Passer des bancs de la fac aux points de contrôle et aux heures de surveillance… Irina n’a que 22 ans. A cet âge, les jeunes Européens sortent en boîte, discutent sur les réseaux sociaux, s’offrent un petit kebab entre amis. Pour sa part, cette étudiante en art a pris position dans un immeuble de Kyiv et attend les forces russes avec la ferme intention de défendre sa vie… et sa ville.

Ceci est le troisième épisode de notre série sur le conflit en Ukraine.

Soutenez la rédaction du Zéphyr, le média n’est financé que par ses lecteurs. RDV sur la boutique en ligne.

 

Elle lâche ça, comme ça. « Ça fait deux jours que j’essaie d’apprendre à manipuler cette arme à feu. On me l’a confiée à un checkpoint pas loin de la mairie centrale. Je la démonte comme on me l’a montré. Je la remonte le plus soigneusement possible. Je prends mon temps et je garde un œil sur la rue. » Postée à la fenêtre de sa cuisine, au sixième étage d’un bâtiment d’habitation du centre de Kyiv, Irina attend dans l’angoisse. 22 ans, étudiante en art graphique, et nouvellement résistante. C’est ainsi que la jeune femme se présente au début de l’échange. Dans la capitale comme partout ailleurs en Ukraine, la connexion est mauvaise, voire très mauvaise, selon les jours. C’est donc en plusieurs étapes que la native de Kharkiv se livre.


Parrainez vos proches

Le bouche-à-oreille fonctionne, on a besoin de votre aide !

le zéphyr, la revue des aventures humaines


A ses yeux, l’invasion était inévitable. Elle et ses proches s’y préparent depuis des années. « Et pour être tout à fait franche, je ne comprends pas la stupeur qui a frappé les gens dans le quartier. On sait que Poutine est un mec dangereux, que c’est un fou et qu’il est juste animé par un sentiment de vengeance. Où est la surprise ? Où ? », interroge-t-elle.

2004, un prélude à la guerre

Sans être « conspi » comme les masses d’anonymes qu’elle côtoie sur les réseaux, elle ne s’est jamais fait d’illusion sur l’énorme voisin de son pays. « Quand on est capable de faire empoisonner le président d’un pays voisin avec de la dioxine, on peut tout imaginer. Surtout le pire ». Ce président, c’est Victor Iouchtchenko. Symbole de la révolution orange et de la volonté d’émancipation de la tutelle de Moscou, il tombe mystérieusement malade en septembre 2004. Très rapidement, son médecin personnel évoque une atteinte du pancréas. Mais les analyses sanguines ne laissent aucun doute sur l’origine de l’affection. Des taux exceptionnellement hauts de dioxine sont détectés. Le diagnostic vivement contesté par la Russie est pourtant confirmé par plusieurs laboratoires européens nommés par l’autorité judiciaire ukrainienne. Ces derniers révèlent la présence dans le corps de Viktor Iouchtchenko d’une concentration de dioxine « 10 000 fois supérieure à la valeur maximale autorisée« , comme le rappelait le dermatologue Jean-Hilaire Saurat. « C’était de la dioxine pure, que l’on trouve facilement dans de nombreux laboratoires, mais ce qui exclut tout empoisonnement accidentel« , ajoutait le médecin.

Tout un symbole

Si, à quatre mille kilomètres de là, le public parisien a sans doute recouvert les événements de 2004 et 2005 du drap de l’oubli, l’image de ce président élu et défiguré par la dioxine reste très vive dans l’esprit des Ukrainiens. A Kyiv, on trouve encore dans certaines rues des graffitis demandant la vérité sur le dossier Iouchtchenko. « Quand je passe devant, ça me rappelle ce qui s’est passé. J’étais toute petite. Mais mes parents m’ont souvent raconté cette période. Ils faisaient partie des insurgés. C’était il n’y a pas si longtemps. Mais, d’un autre côté, on a désormais l’impression que ça fait un siècle. Ils marchaient pour croire à la liberté. Aujourd’hui, je me barricade dans mon appart pour ne pas croire à la dictature qui arrive », dit-elle d’un ton grave. L’espoir et la clameur sont retombés. Plus rien, dans les rues sombres et les artères sclérosées de la capitale ne rappellent les heures de liesse qui ont succédé à l’insurrection. Ne reste que le silence pesant et la peur d’entendre les chenilles des tanks dans les faubourgs.

