De l’Italie, une main tendue vers les migrants


Ancien édile d’une petite commune calabraise, Pietro fait fi des menaces et des pressions pour s’accorder « un petit droit d’humanité ». Chaque jour, il cuisine des repas qu’il s’empresse de distribuer aux migrants arrivés sur cette terre reculée de l’Europe.

« Moi, les fascistes, je les emmerde… » À 92 ans, Pietro ne mâche pas ses mots. Ancien élu d’une petite commune de Calabre, cet arrière grand-père de trois petites filles s’est lancé, voici deux ans, dans un projet personnel. Chaque semaine, il vient en aide aux migrants qui, poussés par le malheur et les vents les plus mauvais, viennent s’échouer aux abords de sa commune. « Nous vivons à quelques encablures de la mer. On voit des canots s’échouer, des gens en descendre et des drames se jouer ici, chez nous », assure-t-il d’un ton grave.


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La mer Ionienne lovée entre l’Italie et la Grèce ne sépare pas seulement les deux anciens grands empires du monde connu. Elle sépare également deux mondes qui se font irrémédiablement face. D’un côté, l’Europe, cette fausse terre de cocagne avec ses perspective d’accueil et de paix. De l’autre, l’Afrique, ses drames humains, ses passeurs et ses mafieux qui font commerce d’une chair venue de tout le continent. Une telle opposition, ça ne se dénoue pas comme ça. De part et d’autres de la rive, les regards se crispent. On se jauge et on se redoute.

Pour les migrants, il se rebelle

Pietro, comme beaucoup, a été inquiété de voir débarquer tous ces étrangers : « C’est humain, vous comprenez ? On n’a déjà pas beaucoup de touristes dans le coin. Alors quand on a vu arriver des dizaines de migrants, on a eu peur. »

Mais au-delà de l’irruption de ces « autres » dans le paysage de pierres et de pinèdes de Pietro, ce sont les paroles des politiques que l’ancien retient. « J’étais jeune quand Mussolini a pris le pouvoir et qu’il a lancé mon pays dans la guerre (Pietro est né en mars 1928, ndlr). Mais je me souviens des affiches, des discours et des arguments. Hier, on niait l’humanité des Juifs. Aujourd’hui, c’est le tour des Africains. Et ça, je ne peux pas le tolérer », assure-t-il.

Il a donc décidé d’agir, de « se rebeller », comme il le dit. Loin de prendre les armes pour une action violente, il s’est retranché dans sa cuisine pour œuvrer comme il le peut. Depuis deux ans, il mitonne des petits plats qu’il conditionne dans des barquettes en aluminium. Il en accumule une bonne vingtaine à chaque fois et part, seul, les distribuer à celles et ceux qu’il croise au bord du chemin.

« Moi, je n’ai pas peur »

« Je prépare des choses simples. Ce que la Mama m’a appris à l’époque. Des pâtes, des lasagnes, des salades, des viandes grillées. Jamais de porc, question de respect. Que des choses saines. » Ce qu’il ne trouve pas au marché, grâce à l’aide de quelques commerçants solidaires mais discrets, il le cultive sur son petit bout de terre.

Quand on lui demande pourquoi certains commerçants ont peur de lui offrir des légumes, Pietro répond sans détour : « Ils ont peur des milices et des groupes d’extrémistes qui pourraient s’en prendre à eux. Moi, je n’ai pas peur. » Difficile d’occulter, cependant, le climat de crainte qui règne en Calabre. Outre le sentiment xénophobe, la région doit également composer avec l’influence de la mafia locale. La ‘Ndrangheta règne désormais sur l’autre facette du trafic humain instauré en Libye.

Elle capte et détourne plusieurs millions d’euros attribués par l’Etat et l’Europe pour l’accueil et la prise en charge des réfugiés. Interrogé lors du désormais célèbre procès « capital » devant précéder le démantèlement d’une partie du réseau, l’un des accusés assurait en 2017 que « les migrants rapportent plus que le trafic de drogue ». En outre, on estime que 36 millions d’euros ont terminé dans le circuit mafieux entre 2006 et 2015. Ici ou là, des gens disparaissent. Mais à des milliers de kilomètres de leur famille, qui pourrait s’en alerter ?

« Matteo, Vaffanculo »

Pietro mène son projet seul. Hormis l’aide de quelques commerçants, personne ne le soutient. Les gens ont peur ou refusent d’aider des Africains. En point d’orgue, la diatribe de l’extrême droite et de son leader Matteo Salvini achève de convaincre les plus modérés. « Quand on entend à longueur de journée que les migrants sont des drogués, que leurs femmes sont des prostituées et qu’ils violeront nos enfants, parfois, on craque. » Mais Pietro ne s’en laisse pas compter. « Je les connais, moi », dit-il en énonçant les patronymes de ses habitués.

Quelques jours avant de s’exprimer pour Le Zéphyr, il a été pris à parti par un villageois qu’il avait croisé dans sa tournée. Ce voisin l’accusait d’attirer les rats et criait, selon Pietro, que Salvini avait raison. « Sur le coup, j’ai voulu être patient. Je connais le bougre depuis quarante-cinq ans. Mais je lui ai quand même lâché un petit  »Matteo, Vaffanculo* » » précise-t-il en riant.

« J’ai encore des choses à donner avant d’y passer », dit-il, confiné

Est-ce que Pietro compte continuer longtemps à arpenter les ruelles et les plaines alentours ? Absolument. Tant que Dieu lui prêtera vie, il continuera, comme il le dit lui-même. Aujourd’hui, le confinement l’empêche d’aller soutenir ces voisins venus de loin. « À mon âge, une contamination au coronavirus, ça signifie la mort. Et j’ai encore des choses à donner avant d’y passer. Alors je reste à la maison. »

Mais de sa fenêtre, il aperçoit parfois les silhouettes furtives de celles et ceux qui se sont échoués au bord du monde. Otages de l’histoire et des hommes, ils poursuivent leur terrible odyssée à la recherche d’une ithaque qui saura les accueillir comme des êtres humains. « C’est difficile de les voir passer et de ne pas pouvoir les accueillir à la maison, regrette-t-il. Mais c’est aussi dangereux pour eux que pour moi. »


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Sa seule amertume réside dans le comportement des autorités. « À Rome, tout le monde sait ce qu’il se passe ici. Ils savent où vont leurs millions et s’en foutent. » Derrière l’accusation, il y a le spectacle des centres d’accueil, des gens qui s’improvisent soudainement hébergeurs pour capter quelques sous, ces camions qui chargent, ici, une dizaine d’hommes vigoureux et déchargent, là, quelques femmes aux formes arrondies… C’est un monde parallèle, oublié de tous, que l’ancien finit de décrire avant de prendre congé, un peu fatigué. Il a cuisiné une bonne partie de la nuit et a déposé, en toute discrétion, quelques barquettes sur le pas de sa porte. / Jérémy Felkowski

* Ce qui veut dire, dans la langue d’Eros Ramazzotti : « Matteo (Salvini), je n’ai que du dédain pour toi »