De prof à auteure de polars : le défi d’Audrey Degal

Audrey Degal, professeure de lycée à Lyon, rêve de convaincre une maison d’édition et voir son nom en haut de l’affiche. Portrait d’une auteure multirécidiviste.



En journée, Audrey se rend au lycée et enseigne le français à ses élèves. Elle leur parle de littérature et n’oublie pas de glisser qu’elle se passionne pour les textes médiévaux, et, en particulier, les chansons de geste, les récits racontant des exploits guerriers. Quand la sonnette retentit et que les cours se terminent, la Lyonnaise rentre chez elle, et enfile son deuxième costume. Elle allume son ordinateur et reprend le fil de ses histoires… plus contemporaines, cette fois. Professeure de lettres le jour, auteure la nuit… C’est presque ça. Son truc ? Les thrillers, les romans où tout va « à 100 km à l’heure » – et en moto, si possible pour ses personnages, puisque elle adore les deux-roues. « Chaque auteur intègre un peu de soi dans ses écrits, c’est logique », précise la férue de romans policiers.

“Un boulot monstre”

Son dernier en date invite au voyage en Chine. Elle n’y a jamais mis les pieds, mais elle s’est beaucoup documentée pour construire le thriller à la petite touche de fantastique. Audrey narre dans ce polar d’une rare intensité les us et coutumes, parfois barbares, intrinsèquement liées à l’histoire du pays. À peine cette virée terminée entre deux paquets de copies à corriger, elle a changé d’histoire et poursuivi la route de l’écriture. Le prochain livre qu’elle prépare sera un recueil de nouvelles, dont une est « dédiée à (sa) commune« . Audrey n’en dit pas encore beaucoup plus, mais dit s’intéresser à « des phénomènes inexpliquées (qui) se produisent« . Elle me glisse aussi avoir bien entamé l’histoire du thriller d’après.

Audrey prend de l’avance. Tout de même, elle dit « manquer de temps;nbsp&» pour écrire, ce qui lui semble terriblement « frustrant ». D’autant que « les histoires sont là, dans (sa) tête, et les personnages attendent de prendre vie sur (son) clavier ! » « Je dois avoir une centaine de potentiels romans et nouvelles », ajoute Audrey, le sourire aux lèvres. Audrey me répète que si elle n’était qu’écrivain, son recueil de nouvelles aurait pu sortir bien plus tôt.

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La mouche l’inspire…

« Mais avec mon activité de professeure, j’ai un boulot monstre et trop peu de temps pour écrire. Je suis bien loin des 15 heures dont parlent les mauvaises langues, et proche des 50 heures par semaine avec la correction des bacs blancs, les oraux blancs, le flux de copies chaque semaine, la préparation des cours…  » Seulement voilà, pour l’heure, il lui est impossible de changer de rythme et de faire autrement puisqu’elle vit grâce à l’enseignement. Audrey ne fait pas encore la une des gazettes contrairement à d’autres spécialistes du polar. Audrey doit gagner un peu en notoriété. Elle s’accroche, en espérant passer un jour de l’ombre à la lumière.

Pas une mince affaire : trouver son public peut s’apparenter à un véritable parcours du combattant surtout au milieu de la foule des auteurs, si nombreux à chaque rentrée littéraire, chaque salon, chaque concours de la plume… En attendant la gloire, celle-ci persévère. Continue de coucher noir sur blanc durant son temps libre les histoires qu’elle invente à partir de son quotidien. Tout l’inspire, jusque la mouche qui se fracasse contre une vitre de la fenêtre, tient-elle à préciser très sérieusement.

« Même notre conversation pourrait me donner des idées », lance-t-elle durant notre première discussion. Je l’imagine prendre des notes en train de construire une scène fictive. Toujours est-il que sa vie lui sert de modèle dans ses écrits. Son premier manuscrit, elle s’en souvient comme si c’était hier. En pleine adolescence, elle écrit Patricia et les fantômes de la trappe secrète, influencé par une amie, durant le secondaire, qui porte le nom de la héroïne. Elle avait douze ans ! Les années passent, elle grandit, fonde une famille, mais n’oublie pas sa passion. Elle s’essaye à de nombreux genre et a même rédigé un pamphlet politique – Un pavé dans la mare – avant l’élection de Nicolas Sarkozy. Son objectif ? Signer « une critique politique visant les élus quels qu’ils soient, et de tous bords politiques ». Pointer du doigt « leurs privilèges, leur immobilisme, leurs promesses vaines, leurs mensonges… » Un récit « toujours d’actualité », dit-elle, qui n’a pas été publié, comme d’autres…

