« Les imaginaires dominants se craquellent et d’autres apparaissent »


Léna Dormeau, chercheuse en philosophie politique, et Antoine St. Epondyle, auteur du blog d’analyse de science-fiction Cosmo Orbüs et journaliste, vont lancer Nos sphères, un podcast visant à interroger nos imaginaires sociaux et politiques. Le Zéphyr, partenaire du projet, les a interrogés sur leur initiative.

Les porteurs du projet ont démarré une campagne de financement participatif sur Kisskissbankbank, et le podcast est produit par Ground Control.

« Nous nous construisons, en tant que personnes, dans des bulles »

Pourquoi est-il important de réfléchir à l’imaginaire, surtout en ce moment ?

Antoine St. Epondyle : À l’occasion de la crise du Covid-19, on a vu fleurir sur les réseaux sociaux les images de séries et films de zombies comme The Walking Dead ou 28 jours plus tard. Lors des incendies de San Francisco, ce sont les images et la bande-son de Blade Runner qui ont été mobilisées par les internautes. La science-fiction, en effet, inspire les twittos comme les magnats de la Silicon Valley qui empruntent régulièrement au genre pour promouvoir leur vision du futur… et leurs services.


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Si elle est particulièrement visible (puisqu’elle cherche explicitement à imaginer le futur), la science-fiction n’est pas le seul ensemble imaginaire dans lequel nous sommes immergé.e.s. Loin de là ! Nous baignons littéralement dans une « noosphère », une sphère de l’imaginaire, dans laquelle nous puisons notre culture, nos connaissances, nos références, notre vision du monde, de la vie et des autres.

Léna Dormeau : Or, nos imaginaires d’aujourd’hui sont tout, sauf neutres. Nous nous construisons, en tant que personnes, dans des bulles – ou sphères – culturelles, sociales, qui déterminent notre façon de penser. Nos sphères nous modèlent, nous façonnent, déterminent qui nous sommes, année après année. Et parce qu’on vient nécessairement de quelque part, il devient quasiment impossible de penser en dehors d’elles.

À l’heure où le monde fait face à des enjeux inédits, les imaginaires communs, dominants, qui finalement deviennent presque imperceptibles tant nous les acceptons par habitude, se craquellent.

Sous la pression de revendications nouvelles, résurgentes ou amplifiées (mouvements féministes, LGBTQIA+, lutte pour les droits sociaux etc.), l’évidence des imaginaires hégémoniques est désormais largement contestée.

D’autres imaginaires apparaissent – qui couvaient souvent depuis des décennies – aux yeux du grand public. Les sphères se heurtent, se nourrissent les unes des autres, dénoncent ou favorisent le statu quo. Les récits surplombants, ceux de l’économie capitaliste, de la domination masculine, hétérosexuelle et occidentale, s’effritent et laissent apparaître de nouvelles possibilités de vie.

L’imaginaire participe ainsi à forger notre identité en tant qu’individus…

Antoine St. Epondyle : Oui ! Quand des générations entières se construisent avec Disney, Marvel ou Call of Duty, il est plus qu’important d’analyser les discours, les fondements idéologiques et les images de ces œuvres.

J’ai personnellement été élevé avec Star Wars, StarCraft, et pas mal d’autres œuvres très américaines, très stéréotypées, volontiers sexistes et parfois hyper violentes. Pas question de cracher dans la soupe en prétendant que « les jeux vidéo rendent violents » ou ce genre d’ineptie. Surtout pas quand des pans entiers de ma culture et de ma personnalité ont été irrigués par plusieurs de ces œuvres, de Matrix au Seigneur des Anneaux. Toutefois, il reste pertinent de se demander quelle est l’image du monde véhiculée par ces récits, et comment ils pourraient faire, ou pas, différemment.

L’essor actuel de la collapsologie n’a-t-il pas un rapport avec la popularité des œuvres post-apocalyptiques ? Le genre répète en boucle que la nature humaine serait le chacun-pour-soi, et nous habitue à cette idée, au risque de devenir une prophétie auto-réalisatrice en temps de crise. Comment imaginer de nouvelles façons d’écrire l’avenir pour nous inspirer mutuellement et sortir de cette idée que l’avenir serait tracé ?

Voilà pourquoi il est primordial de réfléchir à l’imaginaire. On ne peut pas s’exprimer ou penser en dehors de soi. L’objectivité n’est pas atteignable. La « neutralité » n’est que l’imaginaire dominant. En prendre conscience, déconstruire pour mieux reconstruire, c’est reprendre en main notre expérience des rêves qu’on nous vend, des idées qu’on nous inculque et qui modifient en profondeur notre façon de voir le monde.  

