« Auschwitz », autopsie d’une ville polonaise blessée par l’Histoire

Le 27 janvier 1945, les forces de l’Armée rouge libèrent les camps d’Auschwitz (situés sur la localité d’Oświęcim, en Pologne) et découvrent de nombreux survivants, tétanisés, frêles, affamés. 75 ans plus tard, la communauté internationale honore la mémoire dupublié million de victimes de la barbarie nazie.

En 2020, il ne reste plus beaucoup d’anciens déportés pour témoigner de l’horreur. Or, selon le cabinet de recherche Schoen Consulting, quatre Américains sur dix, par exemple, ont déclaré ne pas savoir identifier ce qu’était Auschwitz, et un interrogé sur dix a expliqué n’avoir jamais entendu parler de l’Holocauste. En France, aussi, certains ont fait part de leur ignorance sur cette partie sombre de l’Histoire. D’où l’importance de transmettre, d’éduquer. Et de ne jamais cesser.

En 2016, nous avions frappé à la porte d’habitants d’Oświęcim. Comment vivre à quelques kilomètres de l’horreur ? Comment construire sa vie dans une citée meurtrie pour l’éternité.

A l’heure du 75e anniversaire, nous republions ce récit de Jérémy Felkowski (initialement publié fin 2016). / La rédaction



Des ruines de l’Histoire

Plus que tout autre endroit en Europe, la ville d’Oświęcim symbolise les blessures intimes de notre histoire commune, tout comme elle incarne le long travail de mémoire entamé ces dernières décennies. Parmi les décombres et les épais murs de briques, des ombres serpentent. Des anonymes vivent parmi les ruines de l’Histoire et se font entendre à qui tendra l’oreille.

Octobre 2016. Une pluie glaciale tombe sur les pavés de la vieille ville et imbibe les feuilles tombées des cimes la nuit précédente. À quelques mètres, un saule à l’écorce fendue n’en finit plus de pleurer sur le passage des anonymes. Ses branches emportées par le vent semblent indiquer une direction que seuls les initiés reconnaîtront. La matinée touche à sa fin. Pourtant, la densité des nuages donne à l’endroit une allure de crépuscule.

Cette fin d’automne se décline en une succession de ciels de fin du monde où s’entrechoquent des nuages couleur de charbon. À quelques mètres de là, un homme presse le pas en remontant son col. Michal va retrouver quelques amis dans l’un des bistrots du quartier. À 77 ans, l’homme ne se laissera pas impressionner par une petite ondée, loin de là. Veste canadienne sur les épaules et chapeau solidement vissé sur le crâne, il traverse la rue sans prendre garde aux mares qui la constellent. Le bruit de ses bottes ricoche sur les murs à mesure qu’il avance dans la pénombre alors que les lumières du troquet apparaissent au loin.

Les blessures des siens

Au comptoir, deux têtes se lèvent à son entrée. Josep et Stan le suivent du regard, tandis qu’il accroche sa veste à une paterne. Après avoir commandé une bière, il s’installe aux côtés de ses amis et commence à discuter. La pluie qui redouble de violence ces jours-ci et qui menace d’inonder certains coins, le résultat des matchs du championnat de foot, les nouvelles de la famille… Les compères s’échangent quelques banalités. Mais pas seulement.

Le mois de janvier approche et avec lui le retour des commémorations de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau. Le 27 janvier 2017, cela fera 72 ans que les Soviétiques ont ouvert les portes de l’enfer. Michal était tout petit. Mais le témoignage de ses parents lui trotte encore dans la tête. « C’est effroyable de voir son père s’effondrer devant soi en pleurant et ne pas comprendre pourquoi », dit-il soudain. Agriculteur, le père de Michal travaillait à l’époque à quelques kilomètre d’une zone interdite. Il voyait bien les colonnes de camions. Il entendait le sifflement des locomotives.

Mais il ne s’était jamais risqué à poser des questions aux occupants. Certains camarades avaient disparu pour moins que cela et il savait, selon les propos de Michal, que des oreilles indiscrètes étaient à l’œuvre dans la ville même. Reprenant son récit, Michal lève son verre devant lui et se met à débiter tout ce qui lui passe par la tête. Ses amis semblent gênés, mais n’en disent rien.

« J’ai vu des cadavres marcher aux côtés des soldats. Des centaines de cadavres. Leur regard était vide et leurs corps aussi. Jamais je n’oublierai ces gens et personne ne doit jamais les oublier non plus. » Quand les Allemands ont pris la fuite et que la vérité a finalement éclaté, des proches de Michal ont voulu aider, proposer un peu de nourriture, des vêtements… tout ce qui n’avait pas été confisqué auparavant.


