Comment on devient immortel : souvenirs d’un académicien

Jean-Luc Marion est immortel depuis 10 ans. Ce philosophe, spécialiste de Descartes et théologien émérite, nous dévoile les arcanes de l’Académie française.

Normalien, agrégé de philosophie, auteur d’une thèse sur Descartes, Jean-Luc Marion, 72 ans, occupe depuis 2008 le fauteuil laissé par le Cardinal Lustiger, sous la coupole du Quai Conti. Nous l’avons rencontré.



« Que puis-je dire, à ce moment où pourtant, il faut, plus qu’à tout autre, dire quelque chose ? Car ce lieu et ceux qui l’occupent me coupent la parole, au moment même où vous me la donnez. » Ce soir du 6 novembre 2008, sous la coupole quadricentenaire de l’Académie française, le philosophe Jean-Luc Marion entame ses “remerciements” : son premier discours devant l’assemblée des Immortels. Il disserte près d’une demi-heure sur Descartes et Richelieu, la phénoménologie et la théologie, avant de prendre place au fauteuil numéro 4 qui lui a été attribué.

Dix ans plus tard, j’évoque avec lui cette expérience rare. Nous voici donc dans son bureau-bibliothèque, dont les murs vert empire sont tapissés de livres. Installé dans un fauteuil de cuir capitonné, j’ose à peine poser ma première question.

Le Zéphyr : On lit, ici et là, que Fabrice Luchini chercherait à se faire élire à l’Académie française. Que lui recommanderiez-vous ?

Jean-Luc Marion : D’abord, on n’est pas candidat à la française. C’est la première chose. Ça se décide par les discussions des académiciens entre  eux. On pense à vous même si vous n’y pensez pas! Vous pouvez passer 40 ans de votre vie à ne pas penser à l’Académie, voire à en dire du mal ! C’est mon cas… Je citais souvent cette phrase de Bernanos, qui disait en 1946 quand on lui demandait de se présenter à l’Académie française : « Quand je n’aurai plus que mes fesses pour penser, j’irai les asseoir sous la coupole. » Moi, j’ai répété ça pendant trente ans. On peut même refuser d’entrer à l’Académie, comme l’a fait Le Clézio. Mais c’est snob, comme c’est snob de refuser la Légion d’honneur ! Personnellement, je trouve ça ridicule.

En tout cas, ce qui est certain, c’est que les gens qui veulent entrer à l’Académie… n’y entrent pas, et c’est bien fait pour eux. Moi je faisais mon travail et je me suis découvert des amis académiciens. Et ces amis se sont mis à me décerner des prix. Un jour, j’ai compris, par des messages indirects, qu’on pensait à moi. À ce moment-là, il fallait me décider. Mais quelqu’un qui essaie d’avoir des appuis, c’est ridicule et peu efficace. Il ne faut surtout pas envoyer de lettre de motivation !

Comment on devient immortel : souvenirs d’un académicien

Revenant à mes notes, je réplique à sa dernière recommandation : il est tout de même nécessaire d’envoyer une lettre de candidature…

Attention, il faut d’abord attendre que l’un d’entre nous disparaisse. Puis, il faut respecter un délai de décence, de plusieurs mois, avant de se présenter officiellement.

Une brume au parfum de réglisse a envahi la pièce. Entre chaque phrase, Jean-Luc Marion tire sur sa pipe, en signe de ponctuation.

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Pas si vieux

Et quelles sont les qualités attendues d’un futur académicien ?

Il n’y a que trois critères, si j’ai bien compris. D’abord, il faut être excellent dans son domaine, imprimé. Il faut ensuite représenter plus que soi-même : il faut qu’une partie de l’opinion publique se sente représentée par vous. Et il faut surtout être quelqu’un de poli, de gentil, de vivable. L’article 6 de nos statuts exige que l’on se parle « avec douceur et respect« . Vous choisissez des gens que vous avez envie de voir une fois par semaine, durant les dix ou vingt dernières années de votre vie. Pour le reste, il n’y a pas de règle ! Tous les gens qui sont élus à l’Académie ont au moins réussi une chose : se faire élire à l’Académie. Ce qui n’est pas à la portée de n’importe qui ! Cela fait que l’Académie est à peu près à l’opposé de ce que les gens pensent. Les académiciens ne sont pas si vieux que ça, et le dictionnaire les maintient en forme.

