et tout son parcours montre qu’il a souvent un média d’avance.



Juriste de formation et journaliste par vocation, le Grenoblois a toujours défendu la même conviction : “Il faut horizontaliser l’information le plus possible.” Toujours. “Le monde est trop complexe pour que ce soient toujours les mêmes qui parlent. Il faut permettre au plus grand nombre d’accéder à l’info.” Et c’est le sens qu’il a voulu donner à chacun de ses projets.

Bulles d’info

Cette idée le prend aux tripes depuis le premier jour. Elle lui a fait sécher les amphis de droit, pour tourner sur le campus en 2CV, à lire le journal étudiant dans un mégaphone. “J’étais très timide à l’époque, je bégayais même, mais j’avais plein d’idées. On avait construit d’énorme baffles, façon radio pirate et on faisait les infos locales. Après, j’ai fondé une radio locale à Grenoble.

Les écoles de journalisme ? Ce n’était pas pour lui. “Je n’aurais jamais réussi à y entrer : fallait
aller à Paris, le concours était dur, c’était cher, mais ce n’est pas grave ! La moitié des journalistes se sont formés sur le terrain en galérant, et les autres ont fait l’école. Savoir mêler les deux, ça c’est une vraie richesse.

Quand Benoît Raphaël démarre en presse quotidienne régionale au Dauphiné libéré, les modems 56K font encore Tingxriiidontidonxidon. Devant un de ces iMac G3 aux couleurs bariolées, il s’engouffre dans l’internet naissant, cherchant encore et toujours à donner un maximum la parole aux gens. “À l’époque, se souvient-il, les gens étaient dans leur bulle d’info : quand t’étais de gauche, tu lisais Libé et tu regardais le JT de France 2, quand t’étais de droite, tu lisais Le Figaro et regardais le JT de TF1. Et le matin, tout le monde écoutait la radio, qui s’inspire des journaux. Je voulais sortir de ce modèle vertical.

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Les réseaux sociaux prennent le pouvoir

À la rédac de Vaucluse Matin, où il est co-directeur, on le regarde de travers, avec ses blogs et ses forums. Lui plaide pour une reconquête des lecteurs. “En 2005, j’ai réalisé à quel point le fossé s’était creusé entre les médias et les jeunes. Je me souviens d’un soir, à Avignon. J’étais invité à parler devant des lycéens de banlieue. Je me suis retrouvé face à 200 jeunes qui m’ont dit : “Vous êtes un média de blanc ! Y a combien de gens de couleur dans la rédaction ? Vous nous connaissez pas !” La violence de leur ressenti, ce mépris… Je me suis dit qu’il y avait un vrai problème, et qu’il ne suffirait pas d’embaucher trois pigistes de plus pour le résoudre. Alors, oui, je me faisais taper dessus par mes collègues. Mais j’avais la conviction d’aller dans le bon sens… Surtout qu’à chaque fois qu’on réalisait un projet innovant, ça marchait !

Ses initiatives marchent si bien qu’en 2007 Bruno Patino (alors vice-président du groupe Le
Monde) vient le chercher pour créer lepost.fr (un site de journalisme participatif, qui a été redirigé vers Le Huffington Post en 2012). Jusqu’en 2010, il va prouver que le journalisme partagé, ça marche : oui, on peut faire participer les non-journalistes, les blogueurs et les experts, à l’information.

Débauché par Europe 1, il retentera l’expérience avec Le Lab (fermé en janvier 2018). Mais,
rapidement, ses innovations sont rattrapées par les réseaux sociaux qui vont, imperceptiblement, prendre le pouvoir sur les médias. “Aujourd’hui, sur internet, les médias bossent pour des robots. Ils écrivent comme Google le leur demande, ils font des vidéos comme Facebook le leur demande. Conséquence : les bulles d’info sont réapparues sous une nouvelle forme. Ce sont désormais des bulles “algorithmiques” : plus on like certains types de contenus, plus l’algorithme va nous en montrer, même si ce sont des fake news. Le lecteur, lui, est submergé d’infos. On est entrés dans l’ère de l’infobésité. On nous pousse à consommer toujours les mêmes infos, qui ne nous nourrissent pas forcément et nous rendent méfiants et malheureux.

