Au pays des kouakers, des designers de poules chics

Dans l’arrière-pays ardéchois, un groupe de kouakers passionnés croise des variétés de poules naines à la recherche de coloris inédits pour embellir nos jardins.



«Notre rêve, c’est de faire une poule rose ! », plaisante David, en déposant un baiser sur le bec d’une poulette rousse. Chaque matin, il éveille sa cinquantaine de cocotes au son de Radio Classique, leur distribuant graines et eau. Au fond de l’abri, bien au chaud, un œuf couve. À l’intérieur, le résultat de sa dernière expérience. Ici, les poules ont des styles uniques au monde : elles sont cailloutées, herminées, mille-fleurs et même frisées.

Les poules ont la côte

Courte sur ses pattes, ronde, bien emplumée, la « Pékin » – venue de Chine vers 1860 – est une poule aussi mignonne et affectueuse qu’un bichon maltais. La race fait fureur chez ceux qui rêvent d’orner leur jardin de volaille chic. « Je les vends à des particuliers, » nous explique David. Et ce, à la grande Foire de Beaucroissant ou ici. C’est 30 € la poule. Les coqs sont moins chers… « C’est que les gens n’en veulent pas ça fait trop de bruit ! » Et si Madame hésite, craint pour ses massifs de pétunias, David la rassure. «Les pattes très emplumées de la « Pékin » évitent le « gratté de terre ». Surtout, comme il l’écrit si joliment sur son site : « Le lâché maîtrisé saura être le garant de vos massifs de fleurs. »

Héberger une « Pékin » ne demande pas plus d’efforts que de loger un chat. Un peu de bois de récup’ et un fin grillage suffisent à confectionner un poulailler… ou plutôt, un « a-kouakrium ». Ses seuls véritables ennemis sont les poux ! En dehors de ça, adieu les sorties pipi entre chien et loup, les coups de dents ou les griffes sur les meubles, les réveils à 4h à coups de langue râpeuse. Curieuse et familière, la petite gallinacée a le pedigree du parfait animal de compagnie.

Des poules chics, en France

Un simple mélange de graines et un peu d’herbe suffisent à combler son petit appétit. Elle permet même aux familles de faire des économies, puisqu’une seule poule serait capable de recycler près de 150 kg de déchets par an… et de la transformer en bons œufs frais et fientes à engrais. « On pourrait même élever ces poules en appartement !, imagine David. En revanche, une poule seule, ça meurt d’ennui. Il faut en adopter deux d’un coup ! Et comme elles ont besoin d’au moins 20 m² pour vivre… ça risque vite d’être compliqué ! » (Lire notre encadré en bas de page).

une poule de jardin

Reconnaissance de leurs pairs

Jusqu’ici, David, prof de biotechnologie au lycée, pratique la R&D avicole en amateur éclairé. « J’ai toujours eu des poules, raconte-t-il, et puis j’ai rencontré une personne en Ardèche qui faisait cette race. On a commencé à discuter et il m’a transmis le virus. Je suis devenu raide dingue de ces poules pour leur esthétique, leur docilité, et puis le fait de pouvoir créer quelque chose. Du coup, on a monté l’association pour préserver et développer des nouveaux coloris. » « J’ai kiffé la ch’tite « Pékin », complète Georges, dans l’aventure depuis dix ans. Moi qui love la mode, j’ai trouvé l’idée extra sympa d’essayer de personnaliser sa poule au niveau de la couleur, du dessin… »

Fondée en 2013, l’association regroupe aujourd’hui une vingtaine d’éleveurs venus d’autant de départements français et même de Suisse. Depuis quelques temps, les kouakers – comme ils aiment à se surnommer – ambitionnent de faire homologuer leur nouvelles variétés de poules par la Fédération des industries avicoles. « Ce n’est pas un brevet, glisse David, simplement l’expression de la reconnaissance de nos pairs. La preuve qu’on a vraiment créé quelque chose… » Un label dont l’obtention n’a rien d’acquise, et qui exige de longues années de labeur.

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Génies génétiques

Depuis trois ans qu’ils ont démarré le cycle d’homologation, ils ne quittent plus leur « laborakouak », essayant de « provoquer » de nouveaux coloris et de nouveaux dessins sur la « Pékin ». « Par exemple, on tente de créer des « argentés mille-fleurs noires », dit aussi « dalmatiens ». On s’échine aussi à produire des nouveaux dessins. On leur donne des noms de code : « Clown », « Domino », « Léopard ». Les résultats sont graphiques et prometteurs. Mais notre projet ultime, c’est de créer une poule verte caillouté rose. Ça nous réveille même la nuit ! »

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Pour confectionner la basse-cour d’ornement unique de leurs rêves, les kouakers procèdent par croisement. Mais la création de poules génétiquement modifiées est plus un art qu’une science exacte. « Je suis formé en génie génétique, mais ça ne marche pas tout le temps. On ne maîtrise pas la génétique. Par exemple le coq, là-bas, montre-t-il. Il est noir à camail citronné. L’idée était d’avoir une poule identique. Ça n’existe nulle part. Donc, j’ai mis le père avec des poules noires à camail doré. D’après la génétique, je sortais une première génération de poules noires à camail doré… et, en mettant le père et ses filles, je devais obtenir de la noire camail citronné. Au final, c’est une blanche citronnée qui est sortie. Trois ans de boulot ! »

Mais ce petit échec n’a fait qu’accroître sa curiosité de scientifique. « On s’égare parfois un peu, mais nous gardons espoir. L’aventure continue… Parole de kouaker ! »

Cuicui, poulette d’appartement

♦ Cuicui, la poule naine Sebright de Fée, créatrice d’une boutique en ligne d’objets japonais, vit en appartement depuis un an. Et paraît épanouie. Entre deux « parcours aménagés » façon labyrinthe écolo, Cuicui sieste avec les chats du foyer. Et, puisqu’elle avait tendance à déposer ses fientes dans tous les recoins de l’appartement. Sa maîtresse lui a donc confectionné une « couche pour poule ». Sur son blog, Fée confirme qu’une poule reste « trèèèès trèèès sociale ».

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« Si vous avez quelqu’un chez vous pendant la journée, ce sera parfait. Sinon, je vous déconseille vraiment d’avoir une poule comme animal de compagnie. » C’est donc apparemment à raison qu’Isabelle, de poules-club.com , s’inquiète de la recrudescence de poules domestiques en ville et s’offusque d’en voir de plus en plus sur des terrasses, voire des balcons. « On commence à trouver ici et là des poules attachées en haut d’un escalier de métro… », écrit-elle. ♦ Jacques Tiberi