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Ce n’est que plusieurs années après ce jour de janvier 1945 que Michal s’est finalement décidé à chercher des réponses. « Ce que j’ai découvert une fois adulte m’a condamné à une vie infernale. Comment peut-on tenter de construire une existence heureuse et sereine en vivant à quelques kilomètres de ça ? C’est impossible. Mais je ne peux pas partir. Je suis né ici et je vais y mourir. Quelque part, je pense qu’il y a des esprits qui flottent au-dessus des barbelés. J’irai les voir pour leur témoigner de ma fraternité et ma peine. Nous irons fraterniser dans les cieux. Eux les juifs et moi le catholique. »

La vie normale

La question du douloureux héritage des années noires n’occupe pas seulement les esprits des plus anciens. La jeune génération, elle aussi, y pense. Comme toutes les grandes villes de Pologne, Oświęcim compte une importante proportion de moins de trente ans. Parmi eux, Pavel et son frère Sigmund n’ont pas leur langue dans leur poche lorsqu’il s’agit de défendre leur ville. « Oświęcim existait avant les nazis et la collaboration de certains. Elle était déjà debout des siècles avant ce camp de malheur. On mérite mieux que d’être une simple carte postale venue de l’enfer. »

À vingt-trois ans, Pavel a grandi au cœur de la ville. En allant étudier à Varsovie, il a dû faire face aux questions et aux réflexions. Oświęcim est dans tous les esprits parce qu’elle symbolise la pire page de l’histoire du pays. Mais pour ce tout jeune diplômé en géographie, la question n’est pas là. La ville doit pouvoir exister au-delà de ce drame. Les gens qui en sont originaires ne devraient pas porter le poids d’une histoire qui leur échappe…

« Mon frère et moi, quand nous allons faire un foot avec des copains ou quand nous passons dans un centre commercial, nous n’avons pas l’impression d’être différents des autres Polonais. Nous sommes des gens normaux et cet état d’esprit est partagé par la plupart de nos potes pensent la même chose », affirme Sigmund.

À 18 ans, le jeune homme est bien décidé à suivre les traces de son frère, mais tempère le propos de ce dernier au sujet du camp. « Quand on entend tout ce qui se dit à propos de l’histoire de mon pays, qu’on voit des gens nier l’évidence et tenter de manipuler les foules, on voit bien que la mémoire des lieux est cruciale. Je ne veux pas que la Pologne sombre de nouveau dans ce genre d’atrocités. »

Apprendre c’est résister

Outre la normalité à laquelle les habitants d’Oświęcim aspirent tant, la question de la défense de la mémoire de leur pays les obsède également. Ils se savent surveillés et leur histoire convoitée par de sombres esprits. Sergueï est biélorusse. À l’instar de certains compatriotes, il est venu s’installer dans le Sud de la Pologne après avoir la chute du système communiste. Nous étions en 1992 et la carrière d’enseignant du natif de Hrodna était déjà bien avancée. Après trente ans passées face aux écoliers, il aurait pu couler des jours tranquilles.

Mais il en a décidé autrement. Reprenant le chemin de l’école, il a intégré un petit établissement de la région avec une mission : faire connaître le passé aux plus jeunes et s’assurer que rien ne serait oublié : « Je sais ce que cela fait de vivre sous la coupe d’un régime qui te bourre le crâne avec un roman national ficelé en haut lieu. Je suis né, j’ai grandi et vécu sous la coupe des Soviétiques pendant trop d’années pour laisser un tel système émerger sans rien faire. »

Pour le professeur, l’urgence n’est pas de normaliser la vie des habitants de la région mais bel et bien de prévenir le retour du fascisme. Si demain, une nouvelle invasion se profilait, les jeunes seraient prêts à en saisir l’importance. Si demain, de nouveaux maîtres voulaient stigmatiser une partie de la population pour l’instrumentaliser, la population serait attentive. Il en est persuadé. Une telle démarche n’est, par les temps qui courent, pas anodine.

Avec l’émergence d’un gouvernement nationaliste, la tâche que Sergueï assume dans l’ombre est devenue d’une tout autre importance. Il le sait. « En arrivant dans la région, je ne pensais pas que mes craintes trouveraient un tel écho dans l’actualité. À l’époque, le pays vibrait pour ses libérateurs. Lech Walesa était un héros et tout le monde partageait ses idées. Mais le temps est passé et l’oubli aussi », dit-il d’un air méfiant. La psychose n’est pas son fort. Il n’annonce aucune apocalypse. Son propos est celui d’un homme averti ; un homme qui en a déjà vu beaucoup. Sans doute trop.

