La ville à vélo : portraits de cyclistes urbains

Partout en France des ateliers permettent aux cyclistes de redonner vie à leurs vieux vélos… et d’abandonner leur voiture en ville !



Sur tout le territoire, des associations se structurent autour d’un projet aussi simple que concret : valoriser la pratique du cyclisme urbain. Si la plupart des équipes concernées se mobilisent pour permettre aux citoyens de réparer eux-mêmes leurs vélos usagés, certaines vont jusqu’à proposer à la vente des engins ayant retrouvé une seconde jeunesse entre leurs mains expertes. Réseau des Ateliers vélo participatifs et solidaires, l’Heureux Cyclage entend notamment promouvoir et valoriser l’apprentissage de la mécanique.

Membre de la Cyclofficine de Paris, une entité appartenant au réseau de l’Heureux Cyclage, Romain Denoyer estime qu’il y a « encore du boulot dans la mesure où la pratique du vélo est toujours mal vue, pour certains, car cela peut être, encore, perçu comme une activité de pauvres ». Activité de pauvre ou pas, le concept des ateliers de réparation conquiert de nouveaux adeptes à mesure que les semaines et les mois s’écoulent. S’il n’y avait que cinq ateliers en 2005 pour toute la France, il en existe désormais plus d’une centaine.

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Face à ce mouvement, des entreprises ont commencé à émerger. Contrairement aux réseaux d’ateliers, leur objectif est d’effectuer, moyennant des sommes parfois importantes (jusqu’à 27 euros pour le remplacement d’un pneu), les réparations qui s’imposent. Mais contrairement aux ateliers Do it yourself (faites-le vous-mêmes), ces entreprises n’offrent aucune perspective de développement de compétences.

« On a de tout dans les ateliers de réparation. C’est ça qui est génial. On peut trouver des quadras en costard, des étudiants qui n’y connaissent rien et des gens sortis de nulle part qui te montrent en deux temps-trois mouvements comment changer un câble de freins. » Francis, 27 ans, a été bénévole dans un atelier parisien pendant deux ans. Outre la diversité des profils qu’il évoque en souriant, cet architecte d’intérieur se remémore des petites galères traversées en changeant un pédalier ou en s’occupant d’une fourche récalcitrante. « Quand on est bénévole dans un atelier de réparation de vélos, il faut s’attendre à tout », assure-t-il. Et, en effet, tout peut arriver entre les mains de ces mécanos d’un jour.

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Rafestoler son vélo

De la simple crevaison à la roue voilée en passant par les éternels problèmes de chaînes et de dérailleurs, Francis a vu quelques cas d’étude variés. Désormais assez expérimenté dans l’art de bricoler un deux-roues, le jeune homme précise cependant que « heureusement que les groupes comptent des membres un peu plus avertis que les autres. On ne s’en sortirait pas. Quand tu tiens pour la première fois de ta vie une clef à rayons, tu te sens comme un poulet devant un stylo plume ». Et, effectivement, il n’est pas rare de croiser le regard perdu d’un participant désemparé face à sa bécane. Sans l’aide de bénévoles comme Francis et de cadres des associations qui organisent les ateliers, bon nombre d’usagers se dirigeraient vers les grandes enseignes les plus connues pour faire rafistoler leur vélo ou, pire, en acheter un nouveau à cause d’un pépin qu’ils n’auront pas su régler.

« C’est vraiment la dernière chose que l’on souhaite. Non pas que je sois personnellement un anticapitaliste forcené. Mais c’est toujours dommage de dépenser une centaine d’euros pour un vélo neuf quand l’ancien peut être réparé en une heure. Avec les bons conseils, un peu de débrouillardise et un coup de main, on peut pratiquement tout régler », précise Francis. Le seul cas sans solution rencontré par son équipe ? Une fourche brisée à mi-hauteur lors d’un accrochage. À l’impossible, nul n’est tenu. Et les réparateurs les plus chevronnés n’échappent pas à cette règle.



Viva la Vélorution !

