Fazolat et Anne, colocataires de 73 ans d’écart

Fazolat a 23 ans, vient d’Ouzbékistan et étudie à Paris. Elle est colocataire d’une dame de 96 ans et s’engage à lui venir en aide, si besoin, contre un loyer modéré.



Cette logeuse n’est autre qu’une psychologue de renommée internationale, professeure émérite à l’université de Nice.

Ce matin, je m’engouffre dans le métro de bonne humeur. Je file dans le sud de Paris pour rencontrer, en compagnie de mon collègue Jérémy, les membres d’une colocation intergénérationnelle, assez originale. Celle-ci réunit Fazolat, citoyenne ouzbèke de 23 ans, qui étudie les relations internationales à Paris, et Anne Ancelin-Schützenberger, une célèbre psychologue et psychothérapeute française, auteure du best-seller Aie, mes aïeux.

Sa longue carrière l’a amené à inventer le concept de psychogénéalogie, qui permet d’analyser les personnes – leurs souffrances – en fonction de leurs ancêtres. Elle part du principe qu’un trait de caractère d’un arrière grand-père de son patient, par exemple, peut aider à comprendre une situation actuelle. En d’autres termes, nous pouvons « payer » un traumatisme ou un drame survenu dans notre famille il y a plusieurs générations, puisqu’il y a des « répétitions familiales » entre les différentes générations.

En gros, ce qu’elle aime, c’est étudier la transmission de secrets de famille ; Anne parle de loyauté, des règles familiales non écrites. Aujourd’hui, l’universitaire approche les 100 printemps. Les mots glissent lentement de sa bouche, mais elle parvient à se faire comprendre parfaitement et la conversation, dans la cuisine de son appartement, est chaleureuse.

tenue traditionnelle ouzbek

Jeune fille en tenue traditionnelle ouzbek

Anne, bien installée dans son siège, commence par mettre les points sur les i.

– Fazolat n’est pas locataire, elle habite ici et ne me paye pas de loyer (elle paye une somme dérisoire auprès de l’association qui a formé la colocation, ndlr)…
Puis, elle poursuit, curieuse.
– Vous êtes journalistes ? Où ça ?
Je m’apprête à lui répondre quand, soudain, elle remarque que sa protégée n’a pas trouvé de siège.
– Attendez, Fazolat veut s’asseoir, je crois !
Celle-ci préfère rester debout et prépare le café. Je reprends :
– Nous avons créé un média : Le Zéphyr.
Le Zéphyr ? C’est comme un vent…
– Exactement ! L’idée, explique Jérémy, c’est de s’affranchir des frontières, comme le fait le vent. Je pense aux frontières de l’information et du lectorat.
Anne en profite pour se présenter, à son tour.
– Je suis professeure d’université… en retraite, sourit-elle.
– Pourquoi faut il comprendre l’histoire de nos ancêtres pour nous cerner ? demandé-je. Pourquoi vouloir étudier le passé de notre famille pour analyser nos souffrances ?
– Nous sommes ce que nous sommes à cause de notre histoire et celle de notre famille, souligne-t-elle, après avoir mis quelques secondes pour trouver ses mots. Cela me paraît évident ; on reconnaît un arbre à ses fruits…
– C’est l’intérieur de l’iceberg qui le fait flotter, si je peux me permettre cette image, dis-je.
– Tout à fait.
– Certains, poursuit Jérémy, veulent que nous coupions le lien que nous avons avec notre passé. Sans doute une rhétorique politique, voire une tendance négationniste de quelques-uns…
– Mais nous ne pouvons rien couper !
Anne semble catégorique. Elle répète sa phrase puis se tourne vers l’étudiante qui vit dans son appartement. Celle-ci dépose deux tasses remplies d’un petit noir, puis prend la parole :
– Nous échangeons souvent sur son expérience, sa carrière, mais pas seulement. Elle m’apporte aussi des idées, des informations.
-Vous incite-t-elle à vous confier sur votre famille, comme elle l’a si souvent fait durant sa carrière ? Demandé-je. Pratique-t-elle, en d’autres termes, une déformation professionnelle ?
– Pas vraiment ! répond Fazolat, le sourire aux lèvres.
Les deux dames, complices, se regardent.
– Y-a-t-il communauté d’esprit entre l’Ouzbèke que vous êtes,  questionne Jérémy en se tournant vers Fazolat – qui a grandi dans un ancien pays soviétique -, et la Russe que vous êtes, Madame ?
Précisons, en effet, qu’Anne est née en Russie.
– Oui cela fait que nous nous entendons bien. Il y a des connexions, répond la jeune femme, des cultures communes entre les deux pays.
J’oriente la discussion vers l’enfance d’Anne Ancelin-Schützenberger, qui, j’imagine, a dû être un sujet récurent de conversation entre les deux.
–  Je suis arrivée en France à l’âge de cinq ans. J’ai grandi ici. En Russie, il y a eu un changement notable, quelques années avant ma naissance : la mise en place de la Douma, le premier Parlement, en 1905. J’ai des cousins éloignés qui y étaient. Ils ont été autorisés par le tsar, puis interdits et persécutés, après la Révolution. Ils ont dû partir. Je crois me rappeler qu’ils avaient un passeport spécial qui a été donné par un Norvégien, Nansen. Il s’agit du premier Haut-commissaire pour les réfugiés de l’ancêtre de l’ONU, la Société des nations. Explorateur polaire, Fridtjof Nansen a imaginé une carte d’identité – valable un ou deux ans et renouvelable, écrit Le Monde diplomatique – pour les réfugiés appartenant à l’ancien empire russe, qui ont fui la Révolution d’Octobre, quand ils sont devenus apatrides, en 1922. Une initiative qui vaudra à ce scientifique le prix Nobel de la paix en cette même année. Son passeport a permis aux bénéficiaires de voyager librement, lis-je dans le même article.
– Je suis venu avec ma mère, en France. Nous avions à disposition ce passeport politique Nansen, reprend-elle.
– Le concept a été repris par l’ONU, glisse Jérémy.
Il n’a pas tort. Reprenons la lecture de l’article du Monde diplo : « L’Organisation des Nations unies pourrait aujourd’hui s’en inspirer pour doter les quelque dix millions d’apatrides que compte la planète d’une existence légale et de droits élémentaires. »