On y trouve des professeurs, des écrivains, des journalistes, des poètes, des scientifiques, des hommes d’État ou d’Église. Il y a même des étrangers : un Russe, un Libanais, un Anglais, un Chinois… et je dois en oublier. Certes, ils ont tous écrit, d’une manière ou d’une autre, mais ce n’est pas leur seule activité. L’important, c’est qu’ils sont tous drôles, plein d’humour et d’autodérision. Ce sont des personnes pleines d’ironie, c’est-à-dire qu’elles mêlent la vivacité d’esprit à la maîtrise du français et à l’érudition. Ces conditions sont assez souvent réunies chez ces gens-là. Ils ont du style et il est agréable de les rencontrer.

Eh bien, il n’y a pas beaucoup de gens qui peuvent présenter toutes ces qualités passé 60 ans ! Vous voyez que seuls les gens qui ne connaissent pas l’Académie pensent qu’elle est conservatrice et endormie. Ici, on ne pratique pas la langue de bois car nos membres connaissent la langue, soit parce qu’ils n’ont pas fait l’ENA, soit parce qu’ils ont désappris l’ENA. C’est même un des endroits de critique de l’opinion dominante les plus féroce que je connaisse. Un endroit où l’on est un peu libre. Le degré de politically correct à l’Académie est extrêmement bas : on peut y dire un peu près tout, pourvu que ce soit bien dit.


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Houellebecq à l’académie ?

Je vois que vous avez un exemplaire du livre Les particules élémentaires sur votre table. Vous verriez Houellebecq sous la coupole ?

Ça embêterait beaucoup de monde… ce qui est, en soi, une bonne chose. Et il représenterait une bonne partie de l’opinion ! Je trouve que c’est l’écrivain de la situation : il écrit les choses comme elles sont, dans la langue du temps. Il a l’œil. Sa caricature est juste, presque pas exagérée. Et puis c’est un des rares romanciers contemporains qui ne parle pas que de lui, qui disparaît derrière son sujet.

Une fois élu, chaque académicien doit rencontrer le président de la République. Quel souvenir gardez-vous de votre entrevue avec Nicolas Sarkozy, à l’époque ?

Oh, c’était une entrevue très formelle, il n’y a pas grand-chose à en dire.

Il allume une nouvelle pipe, en silence, attendant la question suivante.

Immortalité

Vient donc le moment tant attendu de la cérémonie officielle…

Pas tout à fait. D’abord, il y a la remise de l’épée, où vous pouvez inviter vos amis, vos collègues, vos éditeurs. On vous remet solennellement votre épée, mais vous n’êtes pas encore installé à l’Académie. Votre épée porte la marque de votre spécialité. Dans mon cas, c’est une épée du XVIIIe siècle, retravaillée, sur laquelle j’ai mis deux ou trois signes, comme la devise de Besançon Utinam – Plaise au ciel. Et sur la lame, j’ai fait graver en grec la phrase de l’Épître aux Hébreux 4,12 (“Car vivante est la parole de Dieu et efficace, et plus tranchante qu’un glaive à deux côtés”).

C’est Napoléon qui voulait que l’on porte “l’épée du gentilhomme”, pour que l’élection soit une forme d’anoblissement. Il y a aussi une cape et un bicorne avec des plumes… mais personne ne le porte. Ce n’est qu’un mois plus tard que vous êtes installé, lors d’une cérémonie à huis clos. On y reçoit une médaille frappée de la devise « à l’Immortalité ».

Pourquoi, justement, appelle-t-on les académiciens “immortels” ?

Nous ne sommes immortels que temporairement. En revanche, Richelieu a confié à l’Académie la langue française. Et c’est bien la seule chose qui est immortelle à l’Académie.

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Bizutage

Lors de cette cérémonie, vous portiez le fameux habit vert brodé de laurier ?

Oui, sauf que le problème de cet habit vert, c’est qu’il est bleu foncé. Et les feuilles brodées sont jaunes.

J’ai lu que l’on vous avait alors “attribué un mot du dictionnaire”. Le mot retracer. Mais que faites-vous de ce mot ?