Présent dans la plupart des arrondissements de la capitale et dans plus d’une trentaine de villes en France, le réseau Vélorution ne se contente pas de proposer des ateliers de bricolage et de réparation de deux-roues. Dès l’introduction de leur page officielle, les responsables du projet donnent le ton : « Vélorution ! Nous réclamons la rue pour les cyclistes et autres non-motorisé·e·s (et les trottoirs pour les piéton·ne·s). Éteignez vos moteurs ! Respirez le bonheur ! ». Vous l’aurez compris, outre leur approche écolo et leur soutien au mouvement Do It Yourself, les responsables de Vélorution s’engagent concrètement dans le débat public et sur des thématiques qui leur sont propres. Lutte contre la pollution urbaine, sécurité routière…

Il n’est pas rare de voir les Vélorutionnaires prendre la plume ou le micro pour évoquer un thème d’actualité ou une décision municipale. Sur leur site internet, ils reviennent notamment sur l’essence de leur démarche en évoquant « des outils prenant parfois la dimension de systèmes et de retournent contre leurs concepteurs, mettant alors toute la société à leur service ». Ici, le système capitaliste et consumériste est placé sur le banc des accusés. Mais il n’est pas seul à comparaître. L’inconscience et l’incivilité des usagers de la route sont également visés. « Une ville civilisée, c’est une ville où les enfants de huit ans peuvent se déplacer à vélo sans danger », affirme d’ailleurs le tract que diffuse la structure.

Dans un long article publié sur leur site, les Vélorutionnaires tapent également sur les politiques liées à la circulation en Île-de-France. Rédigé à l’occasion de la campagne des élections régionales de décembre 2015, la tribune revient sur le constat d’échec des politiques engagées sur le front des transports motorisés, le péril de la pollution engendrée dans ce cadre et le gouffre financier entraîné par les politiques liées aux transports urbains. Pareillement, lorsqu’il s’agit de réagir aux dispositions du Plan Vélo de la mairie de Paris en 2014 ou à la question des vélos équipés d’assistance électrique, les Vélorutionnaires ne sont jamais loin.

Cadre idéal pour tout amateur de cyclisme urbain, le campus universitaire a été, tout naturellement, investi par des associations engagées dans la revalorisation de vélos. À l’image de l’équipe de Vélocampus de Besançon, plusieurs associations se sont constituées dans les principales villes universitaires de France pour promouvoir l’usage du vélo et revaloriser les plus abîmés. Démarche citoyenne et écologique, le concept séduit chaque année des centaines d’étudiants qui s’engagent au sein des différentes structures du réseau. Bourses aux vélos d’occasion, balades, événements festifs, ateliers de réparation ou de marquage antivol… Les associations multiplient les projets pour promouvoir leur engagement. Et ça marche. À Besançon, près de 340 étudiants ont adhéré au concept cette année. À Nantes, ce sont plus de 1000 personnes qui sont désormais membres de la structure et 30 bénévoles animent ses ateliers. A Belfort et Montbéliard, ce sont les membres de Vélocampus du Lion qui s’engagent en faveur de campus éco responsables et de la promotion de l’éco-mobilité.

Très actif aux côtés des associatifs étudiants et des porteurs de projets, le réseau Animafac propose également une fiche pratique qui vous permettra de créer des ateliers dédiés à la récupération, à la réparation et à la location de vélos rafistolés. Un mode d’emploi exhaustif à mettre entre toutes les mains.

À l’origine des ateliers de réparations de vélo, un concept vieux comme le monde a retrouvé une seconde jeunesse à l’orée du XXIe siècle. Le mouvement Do it yourself consiste à donner aux utilisateurs finaux les moyens techniques et pratiques de réaliser des réparations, de produire des objets… Centré sur la réappropriation par le citoyen des moyens de production et sur la libre diffusion de techniques et de connaissances pratiques, ce mouvement a très rapidement conquis le monde.

Passer du rôle de consommateur à celui de consom’acteur n’est pas une démarche anodine. Elle se forge sur une philosophie beaucoup plus profonde que ne le laisse augurer quelques tours de clef à molette sur une roue arrière : l’autodétermination, un mode de pensée en totale opposition avec le fonctionnement consumériste des sociétés développées. Auto-édition, artisanats divers, réhabilitation de produits usagés…

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Le Do It Yourself recouvre de nombreux domaines. Mais à l’origine, la forme moderne du mouvement est née au cœur de l’ADN de la culture Punk ! Viscéralement opposés à la société capitaliste et son dogme de la surconsommation, les punks voient dans les prémices de cette philosophie un prolongement de leur démarche. Sans le réduire à l’approche commerciale qui semble désormais l’incarner, le mouvement Do It Yourself reste l’affaire de citoyens engagés et prêts à reprendre le contrôle de leur mode de vie.

Évoquer la forme moderne du mouvement revient à suggérer que ses racines sont plus profondément ancrées dans l’histoire humaine. A l’orée du néolithique, et l’émergence des premières sociétés, hommes et femmes se transmettaient l’art et les connaissances de la fabrication d’outils, de la chasse, des premières formes de spiritualité et de médecine. Bien avant qu’il soit couronné d’un anglicisme, le mouvement Do It Yourself a émergé au creux d’un abri sous roche. / Jérémy Felkowski