psychanalyste

– J’avais une gouvernante russe. Elle avait été dame d’atour de la tsarine, poursuit Anne.
Stop ! Vite, le Larousse ! « Dame ou demoiselle d’atour : une femme qui était chargée de présider à la toilette d’une souveraine, d’une princesse etc. » Anne dit qu’elle ne connaissait pas son nom de famille et qu’elle l’a rapidement perdue de vue en grandissant.
– Et du coup, entre vous, demandé-je, vous parlez davantage russe ou français ? Oui, chers lecteurs, la famille de Fazolat est russophone, comme de nombreux ménages en Ouzbékistan.
– Quand je suis fatigué, j’opte pour le russe. Anne me comprend bien.
– Je parle certes le russe, mais pas le même. Je parle le russe de Paris. Celui de l’émigration. C’est un russe ancien, raffiné, comme dans les romans de Tolstoï, sourit-elle.
Fazolat ajoute que les deux n’utilisent pas des mêmes expressions.
– L’évolution de la langue est intéressante, dit Anne. Je vous donne un exemple. Le mot « repasser » a changé. Le premier mot, celui de mon enfance, signifiait « le fer à repasser ». Aujourd’hui, on dit : « rendre plat ». Effectivement, quand on repasse, on rend plat, mais c’est bizarre que le mot ait changé.
– En effet, nous sommes passés de l’objet à son action, résume Jérémy.

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Une question me taraude depuis le début de l’entretien :
– Comment vous êtes-vous rencontrées ?
– Grâce à l’association Le Pari solidaire, qui forme des colocations intergénérationnelles en région parisienne, comme j’avais pu le raconter dans une autre vie, j’ai rencontré sa fille, Hélène. Puis Anne Simovnova…
En d’autres termes, son nom russe. Anne, voyant ma moue, enchaîne :
– Je suis Anne, fille de Simon.
– Jérémy Christianovitch, se présente Jérémy, qui ne cache pas ses origines polonaises.
– Philippe… Lesaffre. Je suis allemand, par ma mère.
Ich verstehe kein Deutsch, je ne parle pas l’allemand, réplique-t-elle, gentiment, après avoir formulé une phrase en polonais.