Circuits courts de l’info

Début 2010, la crise du journalisme se durcit. Apparaissent des centaines de sites web qui copient-collent des dépêches AFP. “À ce moment-là, les médias ont perdu le pouvoir de distribution : les réseaux sociaux et Google ont remplacé le papier et les canaux télé. Et la pub est allée voir ailleurs.” À la tête du laboratoire numérique de Nice Matin, Benoît Raphaël va chercher à reconquérir les lecteurs, en développant un “journalisme utile qui trouve des solutions, des solutions plutôt que de se focaliser sur les problèmes. Et, surtout, qui engagent les gens dans une démarche active”.

À l’époque, personne n’y croit : on moque son “journalisme des bonnes nouvelles”. Mais les
chiffres vont vite lui donner raison. Un exemple : “Le problème des loups italiens qui attaquaient les troupeaux de la vallée de Nice revenait régulièrement dans les faits divers. À chaque fois, ça faisait une manchette, mais personne ne proposait jamais de solutions. Nous avons envoyé des journalistes en Italie et nous avons fait une vidéo qui racontait les solutions mises en place par un jeune berger italien. Et cette vidéo a fait plus de vues que celles qui se contentaient de parler du problème.

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Journalisme positif

À chaque fois que nous avons proposé des solutions concrètes, renchérit-il, non seulement les papiers marchaient mieux, mais les commentaires étaient bien plus positifs. Je suis persuadé que le journalisme de solution peut radicalement changer l’esprit des gens. Et, pour ne rien gâcher, nos journalistes étaient heureux de bosser comme ça.

Jusqu’en 2016, Benoit Raphaël a expérimenté ce qu’il nomme “les circuits courts de l’information : des médias locaux, qui prennent le temps d’aller sur le terrain et donnent aux citoyens les outils pour exercer leurs droits et utiliser leur pouvoir. Mais, pour utiliser ces nouveaux outils, le citoyen a besoin de connaissances. Ce qu’on a appris à l’école ou à la fac ne suffit plus, tout a changé ! On a besoin de connaissances pratiques, en droit, en finance, en informatique… pour gagner en autonomie. Pour moi, les médias de demain seront des écoles”.

Flint

Désormais, le journaliste s’attaque aux fake news, la “vache folle des médias”, comme il dit. Pour lui, lutter contre les fausses infos “demande avant tout de diversifier l’information et de redonner envie aux gens. Sinon, les canulars ou les complots, parce qu’ils sont simplistes et sensationnels, auront toujours plus de succès qu’une dépêche AFP”. Pour relever ce défi, il va se doter des mêmes armes que les réseaux sociaux : l’intelligence artificielle et les algorithmes. Son nouveau projet Flint, débuté en 2017, est un robot chasseur d’infos de qualité. “Mais, contrairement aux vieux algorithmes, l’IA de Flint ne décide pas à ta place. Concrètement, tu vas montrer au robot une dizaine de contenus que tu estimes pertinents, et une dizaine, non pertinents. À partir de cette sélection, l’IA va définir 300 critères, adaptés à tes choix et en tirer une newsletter avec des articles différents du mainstream, qui te nourrissent, te sortent de ta bulle. Cette newsletter, je la vois comme un petit sanctuaire de savoir personnel.

« Conseiller et former les lecteurs »

Avec Flint, Benoît Raphaël veut “reconstruire les liens entre les gens et le journalisme, en revenant à la qualité”. Pour cela, pour se protéger des fake news, il faut filtrer. Et l’IA est l’outil le plus efficace pour aller chercher des contenus ciblés. ses débuts. “On en a pour 10 ans de travail pour éduquer l’IA. Je suis devenu une sorte d’éleveur de robots”, sourit Benoît Raphaël, qui veut prendre son temps pour construire une IA qui soit “une modélisation du meilleur de nous-mêmes”. Il veut donc, avant tout, inculquer des valeurs à ses robots. Oui, nous avons bien affaire à un visionnaire. Un visionnaire éthique. Ce qui explique peut-être qu’il ait souvent tort.

Podcast : Mamoudou Baidy Gaye, journaliste exilé

On lui pose une dernière question : comment sauver le journalisme ? Sa réponse : “Le premier pilier de l’info de demain, c’est l’info locale. Une info locale qui implique ses lecteurs. La prochaine mission du journaliste ne sera plus seulement d’informer, mais de conseiller et de former les lecteurs au monde qui vient. Je le répète : les médias sont les nouvelles écoles.” / Jacques Tiberi