Maria Salvo, 98 ans, lève toujours le poing

Maria Salvo, 98 ans, a passé sa vie à résister. Condamnée à 16 ans de prison sous Franco et à 2 ans au camp de Pouliguen, elle est partie dans la clandestinité en Catalogne.

Il est compliqué de rencontrer Maria Salvo, depuis novembre son agenda est toujours complet, malgré ses 95 ans. De fait, lorsqu’on l’a au bout du fil, on pense s’être trompé de numéro, tant sa voix est pleine d’énergie. C’est aussi vrai en personne, bien que certains traits marquent un peu plus le poids des années. On a alors du mal à s’imaginer que la vie de Maria Salvo soit celle d’une militante et résistante qui n’a jamais arrêté de croire et de lutter pour son idéal. Non, quand Maria ouvre la porte, on voit simplement une dame aux cheveux blancs et un grand sourire qui vous invite à entrer.

En revanche, c’est elle qui pose les questions la première et il est conseillé d’y répondre, sans s’en amuser. Une fois en confiance, elle peut commencer à raconter son histoire. Comme elle le dit, elle n’est «pas là pour écrire ou juger le déroulé des événements », mais elle accepte de « raconter ce qui lui est arrivé ».

Maria naît en 1920, son enfance se passe comme celle de ses congénères durant les années de dictature de Primo de Rivera. Si elle est trop jeune pour comprendre ce que cela signifie, elle va vite noter la différence avec la République. À l’époque, les sœurs ne font plus l’école – l’Église et l’État sont séparés… Ce jour-là en particulier a marqué Maria Salvo : le mur qui séparait autrefois garçons et filles à l’école est retiré et tous désormais étudient ensemble. Elle continue d’apprendre à 13 ans, dans les ateneus ouvriers (sorte de centres culturels permettant l’auto-formation), mais ne va plus à l’église et grandit comme une femme libre, détachée de la culture patriarcale de l’époque précédente et de celle qui suit – cela a rendu son existence à sa sortie de prison en 1957 encore plus marginale.Maria Salvo jeune

Exil en France

Lors du coup d’État de Franco et du début de la guerre civile, Maria Salvo a 16 ans. Elle s’est engagée du côté républicain, chez les communistes. Elle se souvient encore de ces mois à Barcelone sans pouvoir politique, mais avec des assemblées… « On ne savait rien, on n’avait pas d’expérience, mais énormément d’enthousiasme. Il a fallu tout faire : les hôpitaux, les écoles, la défense. » Travailler pendant la journée et s’instruire le soir, c’est tout une génération qui a accés d’un coup au savoir. Mais cela ne dure qu’un temps, car Barcelone est rapidement en proie aux luttes entre différents mouvements, jusqu’à ce que survienne la défaite.

La longue marche vers la France, l’exil. Car, pour Maria, il s’agit bien d’un exil : « J’aime bien la France, mais l’idée a toujours été de revenir en Espagne et de reprendre la lutte, c’était une défaite mais nous n’avons jamais été vaincus. » Son ami Lluiz Marti Bielsa en est un parfait exemple : il participe à la guerre civile côté républicain à Barcelone, puis à la Résistance française durant la guerre, libère Paris et revient lutter en Espagne dès 1945, contre l’accord des vainqueurs, pour continuer son combat contre le fascisme, avant de terminer lui aussi en prison.

L’arrivée en France est dure – elle s’attend à être mieux reçue de la part d’une autre République, celle des droits de l’Homme, de la « liberté ». Même si elle reconnaît qu’il y avait des Français solidaires, « ils n’avaient pas le droit de nous aider, encore moins sous l’Occupation ». Jusqu’en 1941, elle sera internée dans un camp pour réfugiés espagnols au Pouliguen. Ces derniers réclameront, en vain, de participer avec les Français à la lutte contre le nazisme. Après la défaite, certains sont réquisitionnés pour remplacer la main-d’œuvre manquante. Les jeunes, les enfants et les vieux, eux, sont piégés… Alors qu’on déclare les renvoyer vers le sud, où la qualité de vie serait meilleure pour eux, ils sont renvoyés en Espagne. La police française remet Maria et ses compagnons entre les mains de la « guardia civil ».

S’ensuivent 16 années de prison durant lesquels ses camarades de cellule deviendront sa seconde famille. Même si, parfois, en se remémorant tout cela, des larmes perlent au bord des paupières, Maria réaffirme clairement : « Jamais nous n’avons cessé de croire que l’on sortirait un jour et que l’on prendrait notre revanche. Nous n’avons jamais accepté l’idée d’avoir perdu. Sans cela et sans les gestes qui nous permettaient de garder l’estime de soi, nous n’aurions pas résisté à ces seize années. »

publication de Maria Salvo

Etudier en prison

La solidarité entre détenues fut primordiale :« Les châtiments individuels n’existaient pas, car nous étions solidaires et nous nous associons toutes à la punition que l’une d’entre nous devait recevoir ». Elle n’est jamais autant occupée de sa vie qu’en prison, car si pendant la journée elle et ses camarades accomplissent les tâches obligatoires, la nuit, elles étudient : « Franco eut la grande idée de nous regrouper entre rouges, les femmes à Ségovie, les hommes à Burgos. On appelait ces prisons les universités rouges parce qu’on apprenait tout. Nos professeures, elles-mêmes détenues, nous donnaient des devoirs et nous étudions à lueur de la bougie. » Ce qui n’aide pas non plus sa réinsertion : « Je me suis sentie plus enfermée en dehors de la prison que dedans, où nous étions entre nous, où nous pratiquions un communisme primitif. La société dans laquelle je revenais une fois libre n’avait plus rien à voir avec moi. Il était en plus très compliqué de travailler compte tenu de mes antécédents. »

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Rock star

Maria reprendra malgré tout son chemin pour continuer la lutte contre le régime franquiste en revenant clandestinement en Catalogne pour militer au sein du PSUC (Parti socialiste unifié de Catalogne). Un activisme qu’elle partage depuis avec son entourage. Avec des amis, Maria a fondé l’association des femmes de 36 et a été présidente de l’association des ex-prisonniers catalans. Jusqu’à aujourd’hui, elle ne cesse jamais de croire en son idéal.

Elle a pu inspirer les jeunes générations à l’image d’Ada Colau, la maire de Barcelone, qui la cite en exemple et souhaiterait avoir des portraits de femmes comme elle dans sa mairie, plutôt que celui du roi. Maria est présente sur la liste de Barcelona en Comú (Barcelone en commun, le mouvement d’Ada Colau), à la dernière place, « celle de la rock star », comme disent certains. Une preuve de plus de l’influence de son engagement auprès des nouvelles générations, bien qu’en Espagne la résistance au franquisme ne soit toujours pas reconnue officiellement, comme l’est la Résistance au nazisme en France.

Par l’équipe de The Dissident, média partenaire du Zéphyr