Reprenons. Elle a donc rencontré Fazolat en 2014. Le Pari solidaire les a-t-elles réunies en raison de leurs connexions linguistiques ?
– Tout à fait, lâche Fazolat. Mais ce n’est pas la seule raison. Sa mère était artiste. Et j’aime la peinture.
– Vous ai-je donné un tableau ? se questionne Anne.
– Non.
– Alors, je vais le faire.
– Merci.
J’interviens.
– Quel était son genre ?
– Elle dessinait des portraits, répond Fazolat.
– C’était réaliste. Elle peignait aussi des fleurs, des fruits, des bateaux, ajoute sa fille.

Elles ont l’air de bien s’entendre. Jérémy leur demande de résumer leur relation en un mot. Fazolat choisit le mot « amitié ». Et confie qu’elle voit Anne presque comme une grand-mère.
– Je m’inquiète pour elle et vice et versa, souligne la jeune femme. Quand j’ai des examens, elle me demande des nouvelles.
– Un mot ? Normal, souffle Anne. Nous avons de la sympathie l’une pour l’autre. Mais nous nous rencontrons peu. Je suis souvent dans ma cuisine. Nous nous voyons quand elle prend son petit-déjeuner. Ou au dîner. Autrement, chacun a sa vie.
– Outre mes études, je travaille pour l’ONG Terre des hommes – France et tente d’améliorer la qualité des études des jeunes.
– Quand rentrez-vous le soir ?
– La règle, c’est que je rentre vers 20h. Anne n’est pas seule, en journée, d’autres personnes viennent la voir, comme des membres de sa famille ou des aides.
– Je ne lui demande pas grand-chose pour la chambre, renchérit Anne. Simplement de dormir, ici. Et de m’entendre crier si, par hasard, je tombais.
– Ce n’est pas arrivé, dit Fazolat.
-En tant qu’Ouzbèke, quel regard portez-vous sur votre pays et sur son voisin La Russie ? demande Jérémy, à l’étudiante.
– Nous avons beaucoup de connexions, admet Fazolat. Les deux pays sont très proches.
Fazolat bifurque rapidement.
– Nous entendons beaucoup de choses sur la Russie, que c’est un monstre. Ils ont juste des intérêts sans l’Europe.
– Que savent les Français sur votre pays ?
– Ils ne savent pas grand-chose, sourit-elle, mais certains ont des connaissances. C’est un pays touristique et certains Français visitent le pays. À tel point que près de 40/45 % des touristes sur place sont Français.
– Qu’en est-il des Ouzbèkes en France ?
– Il y en a quelques-uns. Mais nous en trouvons plus en Grande-Bretagne. En général, poursuit Fazolat, les gens confondent les pays qui se terminent en « stan ». Pakistan, Ouzbékistan… Dans le cadre de mes études, par exemple, j’ai rencontré des étudiants en relations internationales qui devraient sérieusement réviser leur géographie, recommande-t-elle. L’Ouzbékistan est le pays le plus peuplé d’Asie centrale avec 31 millions d’habitants. Ma famille vient de Boukhara, une ville ancienne. Mes parents y vivent encore, ma sœur est également en France.

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– Fazolat, comment décide-t-on un jour de quitter son pays natal pour rejoindre la France ?
– Ce n’est pas le premier pays que j’ai rejoint. Avant la France, j’ai vécu en Malaisie. J’ai étudié le business. J’ai ensuite rejoint Londres. Ici, je suis en master de relations internationales. Mais il faut dire que, depuis toute petite, j’ai pris l’habitude de voyager, avec mes parents.
– Vous avez rejoint à quel âge la Malaisie ?
– J’avais 16 ans ! J’avais postulé en France, à Science Po – Dijon. Mais je ne pouvais pas venir avant mes 18 ans, il aurait fallu que j’attende d’atteindre la majorité. Aussi ai-je choisi le pays asiatique qui m’a accepté, alors que j’étais encore mineure. C’est un pays magnifique. La culture est vraiment opposée à celle de la France. Les habitants vous aident quand vous avez besoin.
– Ce qui n’est pas le cas à Paris ?
– Je n’ai jamais demandé ! Il y a des gens gentils, mais aussi stressés, croit-elle savoir. Mais c’est difficile de comparer Kuala Lumpur et Paris…
L’heure tourne, il est temps de rentrer. Nous saluons nos deux intervenantes du jour, avant de nous éclipser, gardant en mémoire l’énergie d’Anne Ancelin-Schützenberger. / Philippe Lesaffre

Anne Ancelin-Schützenberger, née en 1919, est décédée en mars 2018.