Le livre de Degal

Les histoires qui piétinent

Et au départ, d’ailleurs, ce n’était pas forcément le but du jeu. Sûrement par crainte d’être jugée. Elle savait pourtant que, pour être lu, il faut y passer. Le déclic est venu grâce à la Toile : « En 2005, je me décide à créer un blog littéraire pour me faire connaître, et à publier des bouts de romans ou des nouvelles, et cela a marché. » Son premier texte mis en ligne ? Seul, qu’elle a fait paraître en plusieurs épisodes, et qui, désormais, fait partie du recueil Destinations étranges, son deuxième livre.

« Les lecteurs attendaient impatiemment la suite », se souvient-elle, folle de joie et fière de les avoir « bien eus« . Alors elle tente le coup, frappe à la porte de maisons d’édition, se prend des vents. Souvent, elle reçoit des refus qui comporte des « formules de politesse copiée-collée« , ce qui lui fait croire que les éditeurs n’ont pas forcément lu les manuscrits. Elle a notamment souvenir d’un non qui l’a littéralement marquée, il concernait son premier livre, Le lien : « On m’a dit : « Vous écrivez trop bien… » » Elle prend sur elle, finit par comprendre ce que cela signifie. « J’ai supprimé 70 pages du roman avant de le publier, simplifié le style (et encore pas assez !), renoncé à des précisions, des descriptions…;nbsp&»

Audrey aiguise sa plume pour que ses textes fassent mouche, percutent davantage. Elle s’efforce d’écrire plus court, rédige des chapitres plus concis. « Comme cela, ils peuvent être lus entre deux stations de métro« , sourit-elle avant d’ajouter aujourd’hui qu’elle n’aime guère « les histoires qui piétinent ». Pour son deuxième livre, Destinations étranges, elle n’a pas envoyé le texte notamment car, « en France, la nouvelle n’a pas le vent en poupe« .

À l’heure actuelle, pour ces trois premiers livres – Le lien, Destinations étranges et La muraille des âmes, donc – elle a privilégié la voie de l’auto-édition et signé un contrat avec Books on demand (BOD). Les romans sont parus, mais elle a tout conçu de A à Z, que ce soit au niveau de la relecture du manuscrit pour effacer les coquilles, de la mise en page, y compris des deux couvertures, ainsi que de la promotion. « Un boulot épuisant » pour celle qui cherche à « séduire un maison d’édition qui s’occuperait de tout« , et surtout se charge de faire de la pub.


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La rage, un moteur ?

Selon elle, l’édition est un monde de requins : « Si on n’a pas déjà un nom, les chances d’être repéré sont infimes, voire inexistantes. Il y a bien sûr la chance. J’essaye de la provoquer, mais des obstacles se dressent sur ma route. Je n’ai pas de nom, mais je compte bien m’en faire un. Une maison d’édition me permettrait de lutter contre cette transparence qui pèse sur tout auteur inconnu et qui fait croire au public que mes (ou nos) récits seraient moins bons que ceux des grandes pointures. » Audrey mesure le chemin qui lui reste à parcourir. Mais elle continue de croire en son destin.

« Lors des salons du livre auxquels je participe, quand je vends 10 livres autours, certains n’en vendent qu’un, souligne la lauréate récente d’un prix littéraire, à Attignat dans l’Ain, en avouant, ainsi, à demi-mot l’existence d’une compétition entre écrivains. « Lors des salons du livre, je m’aperçois que mes intrigues plaisent. Je me bouge, je suis active et ne compte pas attendre gentiment les lecteurs. Ils ne me connaissent pas ? Je m’efforce de les convaincre que mon écriture, même si elle n’est pas (encore) reconnue, peut être intéressante. »

« Je leur explique que d’autres auteurs, connus à présent, sont passés par cette phase-là. Baudelaire, par exemple, a vécu dans la misère et n’a été reconnu que de façon posthume, explique-t-elle. Plus proche de nous, je me raccroche à Bussi qui a passé dix ans à essuyer des refus pour des romans que sa maison d’édition actuelle a rachetés, republiés et qui, souvent sous un autre titre, sont des succès mondiaux. Parviendrai-je un jour à franchir le mur ? Je l’espère, je me bats pour cela. Ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu d’avance ! » La rage de vaincre, la clef de succès ? Elle s’interroge, puis prend quelques notes… / Philippe Lesaffre