Marc Namblard tend l’oreille. Il enregistre les sons de la nature sauvage, souvent dans son environnement le plus proche, dans le massif des Vosges. Le Zéphyr l’a rencontré pour comprendre sa démarche, et son métier d’audio-naturaliste peu commun. Lui alerte : « Les ambiances sonores tendent à s’appauvrir en Europe. »
Le Zéphyr avait rencontré Marc Namblard pour Le Zéphyr n°15 consacré au silence des oiseaux. Trois ans plus tard, le 26 février 2026, il remporte, pour Le Chant des forêts, le César du meilleur son, avec Romain Cadilhac, Olivier Touche et Olivier Goinard. Le réalisateur Vincent Munier a aussi obtenu le César du meilleur documentaire. Pour cette occasion, Le Zéphyr publie le récit paru dans le magazine.
La mélodie du bonheur. Il s’engouffre dans la forêt, sur les traces de ses désirs. Ses appareils à la main, Marc Namblard avance prudemment, doucement. Parfois, il se camoufle, muni de sa casquette, et se pose une heure, deux heures, parfois une partie de la nuit. Marc contemple son environnement, attend parfois longtemps. « Mais il se passe toujours quelque chose, lâche-t-il. Je ne m’ennuie jamais… » Depuis plusieurs années, Marc traque les sons de la nature, les chants des volatiles et des autres espèces. Souvent, près de chez lui, au cœur des Vosges. Mais aussi, plus loin, en Lorraine, ou dans le Sud-Est, du côté des Cévennes, vers les Grands Causses.
Il enregistre l’ambiance sonore de la vie sauvage, souvent des commandes pour des documentaires, des films, des parcs nationaux, des réserves naturelles, des spectacles ou des musées. Son job consiste à observer, ne jamais cesser. L’important, c’est la proximité, c’est de ne pas bouger, pour que les espèces, dans les parages, finissent par l’oublier. En clair, « continent de vivre », comme si de rien n’était.
Mais est-ce qu’elles y arrivent vraiment ? Pas certain. Marc a pris conscience du stress que sa présence peut générer. « L’animal ne saura pas exactement où je me situe, mais c’est sûr qu’il aura pris conscience de ma présence aux alentours. Cette méfiance ne le quittera plus. » Et cela peut provoquer un changement d’attitude, il en est quasiment sûr. Cela pourra impacter l’interaction avec les espèces environnantes. « Mon comportement peut s’apparenter à celui d’un prédateur. Je me déplace lentement, je me cache, j’observe longuement… » Du coup, quand il est de sortie, certaines bêtes, qui l’ont repéré, s’éloignent. Ou attendent qu’il s’échappe pour reprendre une activité dite « normale ».
Repérer les postes de chant des oiseaux
« Un jour, j’enregistrais au pied d’un épicéa, et j’attendais des cerfs. » Mais pas de passage à noter. C’était la nuit, il gelait. « J’avais trop froid, je ne tenais plus, alors je me suis réfugié dans ma voiture… » Le lendemain, l’audio-naturaliste revient chercher les micros qu’il avait pris soin de laisser sur place. Puis, il dérushe. Et, là, surprise. « Des bêtes ont réinvesti les lieux juste après mon départ… » Mais, au final, tout dépend des faits et des gestes. « J’ai discuté avec des bûcherons qui coupaient le bois, et cela leur arrivait d’assister à des passages d’ongulés, qui avaient sans doute compris que ces humains ne leur feraient aucun mal… »
Mieux vaut donc parfois laisser un micro, avant de rebrousser chemin, dans l’espoir de récupérer, in fine, les sons les plus naturels possibles… Les mélodies de la vie sauvage, par exemple celles des oiseaux, au printemps. Dans les forêts, les mâles se font entendre afin de séduire les femelles en vue de l’accouplement. « On peut repérer les postes de chant des uns et des autres, à force d’observer… »
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Les oiseaux imitent le chant des autres et épatent
Chacun son moment, chacun sa signature. Les oiseaux tentent de se distinguer coûte que coûte, pour se trouver des partenaires. Exemple, la rousserolle verderolle se plaît à imiter les autres. « Elle enrichit son répertoire des sons des oiseaux qu’elle croise. Il faut bien s’entraîner pour le saisir », sourit Marc, visiblement épaté par la force de ce passereau migrateur.
Lire l’édito du numéro Le Zéphyr : Cui-cuit sur les branches
Tendre l’oreille et se concentrer sur ce qui l’entoure à proximité – du moins en France – lui procure toujours grand plaisir. « Je ne fais jamais le tour. C’est comme un puits sans fond, je ne retrouve jamais un son identique, y compris au même endroit. » Si des similitudes persistent, les variables l’enchantent. « Quand j’enregistre, je ne pense plus à rien d’autre. Tout le reste s’efface… » Enfin, presque, car il le reconnaît lui-même, même loin de tout, un « rien » d’origine anthropique peut venir perturber l’instant. « C’est extrêmement frustrant », note-t-il, le sourire aux lèvres. Le bruit de la circulation, le passage d’un avion… Même une cascade peut être de nature à l’enquiquiner… Alors il s’arme de patience, comme il peut, et recommence l’enregistrement, autant de fois que nécessaire…
Le gamin et le magnétophone
Cette habitude d’appuyer sur play remonte à loin, lui l’enfant de Pithiviers, dans le Loiret. Le jeune Marc randonnait en famille dans les Cévennes. Le grondement des orages, le bruit des troupeaux, et même des insectes, l’attiraient. Pas encore dans une visée scientifique, naturaliste. Il avait « juste » envie de capturer des sons… Et au final d’imiter son père, qui avait coutume, pendant les congés, d’enregistrer les siens pour immortaliser des moments de vie. Sans compter son grand-frère, qui pratiquait également. « C’était devenu un jeu très agréable de démarrer le magnétophone… »
Le plaisir d’enregistrer l’extérieur va le poursuivre, lui qui se cherche une voie professionnelle. Après des études aux Beaux-arts d’Épinal (aujourd’hui, l’École supérieure d’art de Lorraine), il enfile la casquette d’animateur nature. Pendant une dizaine d’année, il encadre des sorties scolaires et familiales, tout en continuant de « chasser » les sons de la nature sauvage. Un hobby, dans un premier temps.
