La guerre en Ukraine l’a affectée et elle a voulu apporter son aide. À l’étranger pendant un an, son appartement meublé dans les Yvelines était disponible. Depuis la mi-mars, elle héberge avec son mari une famille de cinq Ukrainiennes, ayant fui les combats. « Dans notre société, on n’a pas l’habitude de faire confiance, de lâcher prise quand on ne contrôle pas les choses… »

Clémence (1) cherche ses mots. « On a besoin de retrouver notre logement, mais cela signifie que les Ukrainiennes que l’on héberge vont devoir trouver un autre refuge. » Une pause, et elle reprend. « Cela va les fragiliser à nouveau, mais on n’a pas le choix… » Dans la voix, on sent l’inquiétude, mais, toutefois, la volonté de bien faire. Comment peut-il en être autrement ? Depuis la mi-mars, elle et son mari ont laissé leur appartement de plus de 70 m², à Saint-Germain-en-Laye dans les Yvelines, à cinq réfugiées, la grand-mère, ses deux filles, ainsi que les deux filles de l’une d’entre elles, trois générations issues de Kyiv, ayant fui ensemble les bombes quelques jours après le déclenchement de la guerre, le 24 février. Clémence et Christophe, avec leur fils, vivent depuis près d’un an à l’étranger en raison de leur travail. Ils ont laissé, pendant ce laps de temps, leur appartement vacant. Or, en juillet prochain, les trois Yvelinois rentrent au bercail et s’apprêtent à retrouver leur vie d’avant. Ainsi, d’ici là, ils tentent à distance de trouver une solution pour leurs invitées actuelles. Et essaient de dénicher un nouvel hébergeur pour les cinq réfugiées.


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« Je ne sais pas si on arrivera à les rencontrer, glisse Clémence, mais ce serait bien qu’on parvienne à leur trouver un nouveau point de chute d’ici notre retour. » Qu’elle espère pas trop éloigné de l’actuel logement, car elle aimerait que les deux filles restent dans l’école primaire du quartier où elles ont été accueillies il y a quelques semaines. « Cela n’a pas été évident à organiser », souffle-t-elle, avec le sourire. Les deux, qui ne sont pas les seuls enfants ukrainiens de l’établissement scolaire, ont été intégrées dans une classe de CP et de CM1. Elles suivent deux fois par semaine des cours de français en langue étrangère, et selon ses dires, « elles progressent bien ». Néanmoins, le traumatisme de l’exil reste présent, comme on peut s’y attendre. « La grande suit une thérapeute, elle entend encore le bruit des sirènes et le fracas des bombes. » Depuis le début, ils ne les ont jamais vues en vrai, mais Clémence et Christophe veillent sur elles.

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« On s’est sentis impuissants »

En tant que bénéficiaire du statut de la protection temporaire, la plus âgée, Elina, la grand-mère, a reçu une allocation pour demandeurs d’asile (ADA), 400 euros donnés en une fois sur une carte de paiement, sans oublier une aide alimentaire de la part de l’antenne locale de La Croix rouge (Saint-Germain).

« Elles sont autonomes, mais elles ont besoin d’un autre type de soutien. » Elle et son mari leur ont partagé des adresses de centres de soin ou de grandes surfaces bon marché. Ils ont fait installer une nouvelle box dans le logement. Ils les ont accompagnées dans leur démarche administrative. Ils ont trouvé des personnes prêtes à les conduire là où elles devaient se rendre. En particulier à Versailles dans les locaux de l’association Aurore, qui épaule les familles dans le besoin… Un rendez-vous qui a duré de longues heures…

Se lancer dans ce type d’action solidaire, pour Clémence, cela avait du sens. Elle dit avoir appris « avec sidération » le lancement de l’invasion russe. « On s’est sentis totalement impuissants. » Très vite, le besoin d’agir l’a animée, mais comment s’y mettre ? Qu’entreprendre ? Une amie lui envoie alors le lien d’une plateforme de mise en relation entre exilés et potentiels hébergeurs, UE4UA. Et « sans vraiment réfléchir », sans en parler à son mari dans un premier temps, elle s’inscrit et laisse une annonce. Son appartement meublé est disponible, il peut dépanner.

