« Il y a une injonction de ne pas regarder » : au chevet des demandeurs d’asile dans le besoin


Durant le confinement, on a suivi Nicolas Delhopital, cofondateur de l’association parisienne Famille France-Humanité. Bien entouré, il accompagne et soutient les plus démunis, et notamment les personnes migrantes.


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Quartier de la Goutte d’or, dans le Nord de Paris, un jour de mai, après le déconfinement. Le local Quartier libre du collectif 4C n’a pas encore rouvert ses portes. Ici, avant la crise sanitaire, les habitants des environs avaient… quartier libre pour cuisiner à leur guise ou, encore, boire un verre ou déguster un morceau de gâteau. Il est 9h30, en ce samedi matin, et Sara, réfugiée d’origine syrienne, issue de la ville de Rakka, s’active aux fourneaux. Le sourire aux lèvres, l’ex-étudiante au conservatoire et professeur de musique dans son pays chantonne, et s’occupe du riz et des oignons.

La trentenaire prépare une centaine de repas, censés être distribués par un chauffeur du cœur, le bénévole d’une association de taxi et de VTC solidaire, quelques heures plus tard aux portes de Paris, le long du canal Saint-Denis et entre les Portes d’Aubervilliers et de la Chapelle. Là-bas, des campements de plusieurs centaines de tentes ont été installés en mars dernier.

Quand le pays a été placé sous cloche, quelques points de distribution habituels ont dû fermer, au grand dam de leurs bénéficiaires, affamés. D’où l’initiative solidaire temporaire, animée par l’asso Famille France-Humanité et financée par la Fondation de France, au plus fort de la crise sanitaire et qui s’est poursuivie quelques jours après le 11 mai. À leur disposition, de l’eau, un yaourt, des dattes et un plat chaud, concocté par Sara, qui rêverait un jour d’ouvrir un restaurant.

Brigade cosmopolite

Avant d’arriver en France il y a quatre ans, sa famille, après avoir fui le régime de Daesh, s’est posée un temps en Turquie, ainsi qu’en Biélorussie, où un frère de Sara avait trouvé refuge. Ce matin-là, dans le 18e arrondissement parisien, elle a apporté quelques petites douceurs orientales qu’elle a préparées pour l’Aïd, prévu le soir-même. C’est « sa » brigade cosmopolite qui en profite. Notamment Yasin Ali et Sayed Hussein, deux Afghans, demandeurs d’asile, dont un qui a été mis à l’abri dans un hôtel (alors que l’autre se trouve encore à la rue, au niveau du campement).

Nicolas Delhopital, Yasin Ali, Sayed Hussein, Sara lors de la préparation des paniers repas, en mai 2020 (DR)

« L’activité est collective, les demandeurs d’asile et les réfugiés participent aux activités de solidarité dont ils sont les bénéficiaires », explique Nicolas Delhopital, cofondateur de l’association Famille France-Humanité. Tout en préparant les sacs de distribution, le garçon âgé de 38 ans poursuit : « Nous voulons être très inclusifs et égalitaires au sein de nos activités, pour que tout le monde se sente inclus, peu importe son origine, sa nationalité, son genre ou son statut administratif. Pas de discrimination. » Quelques heures plus tard, les denrées seront transportées jusqu’au campement du nord parisien.

« On passe du temps avec eux »

Mobilisé pour la défense des libertés et droits fondamentaux, Nicolas accompagne depuis de nombreuses années ces femmes et ces hommes fuyant les conflits pour trouver une vie meilleure, loin de chez elles, lui qui s’est découvert, assez jeune, une passion pour la civilisation afghane. « On passe beaucoup de temps avec eux, ils ont vraiment besoin de lien social, outre la nourriture et les produits de première nécessité », nous précise-t-il quelques jours plus tard.

Nicolas, avec son association, organise des maraudes régulièrement, avec l’aide d’autres structures, organise des goûters dans les campements, leur apprend le français (souvent aidé par des étudiants de l’Inalco). Confiné ou pas, il leur apporte des aides juridiques, administratives, « bataille » notamment pour obtenir le rétablissement des conditions d’accueil de personnes en grande vulnérabilité. Cela leur permet de demander une allocation mensuelle de 200 euros, ainsi qu’un supplément pour payer un logement. « Souvent, elles n’ont pas le droit de travailler, alors elles n’ont vraiment rien pour subvenir à leurs besoins », explique-t-il, la colère dans le regard.

« Audacieux dans l’humanisme »

Son association demande également des mises à l’abri des personnes à la rue. « Elles ont parfois lieu, mais on ne sait jamais quand elles vont intervenir. Parfois, des bus de la préfecture de Paris arrivent, mais il n’y en a pas assez. Certaines personnes, et pas toutes, sont emmenées dans des hôtels ou des gymnases réquisitionnés, mais c’est temporaire. » Celles-ci devraient, selon lui, y rester jusqu’à la fin de la trêve hivernale, décalée au mois de juillet.


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« Le covid-19 nous a rendus audacieux dans la réduction des libertés, puisse-t-il nous rendre aussi audacieux dans l’humanisme et la solidarité ! », lit-on dans une tribune parue en mars dernier, dans Libération, un texte que Nicolas a cosigné en compagnie de Christina Alexopoulos, une psychologue clinicienne qui s’occupe des personnes en situation d’exil et de précarité dans des centres d’hébergement d’urgence.

« Personnes invisibles »

« Les personnes ont été traumatisées par ce qui leur est arrivé, par la situation politique de leur pays, souligne-t-elle. Le voyage a été éreintant. Et cela se poursuit à leur arrivée :  les conditions d’accueil sont traumatiques, certains pensaient que le cauchemar allait se finir, en idéalisant la France, et ils se retrouvent dans la rue, ce qui réactivent peurs et détresses. » Pour elle, également enseignante à l’université d’Angers, « on est dans un système qui rend certaines personnes invisibles. Il y a une injonction de ne pas regarder, c’est pernicieux. »

Eux regardent, en espérant pour ces demandeurs d’asile qui ont fait une halte, plus ou moins longue, dans la patrie des droits de l’homme, des jours meilleurs. Pour Nicolas,« il faudrait que la situation change radicalement ». Et que ces personnes, à la rue, puissent rapidement trouver un logement digne de ce nom, et un travail…

Après ce dernier échange avec l’auteur de ces lignes, début juin, Nicolas s’échappe au sein d’une bouche de métro. Direction : les campements vers le canal Saint-Denis pour un nouveau cours de français. Masqué, évidemment, en ces temps de distanciation sociale. / Frédéric Emmerich