Fernand Deroussen, le maître
Une rencontre lui sera capitale. En 2002, précise-t-il, Marc se rend à Albi à un festival, pour diffuser l’une de ses pièces sonores. Dans cette cité du Tarn, il croise la route de Fernand Derroussen. Le fondateur de l’association Sonatura l’aidera à s’orienter, notamment via les sorties sur le terrain qu’il proposait. « Grâce à lui, j’ai commencé à me pencher davantage sur ce que je regarde, en somme à comprendre les interactions entre les espèces, à identifier les signaux que l’on écoute… »
Auteur d’une incroyable sonothèque, dont les collections se sont vendues comme des petits pain dans les magasins Nature & Découverte, Fernand Deroussen a inventé le terme d’audio-naturaliste pour qualifier son métier – le même que pratiquera Marc. « Avant, on disait ‘preneur’ ou ‘chasseur’ de son… Mais ces deux mots ne reflètent pas tout à fait l’objectif final, qui est surtout d’écouter la nature sauvage. »
“Beaucoup à apprendre” de la nature
But de l’opération : chercher à déchiffrer ce que le monde du vivant a à nous dire… Pas une mince affaire, tant nous en sommes déconnectés, de manière générale. « Au final, nous avons beaucoup à apprendre. Notamment au sujet des cris. J’ai le sentiment, après des années de pratique, d’en savoir moins que quand j’ai démarré mon activité d’audio-naturaliste. » Pas une appréciation surprenante, après tout. « Les outils d’enregistrement nous ont permis de saisir des comportements en notre absence. Des comportements que nous n’avions pas encore eu l’opportunité d’observer, peut-être en raison de notre présence (qui a toujours une incidence). Et cela a pu remettre en question les connaissances dont nous disposions au départ. »
En tout cas, le naturaliste dispose de plus en plus de données, nécessaires pour « progresser ». Et utiles, car il continue d’animer des sorties nature, afin de sensibiliser aux merveilles du vivant. Marc aime en parler des heures. Les oiseaux, toujours. Dans son livre À l’écoute du vivant (paru chez Bayard, en 2023), il mentionne, en particulier, les accents régionaux entre volatiles d’une même espèce. « Les chercheurs l’ont mis en évidence, précise-t-il au Zéphyr. Les pinsons des arbres sont partout sur le territoire, et il est possible de constater des variations, d’une zone à une autre. Facile, les chants sont transmis de génération en génération. Il y a certes une petite partie innée, mais, pour le reste, le jeune écoute ses parents et reproduit ce qu’il a entendu. »
Les dangers qui guettent
Les oiseaux chantent pour la frime, crient pour alerter ses semblables, en cas de danger, notamment. Surtout, ils s’adaptent… Notamment dans les villes. C’est qu’ils n’ont pas le choix pour pouvoir subvenir à leurs besoins. « Certaines espèces ont trouvé des réponses en changeant de comportements. Exemple, dit-il, au printemps, les merles des villes se mettent à chanter plus tôt que d’habitude : avant la circulation, presque en pleine nuit. D’autres sortent des notes plus aiguës, passant au-dessus des bruits automobiles. Leurs chants sont épurés, cela leur permet de perdre moins d’énergie. » Le problème, c’est qu’ainsi « il risque d’y avoir de plus en plus de différences entre populations des villes et des campagnes au sein d’une même espèce ». Et qu’à terme « les oiseaux ne se comprennent plus »…
Les sons disparaissent
Autre hic, et non des moindres : toutes les espèces n’ont pas cette capacité d’adaptation (ce que les sciences participatives arrivent à démontrer), certaines risquent ainsi de disparaître, une bonne fois pour toute. Ce qui du coup va modifier les enregistrements des audio-naturalistes, parce qu’ils vont avoir tendance à entendre un peu toujours les mêmes oiseaux, ceux qui tirent leur épingle du jeu, les espèces généralistes, telles que les fauvettes à tête noire, le rouge-gorge familier ou, encore, la mésange bleue.
« L’ambiance sonore en Europe s’appauvrit, de nombreux sons disparaissent puisque de nombreuses espèces déclinent dans les zones urbaines, comme agricoles. » En cause : l’agriculture intensive, l’usage des pesticides, la disparition des insectes. Et puis il y a aussi « moins de bocage et d’habitats, les fauches sont de plus en plus prématurées, impactant les oiseaux qui nichent ». Marc continuera de tendre l’oreille (bienveillante) pour pouvoir nous raconter l’histoire de ces animaux, là, tout près de nous. L’histoire de la vie, la vraie… / Philippe Lesaffre