Un exil long et éprouvant

Très vite, une première famille la contacte, puis une deuxième. « Il y avait une première famille qui ne parlait pas anglais et ne disposait pas de WhatsApp, se souvient Clémence, alors j’ai répondu à l’autre. » Une semaine plus tard, celle-ci arrivera avec quelques affaires dans son logement des Yvelines. Elle et son mari commencent rapidement à converser avec Maryna, la benjamine de la fratrie, la seule à pouvoir s’exprimer dans la langue de Shakespeare, elle qui travaillait dans la mode. Elles s’échangent des messages, partagent des photos, « s’ajoutent » sur Facebook.

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Clémence et Christophe comprennent qu’elles ont quitté la capitale ukrainienne en voiture avec le grand-père. Ce dernier, contraint de rester pour se battre contre l’envahisseur, a dû faire demi-tour à la frontière et a laissé les siennes filer vers l’Europe. Pendant quelques jours, elles ont été bloqué dans un camp en Moldavie. « Par pudeur, je n’ai pas demandé exactement comment le voyage s’était passé. Je sais qu’elles ont fini par prendre un train bondé pour la Pologne. Le voyage a été extrêmement long et éprouvant. »

« En arrivant, les petites ont sauté dans le lit, soulagées »

Au bout de quelques jours dans ce pays, Clémence est informée que les cinq ont la possibilité de prendre un billet pour Paris. « Elles m’ont redemandé si on pouvait vraiment les accueillir. » Une angoisse somme toute logique. Au départ, leur avion devait atterrir samedi soir, et le temps de prendre le RER A, direction l’ouest de la capitale, elles allaient arriver après minuit. Or comment se débrouiller pour leur ouvrir les portes ? « Il est difficile de trouver des personnes disponibles à cette heure. » Alors, elle demande à Maryna de changer les billets. « J’ai appris plus tard que cela a occasionné un coût supplémentaire de 400 euros. »

Elles finissent par arriver dans le centre de Saint-Germain-en-Laye un peu plus tôt que prévu initialement. Et la belle-sœur de Clémence leur présente l’appartement. « Elles ont été soulagées et ravies de voir que cela correspondait aux photos, les petites ont sauté sur les lits. On avait tout laissé, il y avait encore les jeux et les peluches de mon enfant. Cela m’a rassurée de les savoir dans ce cocon, par rapport à la violence de l’actualité. »

« ‘Faites attention’, nous a-t-on répété »

Or, elle l’avoue, elle est restée « un peu méfiante » jusqu’au bout. « Tout s’est passé très vite, on n’a pas eu l’occasion de se parler de vive voix… » Allaient-ils vraiment recevoir les Ukrainiennes qu’ils ont vues en photo ? N’y avait-il pas de risque de les faire venir ? « La crainte a existé, admet-elle. Mais, dans ce cas, on aide personne. » Et de poursuivre : « Dans notre société, on n’a pas l’habitude de faire confiance, de lâcher prise quand on ne contrôle pas le choses… » Elle nous explique que certains, dans leur entourage plus ou moins large, leur ont dit de « faire attention ». Accueillir des étrangers fait peur ? « On nous a dit par exemple : ‘Elles pourront changer vos serrures, vous ne pourrez plus rentrer’, ‘des pauvres, il y en a partout, pourquoi ne pas aider un SDF ?’, ou encore ce commentaire basé sur aucun fondement  : ‘Ils vont saccager votre intérieur.’ »


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Rien de tout ça ne s’est passé. De toute façon, Clémence n’a jamais abandonné l’idée de rendre service, malgré certains doutes avant leur installation dans le logement. Et elle continue, pour l’heure, de leur chercher un logement de remplacement. « L’idée est aussi de montrer à mes enfants qu’il y a des choses terribles qui déshumanisent, mais qu’il est toujours possible de se battre à son niveau et de garder l’humanité vivante… »

Aujourd’hui, les deux filles envisagent de rester en France et d’y trouver un emploi, leur mère espère rentrer au plus vite et rejoindre son mari, mobilisé contre l’ennemi russe. Elle pensait que ce moment tant attendu pouvait arriver cet été, mais hélas, ses plans devront être repoussés. La faute à un petit monsieur. / Philippe Lesaffre

Tous les prénoms ont été modifiés à leur demande. Retrouvez notre série spéciale sur le conflit en Ukraine.