Dans l’attente, on vit

Concrètement, le quotidien d’Irina pourrait sembler inchangé. Elle continue de potasser les piles de bouquins qui s’entassent autour de son lit. Mais, désormais, elle le fait pour détourner son esprit, ne pas avoir peur. Ou, en tout cas, le moins possible. Elle mijote quelques plats sur sa plaque électrique en essayant de se souvenir des conseils que lui donnait sa grand-mère. Mais les ingrédients se font de plus en plus rares et elle doit faire preuve d’une sacrée ingéniosité pour préparer quelque chose de présentable. Le ravitaillement se fait au compte-goutte. Le sucre, l’huile, le sel, tout devient rare. Alors on fait comme on peut. « Ce n’est pas évident. Mais j’ai un toit sur la tête. Et même si je n’ai pas toujours de chauffage, la pluie reste à l’extérieur pour le moment. » Quand la guerre sera finie, Irina s’est promis d’aller faire un tour à Paris, histoire de déguster quelques spécialités. Elle rêve devant les pâtisseries de Pierre Hermé et de Philippe Conticini. Des artistes dont elle admire les créations sur Instagram. Quand la guerre sera finie…

Vers Paris

En attendant de prendre son billet pour Paris, Irina a un truc à faire, comme elle l’évoque d’un ton faussement léger. Elle a reçu une arme et des instructions. Elle a donné un coup de main dans la préparation de cocktails Molotov dans un bistrot de son quartier. Elle y a retrouvé des amis, des voisins et des gens qu’elle rencontrait pour la première fois. « On a tous travaillé pendant des heures. On allait chercher des bouteilles dans les poubelles lorsque les stocks du bar n’étaient plus suffisants. On s’organisait même en postes de production. L’un devant déchirer les tissus. L’autre remplissant les contenants… », énonce-t-elle. Le bruit des bombes, les rumeurs, les instructions… Tout cela marque désormais le tempo quotidien d’Irina et de ses amis. Ceux qui ne sont pas partis vers Lviv et l’ouest du pays attendent fébrilement que les Russes donnent l’assaut. Ils les attendent avec la détermination de ces villageois prêts à défendre leur lopin de terre contre une force supérieure.

Face à l’abîme

« Tu as peur de mourir ? », lui demande-t-on brusquement. « Oui, évidemment. Je ne suis pas cinglée. J’ai peur d’y passer. Personne ne devrait mourir à 22 ans. Que ce soit sous les bombes ou dans un accident. Mais si je dois mourir en défendant ma ville, je le ferai, dit-elle. Je ne suis pas une héroïne. Je n’en connais pas, d’ailleurs. Je suis juste une meuf qui veut botter le cul du mec qui veut prendre mon pays. » Entre les descriptions de son matériel et du casque soviétique qu’elle a dégoté on ne sait où, la jeune femme se réfère beaucoup aux œuvres qu’elle admire et qu’elle étudiait avant l’invasion. Elle parle du Guernica de Picasso, de cette masse de métal hurlant qui fond sur les hommes. Elle pense également au Caravage et ce talent au service de l’horreur. Elle s’enfuit un instant dans les prairies baignées de lumière que peignaient Monet ou Renoir. « Jamais je n’aurai le talent de ces gens. Mais je comprends avec précision ce qu’ils ont voulu transmettre dans leurs tableaux. Le cri de Picasso, c’est le mien. C’est celui de mes proches, de mes amis, de mes voisins. On s’attend tous à se faire pilonner par la brutalité de Poutine, mais certains d’entre nous restent. »


35€ pour tester le mag (4 numéros)

Des femmes et des hommes se mobilisent pour la planète, Le Zéphyr raconte leurs histoires

le zéphyr, la revue des aventures humaines


Aucune haine pour personne

A-t-elle un message à adresser aux Russes et aux séparatistes ? Évidemment. Dans un langage aussi simple que mesuré, elle tient juste à confier son horreur de la situation et sa désolation face au nombre des victimes déjà faites par les affrontements. « C’est un putain de gâchis. Encore un. L’histoire de l’humanité en est pleine. Les guerres se succèdent. A chaque fois, on se dit que c’est la dernière. Et ça recommence le lendemain. A ceux qui sont dans le Donbass, je veux juste dire que je ne leur en veux pas. Qu’ils cherchent le bonheur, la paix et la sécurité, c’est normal. Je cherche ça aussi. S’ils en ont autant marre que moi de voir tout ça, ils peuvent poser les armes. Je poserai la mienne. C’est peut-être à notre génération de faire ça. Même si je n’y crois pas tant que ça… Ce que je crois, en revanche, c’est que défendre Kyiv, c’est aussi défendre ma vie. » / Jérémy Felkowski

Ceci est le troisième épisode de notre série sur le conflit en Ukraine.