Les autres

Mais le camp, lui-même, contribue-t-il encore à la préservation de la mémoire ? Au cœur du dispositif mis en place ces dernières années, un site dédié à l’information des futurs visiteurs du musées du camp d’Auschwitz déploie des outils spécialement développés pour contrer la désinformation. Parmi eux, « Remember » revient sur plusieurs éléments de langage et failles dans les recherches en ligne qui, volontairement ou non, peuvent conduire à falsifier l’histoire.

L’existence de cette appli mobile pourrait être anecdotique si des voix ne s’élevaient pas pour dénoncer « une grande manipulation » visant à faire porter le chapeau de l’holocauste aux Polonais. Complet gris taillé avec soin, l’un des principaux tenants de cette thèse complotiste est un notable de la région.


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Il prévient d’emblée : « Je vous demande de changer mon identité. Je ne tiens pas à attirer l’attention de ceux qui tirent les ficelles en coulisses. » Nous l’appellerons donc Miroslav. La soixantaine bien avancée, l’homme s’affaire toute l’année pour « ré-informer le public ». Présent sur les forums spécialisés, sur certaines pages Facebook et dans les meetings des tenants de l’extrême droite locale, il assure à qui veut l’entendre que la plus belle ruse du diable est de faire douter de son existence.

« Pour moi, ça ne fait aucun doute. Des gouvernements étrangers sont derrière tout ça. Je suis sincèrement convaincu que les Russes et les Ricains ne sont pas innocents dans toute cette histoire. Ca tombait bien pour eux car une telle atrocité légitimait leur action contre le Reich. » S’il se défend d’être un proche des néonazis, Miroslav cultive une certaine « nostalgie », comme il le dit lui-même, de cette époque où la société respirait l’ordre. Pour lui, « rien ne vaut la rigueur et la pureté des institutions. On ne peut pas jeter la pierre à tous les malheureux. Mais laisser propager des mensonges sur l’histoire de la Pologne est un crime. C’est un crime qui arrange beaucoup de monde. » Lorsque vient la question fatidique de sa conception d’un état juste et honnête, Miroslav ne mâche pas ses mots :

« Le peloton d’exécution pour les membres du pouvoir actuel. Le retour aux valeurs qui ont fait la grandeur de la Pologne et un rétablissement de la vérité. Ce camp n’est rien d’autre qu’une création émanant d’un consortium international. »

En perte de sens

Dernier témoin de cette histoire fragmentée, Elena est sans doute la plus préoccupée par l’évolution des mentalités. « Regardez ce bordel. Ce musée et le camp qu’il représentent sont devenues un parc d’attractions. Des milliers de touristes viennent s’y promener, prendre des selfies et rigoler entre les bâtiments de briques. On est dans un camp de la mort, merde ! » Elena a vécu toute sa vie à Oświęcim et n’en revient toujours pas. Le travail mémoriel de la population locale a cédé du terrain face à une démarche commerciale et la « disneylandisation », selon ses propres termes, du malheur de millions de personnes.

« Des tour opérateurs débarquent de partout. Les bus déversent leur cargaison de touristes, appareil photo en bandoulière. Cette image me dégoûte. Ce qu’ils ont fait de mon histoire me dégoûte. » Elena est de confession juive. Onze de ses ancêtres ont été exterminés dans les camps de la mort en Pologne et en Allemagne. Pour elle, rien ne saurait excuser la relativisation de l’histoire et le comportement de certains visiteurs venus prendre une photo et repartir.

Les larmes que certains lâchent face aux monticules de souliers, de lunettes cassées et de mèches de cheveux n’y changeront rien. Certains vestiges du camp pourrissent sur les assauts du temps et du climat. Les éléments de bois tombent les uns après les autres. Mais personne, parmi les organisateurs d’excursions ne s’en émeut.

« Les bâtiments tombent. C’est certain. Mais la véritable putréfaction de ce camp se passe dans les têtes. Les gens viennent ici comme s’ils passaient à St Pierre de Rome. Ils devraient prendre une leçon de vie en passant sur les chemins qui jouxtent les baraquements. Mais ils ne prennent que des photos. Ils tweetent un malheur dont ils ignorent tout. »

Chaque année, le musée du camp d’Auschwitz-Birkenau attire près de deux millions de visiteurs. Venus passer une journée sur les lieux, ils repartent aux quatre coins du globe en emportant avec eux les fragments d’une mémoire qui semble, de prime abord, ne pas leur appartenir.

Mais à la lumière des faits et des événements, chacun comprendra aisément que ce qui se déroula dans le Sud de la Pologne comme dans d’autres régions d’Europe est une question universelle ; une question à laquelle des anonymes tentent de répondre soixante-dix ans après l’ouverture de la lourde grille surmontée de la terrible phrase « Arbeit macht frei ». Minuit sonne dans le jardin du bien et du mal, alors que les dernières lumières s’éteignent dans le vieux Oświęcim. / Jérémy Felkowski