C’est tout simplement un bizutage ! Le bizutage, c’est de vous demander la définition d’un mot, comme ça, à brûle-pourpoint, pour surprendre. À ce moment-là, on fait ce qu’on peut ! J’ai dû dire que “retracer” consistait à tracer une deuxième fois une première trace, mais que l’on ne savait pas toujours s’il y avait bien une première trace…

Et avez-vous subi d’autres bizutages de la sorte ?

Oh, on demande parfois à un nouvel arrivant d’attendre “devant la fontaine”. Certains vont alors errer dans la cour, à la recherche d’une fontaine, quand il s’agit, en fait, de se poster sous la statue de… Jean de La Fontaine. Une blague d’académicien !

Lustiger

Racontez-nous enfin la cérémonie qui vient couronner ce long chemin semé d’embûches…

Eh bien, c’est une cérémonie officielle sous la coupole, où un membre de l’Académie vous présente et où vous faites un discours d’hommage à votre prédécesseur. Dans mon cas, le Cardinal Aron Lustiger.

Vous le connaissiez ?

Très bien ! J’ai connu Lustiger en mai 68, quand il était aumônier et je ne l’ai jamais quitté. À l’époque, j’étais à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Le quartier était sous pression ! Et je suivais ses prêches dans les paroisses de Paris. C’était un grand personnage, une provocation vivante, puisqu’il avait été élevé dans un judaïsme moral, avant de devenir prêtre… et qu’il ne renia jamais son identité juive.

Il n’a pas suggéré votre nom, pour lui succéder ?

Je n’en sais rien. À l’Académie, vous n’avez pas de droit sur votre fauteuil. La seule chose, c’est que j’étais capable de faire son éloge, et que je connais la théologie, ce qui est assez rare. Je devais être la meilleure opportunité disponible. Mais, même s’il y avait une filiation intellectuelle, spirituelle… je n’ai jamais été son héritier.

Le grand dico

On sonne : c’est le courrier. Dans la pile de colis et d’invitations, qu’il ouvre avec un couteau de berger, se trouve son dernier livre, L’apparaître de l’inapparaître… en version allemande et bientôt édité en français.

Une fois élu, vous avez rejoint la commission de dictionnaire. Comment se passent vos réunions ?

Nous travaillons le jeudi, sans habit vert. Les réunions se font en habit de pékin. Nous travaillons le matin, puis on déjeune, et, ensuite il y a une commission sur les prix. Et enfin, à 15 heures, une réunion plénière. Le dictionnaire, c’est notre raison de vivre.

Pourquoi ne le trouve-t-on pas en librairie ?

Ah, mais on le trouve ! À la Librairie nationale. Il est publié chez Fayard. Mais il n’est pas fini. L’Académie n’est pas encore arrivée à Z. On en est à la lettre T. On en a encore pour au moins 30 ans ! Et après, on recommence… Mais entre temps on publie les Dire et ne pas dire. Des livres qui se vendent dans toutes les librairies à Noël. On les trouve près des caisses, empilés. C’est d’ailleurs un excellent cadeau à faire, quand on ne sait pas quel cadeau offrir…

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Jean-Luc Marion en 4 questions

Vous êtes professeur de philosophie. Qu’enseignez-vous ? Je parle beaucoup de Descartes et de phénoménologie. J’enseigne aussi la théologie à l’Université de Chicago, trois mois par an, ainsi que toutes les deux semaines à la Faculté de théologie de Genève.

Quel est le livre que vous relisez le plus souvent ? C’est le Nouveau Testament, dans l’édition gréco-latine faite par les protestants allemands.

Je vois une photo de vous avec le pape Jean-Paul II. Quand l’avez-vous rencontré ? Je travaillais pour la revue internationale Communio. Et certains de mes livres sont remontés au Vatican. J’ai donc eu l’occasion de le croiser deux ou trois fois. Ce jour-là, nous avions parlé de Husserl.

Un hobby ? Lire des bandes-dessinées. J’ai lu Tintin quand j’étais gamin et je lis encore beaucoup de BD “anciennes”, car ce sont les meilleures. Spirou, par exemple, est un pur chef d’œuvre. / Jacques Tiberi