Jeune père de famille, Oleg scrute l’horizon depuis des lustres pour surveiller le moindre signe d’alerte. Plongé dans un affrontement qu’il connaît si bien, le natif de Donetsk livre son quotidien et sa vision de cet « énième épisode » d’une guerre qui n’en finit pas.

Ceci est le premier épisode de notre série sur le conflit en Ukraine.

Le « bruit, les sirènes, le fracas des bombes, on connaît. L’air de rien, ça fait partie de notre quotidien depuis une dizaine d’années. Quand j’ai entendu parler de l’arrivée des Russes dans la région, j’ai tout de suite pensé que la guerre allait prendre fin. Mais je me suis sans doute trompé. » Oleg a 27 ans et vit à Donetsk dans l’est de l’Ukraine. Pour lui et sa famille, l' »invasion » des troupes russes (un terme qu’il réfute quand on l’évoque devant lui) est l’énième épisode d’un affrontement plus vieux que lui. Un affrontement qui est né dès la constitution de l’Ukraine. De l’autre côté du Dniepr, le grand fleuve qui scinde le pays, les « autres Ukrainiens » cristallisent la peur et la méfiance de ce jeune homme.


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« Les mecs de Kyiv »

Beaucoup de rumeurs circulent sur leur compte. Ils assassineraient les gens du Donbass au beau milieu des rues de Kyiv. Ils violeraient les enfants. Ils iraient jusqu’à projeter une attaque nucléaire à l’aide de leurs alliés occidentaux sur les villes libérées. Oleg entend ces bruits tous les jours. Et même si certains l’inquiètent, comme il le concède volontiers, d’autres lui paraissent tellement grotesques qu’il préfère en rire. « Je n’ai peut-être pas fait des études comme vous, les journalistes en France. Mais je ne suis quand-même pas fou au point de croire que les « mecs » de Kyiv vont nous tomber dessus avec une ogive atomique », dit-il en riant.

Sur le plan politique, Oleg se dit ouvertement pro-russe. Aucun doute sur ce point. Il voit dans la présence de Moscou une aide salvatrice. Une aide non pas destinée à détruire l’ouest, mais à libérer définitivement l’est du pays. « Nous ne sommes pas comme les gens de Kyiv ou Lviv. Nous parlons russe, mangeons russe, pensons russe. On nous a même envoyé des passeports tout ce qu’il y a de plus russe pour être définitivement intégrés à ce monde auquel nous appartenons culturellement », assure le blondinet. Son visage émacié se tord lorsqu’on l’interroge sur l’avancée des troupes vers Kyiv et l’Occident. Il ne voit pas le rapport, n’a pas entendu parler de ça.

Pour lui comme pour ses proches, les Russes sont uniquement là pour stabiliser sa région et éloigner la menace. Lorsqu’on lui transmet des images et, notamment, des reportages effectués par des journalistes français au cœur même de la capitale, le citoyen du Donbass marque un temps d’arrêt. « On ne nous parle pas de ça ici. On ne nous en parle pas », résume-t-il avant d’ajouter qu’il vaut mieux qu’il efface ces images de son appareil. Si un soldat ou un représentant d’une autorité locale venait à trouver les extraits vidéo, Oleg aurait de gros problèmes, nous dit-il.

Surveiller l’horizon

Pour l’heure, la famille d’Oleg est littéralement coincée au milieu d’un champ de bataille. Des bombardements retentissent partout autour de leur immeuble. Les murs tremblent et réveillent ses deux garçons. Les sirènes hurlent au beau milieu de la nuit. « On sait que la mort rôde. On le sait bien. Le seul truc qu’on ignore, c’est le moment où elle frappera à notre porte. » S’il se livre aussi directement au micro d’un journaliste français, il garde un silence ponctué d’un petit sourire face à sa femme et ses enfants.

« Je n’ai pas le droit de les inquiéter même si je le suis. En cas de danger, je prends tout le monde, et on part sans grand discours. Mais, pour le moment, je dois faire face, comme un homme. Mes enfants ont droit de vivre une vie de gamin. Le plus possible, en tout cas. Ils savent ce que font les avions dans le ciel. Ils voient les colonnes de blindés. J’essaie juste de les rassurer et leur dire que tout va s’arranger. » Mais Oleg y croit de moins en moins.


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Sa ville, sa vie

Donetsk est une ville ouvrière. Une ville dure et exigeante. Une de ces villes nées de la sueur et des nuages de poussière levés par l’industrie minière. Oleg et les siens sont nés ici. Ils en connaissent la moindre rue, le moindre rond-point. S’il avoue à demi-mot qu’il partira si la situation n’est plus tenable pour les siens, il reste attaché à sa ville et s’inquiète de l’avenir de la région. « Personne ne peut encore dire de quel côté basculera la guerre. Même si les Russes se disent très forts comme ils le disent à chaque fois, cet affrontement est différent. Il se passe chez moi. »

Dans un coin de sa tête, Oleg se remémore les récits de la grande guerre patriotique que lui contait son grand-père. Décoré en 1945, il s’était illustré à Stalingrad, et son unité avait repoussé les envahisseurs allemands. Mais les choses ont changé. L’heure n’est plus à la chasse aux « nazis » (qu’il avoue ne pas avoir croisé dans le pays), mais à la libération de son territoire. « Je suis un petit gars du Donbass. Tout ce que je veux, c’est vivre, élever mes enfants en sécurité, conduire mon camion et gagner ma vie. Rien de plus », martèle-t-il.

Mission impossible

Être livreur dans une ville en guerre, mission impossible. Jusqu’ici, le jeune homme serpentait dans les rues étroites et les grandes artères de la capitale autoproclamée du Donbass. Emportant avec lui des colis venus de toutes les régions ou des denrées alimentaires pour les petits vieux du coin, il couvrait toute la zone à bord de son Mitsubishi un brin rafistolé. Mais, depuis le début des affrontements, Oleg a rangé son camion à l’abri. Même si ce terme prend chaque jour un peu plus de patine, il espère retrouver son véhicule en un seul morceau quand tout sera terminé.

« Ce camion, dans la banlieue de la ville, c’est un bon moyen de subsister. On livre, on se rend utile, on apporte et on emporte tout ce qu’on nous demande de prendre en charge, dit-il. Je ne peux pas vous assurer que je le reverrai entier. J’espère. Mais ce n’est pas sûr. »

En attendant des jours qu’il espère meilleurs, Oleg se prépare. Avant la fin de notre entretien, il confiait avoir préparé des sacs de camping. De quoi tenir plusieurs jours s’il doit emmener sa famille loin du feu et de la guerre. Mais vers où aller ? Il ne le sait pas encore. Les Russes sont là, présents, en nombre. Les tchétchènes arrivent. Il le sait. Et il sait également qu’il ne pourra pas traiter avec eux comme avec les troupes de Moscou. Que faire ? Il s’interroge. / Jérémy Felkowski

Ceci est le premier épisode de notre série sur le conflit en Ukraine. Le Zéphyr vous proposera sous peu un autre épisode dédié à une jeune étudiante qui a décidé de rester à Kyiv pour défendre sa ville, notamment. Surveillez cela par ici.