Léna Dormeau : C’est important, car c’est l’imaginaire est le cœur de la plupart des enjeux du pouvoir contemporain. Je ne dis pas que le pouvoir ne se manifeste pas autrement, mais là où il est finalement le plus visible, si on accepte de regarder attentivement, c’est dans nos pratiques, nos choix, nos désirs. C’est difficile, voire impossible pour certaines personnes, d’admettre que nos fameux « traits de personnalité », sont en réalité des schémas, des déterminismes, des répétitions, des intériorisations. 

Le constat est hyper violent. Mais on a besoin de réfléchir à ce que l’on est, qui on est, et surtout dégager cette interrogation d’un champ purement académique, voire thérapeutique. Plus simplement, ça revient à dire : « Qu’est-ce qui nous appartient ? », « Qu’est-ce qu’on veut ? », « Comment peut-on avoir des désirs plus proches de nos aspirations profondes ? »

Et la réponse à ces questions se joue sur le terrain des imaginaires. Comme l’a rappelé Antoine, l’objectivité, c’est la subjectivité des dominants, donc on fait quoi, concrètement, pour faire bouger les lignes ? 

Pouvez-vous nous raconter la genèse de votre projet de podcast ?

Antoine St. Epondyle : Sans nous connaître au départ, Léna et moi travaillions sur des thèmes assez proches. Les « cultures de l’imaginaire », sur lesquelles je travaille, sont extrêmement répandues aujourd’hui – elles ne sont plus l’apanage de « geeks » un peu perchés, comme dans les années 80. Elles participent à la culture de millions de gens.

Notre rencontre s’est faite à la jonction entre l’analyse de l’imaginaire – au sens pop-culture du terme – et l’analyse de la construction individuelle, le domaine de Léna. Nos Sphères est né de là : réfléchir aux « bulles » d’imaginaires dans lesquelles nous vivons, et que nous faisons vivre en les perpétuant.

Léna Dormeau : Lorsqu’on s’est rencontrés avec Antoine, on s’est rendu compte qu’il y avait des thématiques que l’on développait chacun de notre côté, mais pas de la même façon, pas avec le même angle d’approche. Je travaille sur la subjectivation subalterne, c’est-à-dire comment les individus se construisent psychiquement et politiquement lorsqu’ils évoluent dans les marges ? La façon dont Antoine m’a apporté des éléments qui précisent notre cadre culturel dominant, via les cultures de l’imaginaire, m’a été précieux. On s’est dit que mettre ça en commun pourrait vraiment donner quelque chose d’intéressant.

Quels sont les thèmes que vous souhaitez aborder dans l’émission ?

Léna Dormeau : Les thèmes du podcast, ce sont les grands récits dominants de ces dernières décennies, disons de la chute du bloc soviétique jusqu’à aujourd’hui. On va essayer de survoler des imaginaires qui nous sont communs à tou.te.s ou quasiment, typiquement ce qui relève d’une culture commune, comme la publicité ou les nouvelles technologies. On peut ne pas consommer ces imaginaires, toujours est-il qu’on sait que ça existe, parce qu’on est immergé dedans et que ça conditionne nos rapports aux autres et au monde. C’est ça notre propos.

Les épisodes suivent cette trame, avec toujours en lame de fond la structuration profondément raciste, sexiste, classiste et validiste de nos sociétés occidentales contemporaines. On souhaite recevoir des invité.e.s pas forcément visibles médiatiquement, participer à les mettre en avant, parce que leur travail nous a marqué et qu’il nous paraît important pour penser notre époque.


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Antoine St. Epondyle : Nous avons décidé de prendre l’imaginaire dans sa définition la plus large, et plurielle. Nous commencerons par une critique des imaginaires les plus mainstream, car partagés par tou.te.s (publicité, porno, télé-réalité, technologie…), pour nous orienter progressivement vers l’un des démons de l’époque : l’effondrement, tel que présenté par les collapsologues. Il sera notre point de bascule vers de nouvelles façons d’imaginer le futur, en nous inspirant des pensées écoféministes, éco-socialistes, décoloniales et non-occidentales – notamment. À chaque épisode, nous tisserons la réflexion entre un.e invité.e en fil rouge et la présentation analysée d’ouvrages de SF ou de sciences humaines.

nos sphères

Le gros défi sera d’éviter une opposition binaire entre les « bons » et les « mauvais » imaginaires, mais de tirer les fils de leur analyse pour les disséquer, les étudier, en comprendre la complexité et tâcher d’ouvrir des poches de réflexion commune. / Frédéric Emmerich

Nos Sphères, un projet de podcast actuellement en financement participatif sur KissKissBankBank. N’hésitez pas à soutenir le projet en cliquant ici.